‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 41 sur 76 · AU GRAND CONDÉ · texte numérisé non relu

AU GRAND CONDÉ

Un héros brave la mort sur un champ de bataille et la craint dans son lit. — Début d'une épîlre adressée par Voiture ' à monseigneur le Prince sur son retour d'Allemagne, l'an 1655.

Soyez, seigneur, bien revenu

De tous vos combats d'Allemagne

Et du mal qui vous a tenu

Sur la fin de cette campagne,

Et qui fit penser à l'Espagne

Qu'enfin le Ciel, pour son secours,

Était près de borner vos jours

Et cette valeur accomplie

Dont elle redoute le cours.

Mais dites-nous, je vous supplie,

La mort, qui dans le champ de Mars,

Parmi les cris et les alarmes,

Les feux, les glaives et les dards,

La fureur et le bruit des armes,

Vous parut avoir quelques charmes

Et vous sembla belle autrefois

A cheval et sous le harnois,

N'a-t-elle pas une autre mine

Lorsqu'à pas lents elle chemine

Vers un malade qui languit ?

Et semble-t-elle pas bien laide

Quand elle vient, tremblante et froide %

Prendre un homme dedans son lit ?

Lorsque l'on se voit assaillir

Par un secret venin qui tue,

Et que l'on se sent défaillir

Les forces, l'esprit et la vue ;

Quand on voit que les médecins

' Ne en 1608, mort en 1698, — - On prononçait frède.

voiture. — 1G43. 173

Se trompent dans tous leurs desseins, Et qu'avec un visage blême On voit quelqu'un qui dit tout bas :

Mourra-t-il ? ne mourra-t-il pas ?

Ira-t-il jusqu'au quatorzième ?

Monseigneur, en ce triste état Convenez que le cœur vous bat, Comme il fait à tant que nous sommes; Et que vous autres demi-dieux, Quand la mort ferme aussi vos yeux, Avez peur comme d'autres hommes.

Tout cet appareil de mourants, Un confesseur qui vous exhorte, Un ami qui se déconforte, Des valets tristes et pleurants Nous font voir la mort plus horrible.

Je crois qu'elle était moins terrible Et marchait avec moins d'effroi Quand vous la vîtes aux montagnes De Fribourg et dans les campagnes Ou de Nordlingue ou de Rocroi.

Le reste de cette épître, qui a plus de trois cents vers, n'est qu'une fastidieuse amplification de la même idée, que Voiture retourne dans tous les sens et noie dans un verbiage aussi prosaïque qu'incorrect.

PLACET PRESENTE PAR VOITURE AU CARDINAL MAZARIN EN FAVEUR D'UN COCHER QUI AVAIT VERSÉ SON ÉMINENCE. — De 1643 à 1648.

Plaise, seigneur, plaise à votre éminence Faire la paix de l'affligé cocher Qui, par malheur ou bien par imprudence, Dessous les flots vous a fait trébucher. On ne lui doit ce crime reprocher :

Le trop hardi meneur ne savait pas

De Phaéton l'histoire et piteux cas;

Il ne lisait Métamorphose aucune,

Et ne croyait qu'on dût craindre aucun pas

En conduisant César et sa fortune.

Un placet de dix vers et le début d'une épitre, voilà à peu près tout ce qu'on trouve aujourd'hui de lisible dans les poésies de Voiture. Ne regrettons pas que ce brillant compositeur de lettres en prose soit si négligé et si ennuyeux dans ses vers : il est heureux que sa muse, quelquefois fort immorale, soit sans attraits.

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