‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 47 sur 76 · A M. ARNAULD, DOCTEUR EN SORBONNE · texte numérisé non relu

A M. ARNAULD, DOCTEUR EN SORBONNE

Sur la mauvaise honte, troisième épître de Boileau. — 1673.

Le docteur dont le nom figure en tète de cette épître est cet Antoine Arnauld, sectaire ardent, écrivain habile et fécond, que les jansénistes, pour lesquels il se battit pendant près de soixante ans, n'appelaient que le grand Arnauld. Boileau, qui, comme on le sait, s'était laissé prendre aux pièges tendus par les théologiens de Porl-Boyal, admirait assez leur chef pour lui dédier publiquement un de ses poëmes. Cependant il faut dire à la décharge de ce poète qu'à l'époque où il lui adressa ces vers Arnauld, réconciïié pour un moment vec l'Église, avait tourné ses armes contre les calvinistes et pressait par ses arguments le ministre deCharenton Jean Claude, que Bossuet aussi avait vainement essayé de ramener à la foi catholique.

Oui, sans peine au travers des sophismes de Claude, Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude. Et romps de leurs erreurs les filets captieux. Mais que sert que ta main leur dessille les yeux Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle, Près d'embrasser l'Église, au prêche les rappelle?

1 Second recueil , p. 61.

Ce que Boileau disait de la fausse honte qui retenait les calvinistes convaincus par les arguments d'Arnauld et de Bossuet aurait pu s'appliquer au respect humain qui enchaîna les jansénistes eux-mêmes. Cette secte était à la mode, et il eût été de mauvais ton de ne pas figurer dans ses rangs. La plupart des beaux esprits d'alors lui payèrent quelque tribut.

Des superbes mortels le plus affreux lien,

N'en doutons point, Arnauld, c'est la honte du bien...

Par elle la vertu devient lâche et timide.

Vois-tu ce libertin en public intrépide,

Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit?

Il irait embrasser la vérité qu'il voit ;

Mais de ses faux amis il craint la raillerie

Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie.

C'est là de tous nos maux le fatal fondement.

Des jugements d'autrui nous tremblons follement ;

Et, chacun l'un de l'autre adorant les caprices,

Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices.

Misérables jouets de notre vanité,

Faisons au moins l'aveu de notre infirmité.

A quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle,

Faire de notre mal un secret ridicule?

Le feu sort de vos yeux pétillants et troublés;

Votre pouls inégal marche à pas redoublés;

Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige ?

Qu'avez-vous? — Je n'ai rien. — Mais... — Je n'ai rien, vous dis-je,

Répondra ce malade à se taire obstiné.

Mais cependant voilà tout son corps gangrené;

Et la fièvre, demain se rendant la plus forte,

Un bénitier aux pieds va l'étendre à la porte...

Hâtons-nous; le temps fuit et nous traîne avec soi :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Le reste de cette épitre, qui est composée de quatre-vingt-dix-huit vers, n'est guère qu'un lieu commun sur 1 âge d'or et sur les maux

qui ont inondé la terre à la suite du péché d'Adam, coupable par respect humain.

Mais aucun de ces maux n'égala les rigueurs Que la mauvaise honte exerça dans les cœurs... Triste et funeste effet du premier de nos crimes! Moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces rimes, Plus qu'aucun des mortels par la honte abattu, En vain j'arme contre elle une faible vertu. Ainsi toujours douteux, chancelant et volage, A peine du limon où le vice m'engage J'arrache un pied timide et sors en m'agitant Que l'autre m'y reporte et s'embourbe à l'instant. Car si, comme aujourd'hui, quelque rayon de zèle Allume dans mon cœur une clarté nouvelle, Soudain, aux yeux d'autrui s'il faut la confirmer, D'un geste, d'un regard je me sens alarmer; Et même sur ces vers que je te viens d'écrire Je tremble en ce moment de ce que Ton va dire.

Ce dernier trait ne manque ni d'esprit ni de gaieté ; mais la moitié de cette épitre est terne et languissante : nous l'avons abrégée sans regrets

AU ROI

Sur le passage du Rhin, quatrième épître de Boileau. — 1672.

Louis XIV, ayant déclaré la guerre à la Hollande le 7 avril 1672, passa la Meuse dès le mois de mai à la tête de trois corps d'armée que le grand Condé, Turenne et Luxembourg commandaient sous ses ordres. Le Rhin, découvert par la prise d'Orsoy, de Wesel, de Rheinberg et de trois autres places conquises en six jours, fut intrépidement traversé à la nage, en face de l'ennemi, le 12 juin; et plus de quarante villes furent obligées de se rendre. Amsterdam, où les Etats s'étaient réfugiés avec leurs trésors et leurs archives, allait tomber sous les coups du vainqueur, quand les Hollandais, ne voyant plus d'autre moyen de sauver ce dernier rempart de leur indépendance, percèrent les digues qui retenaient les eaux de la mer, et il fallut renoncer à la conquête d'une place devenue inabordable et d'un pays inondé. De tous les exploits de cette rapide et glorieuse campagne, le passage du Rhin était le plus susceptible des ornements de la poé-

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