LE POETE ET LE ROI
billetenroyé par Charles IX1 à Ronsard 2. — 156i.
Ton esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien; Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien : Par ainsi je conclus qu'en savoir tu me passe , D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner : Tous deux également nous portons la couronne ; Mais, roi, je la reçus; poète, tu la donne. Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur Éclate par soi-même, et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps; Elle t'en rend le maître , et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire; Elle amollit les cœurs et soumet la beauté. Je puis donner la mort , toi l'immortalité s.
Charles IX n'avait que quatorze ans quand il composa ces vers; Ronsard lui répondit :
Charles, tel que je suis vous serez quelque jour : L'âge vole toujours sans espoir de retour...
1 Né en 1550, roi en 1560, mort en 1574. — 2 Né en 1524, mort en 1585. — 3 Ces quatorze derniers vers ne se trouvent pas dans les anciennes éditions de Ronsard ; leur tournure est bien moderne.
Voyez au mois de mai sur l'épine la rose : Au matin un bouton, à vespre elle est éclose; Sur le soir elle meurt. 0 belle Heur, ainsi
Un jour est ta naissance et ton trépas aussi
Je vous passe, mon roi, de vingt et deux années;
Mais les vôtres seront si soudain retournées
Qu'au prix du long séjour que fait l'éternité,
Qui des siècles dévore en son infinité,
Vingt, trente, quarante ans, voire cent mille, semblent
Un grain près d'un monceau où tant de grains s'assemblent.
. . . S'il vous plaisait un peu prendre la peine De courtiser la muse et boire à la fontaine Qui baigne d'Hélicon les vergers et le mont, Tout seul vous porteriez les lauriers sur le front.
De là viendrait ma gloire :
Être vaincu d'un roi, c'est gaigner la victoire.