‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 48 sur 76 · III · texte numérisé non relu

III

494 ÉFITREâ, DISCOURS, ETC.

sie ; et c'est celui que Boileau a choisi pour le sujet de cette pièce à la fois héroïque et plaisante. Elle fut composée pendant le mois de juillet, six semaines seulement après le fait d'armes qu'elle célèbre, et imprimée dès le mois d'août suivant. Elle est, par sa date, la seconde des douze épîtres de Boileau et la quatrième selon l'ordre adopté dans les éditions que le poète a données lui-même de ses œuvres; nous avons cru devoir respecter cet arrangement malgré la légère perturbation qu'il apporte dans la succession chronologique des poésies de nos recueils.

En vain pour te louer ma muse toujours prête Vingt fois de la Hollande a tenté la conquête : Ce pays, où cent murs n'ont pu te résister, Grand roi, n'est pas en vers si facile à dompter. Des villes que tu prends les noms durs et barbares N'offrent de toutes parts que syllabes bizarres; Et, l'oreille effrayée, il faut depuis l'Yssel ' Pour trouver un beau mot courir jusqu'au Tessel '. Oui, partout de son nom chaque place munie Tient bon contre le vers, en détruit l'harmonie. Et qui peut sans frémir aborder Woërden 3 ? Quel vers ne tomberait au seul nom de Heusden 4? Quelle muse à rimer en tous lieux disposée Oserait approcher des bords du Zuyderzée? Comment en vers heureux assiéger Doësbourg, Zutphen, Wageninghen, Harderwic, Knotzembourg5? Il n'est fort, entre ceux que tu prends par centaines, Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines : Et partout, sur le Whal ainsi que sur le Leck 6, Le vers est en déroute et le poëte à sec.

Encor si tes exploits, moins grands et moins rapides,

1 Rivière de Hollande, qui se jette dans le Zuyderzée, golfe de la mer du Nord. — 2 Aujourd'hui Texel , île de la Hollande, dans l'océan germanique. — s Ville forte de Hollande, sur le Rhin, qui la traverse. — * Autre ville forte près de la Meuse. — r> Autres villes des Pays-Bas, prises par Louis XIV et ses généraux, — G Deux branches du Rhin qui se mêlent avec la Meuse.

bûileau. — 167-2. 49*

Laissaient prendre courage à nos muses timides,

Peut-être avec le temps^ à force d'y rêver,

Par quelque coup de l'art nous pourrions nous sauver.

Mais dès qu'on veut tenter cette vaste carrière

Pégase s'effarouche et recule en arrière;

Mon Apollon s'étonne; et Nimègue * est à toi

Oue ma muse est encore au camp devant Orsoi2.

Aujourd'hui toutefois mon zèle m'encourage : Il faut au moins du Rhin tenter l'heureux passage. Un trop juste devoir veut que nous l'essayions. Muses, pour le tracer, cherchez tous vos crayons ; Car, puisqu'en cet exploit tout paraît incroyable, Que la vérité pure y ressemble à la fable, De tous vos ornements vous pouvez l'égayer. Venez donc, et surtout gardez bien d'ennuyer : Vous savez des grands vers les disgrâces tragiques; Et souvent on ennuie en termes magnifiques.

Au pied du mont Adule 3, entre mille roseaux, Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne penchante, Dormait au bruit flatteur de son onde naissante, Lorsqu'un cri, tout à coup suivi de mille cris, Vient d'un calme si doux retirer ses esprits. Il se trouble, il regarde, et partout sur ses rives Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives, Qui, toutes accourant vers leur humide roi, Par un récit affreux redoublent son effroi.

* Ville capitale du duché de Gueldre, prise par Turenne le 9 juillet 1672, après six jours de siège. — i Place forte dans le duché de Clèves, qui avait été assiégée dès le 1er juin et prise en deux jours. Le roi tint longtemps son camp devant cette ville après qu'il s'en fut rendu maitre; les gazettes et les lettres particulières dataient toujours du camp devant Orsay. Boileau fait allusion à ce campement prolongé. — 3 Le mont Saint-Gotbard, où le Rhin prend sa source; les anciens géographes l'appelaient Adula.

Il apprend qu'un héros, conduit par la victoire, A de ses bords fameux flétri l'antique gloire ' ; Que Rheinberg et Wesel, terrassés en deux jours % D'un joug déjà prochain menacent tout son cours. Nous l'avons vu, dit l'une, affronter la tempête De cent foudres d'airain tournés contre sa tête. Il marche vers Tholus 3, et tes flots en courroux Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux. Il a de Jupiter la taille et le visage; Et, depuis ce Romain 4 dont l'insolent passage Sur un pont en deux jours trompa tous tes efforts, Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords.

Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles;

Le feu sort à travers ses humides prunelles.

C'est donc trop peu, dit-il, que l'Escaut en deux mois 5

Ait appris à couler sous de nouvelles lois;

Et de mille remparts mon onde environnée

De ces fleuves sans nom suivra la destinée !

Ah ! périssent mes eaux! ou par d'illustres coups

Montrons qui doit céder des mortels ou de nous,

A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse,

Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse.

Son front cicatrisé rend son air furieux,

Et l'ardeur du combat étincelle en ses yeux.

1 Molière blâma ce vers parce qu'il semblait dire que la présence de Louis XIV avait déshonoré les rives du Rhin. Boileau lui représenta que les naïades devaient parler ainsi d'un héros qui venait soumettre leur empire à son joug. Molière persista dans son avis. — 2 La première de ces villes fut prise le 4 juin 1672, la seconde le 6 du même mois. — 3 Qu'est-ce que ce Tholus? Est-ce une montagne, une place forte, une province ? « Tolhuis en hollandais, comme zollhaus en allemand, signifie un bureau de péage, une espèce de douane. La première fois que nos soldats rencontrèrent ce mot, ils le prirent pour le nom du pays. » Études classiques dans la société chrétienne, par le R. P. Gh. Daniel, p. 3 15, note (Paris, Lanier, 1853). Voyez dans le même ouvrage et dans le même chapitre une critique de ce passage du Rhin, dont le merveilleux mythologique est d'un assez pauvre etret. — 4 Jules-César. — 5 En 16ti7 Louis XIV avait conquis la Flandre espagnole.

En ce moment il part, et, couvert d'une nue,

Du fameux fort de Skink prend la route connue.

Là, contemplant son cours, il voit de toutes parts

Ses pales défenseurs par la frayeur épars;

Il voit cent bataillons qui, loin de se défendre,

Attendent sur des murs l'ennemi pour se rendre.

Confus, il les aborde; et renforçant sa voix :

Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois1,

Est-ce ainsi que votre âme, aux périls aguerrie,

Soutient sur ces remparts l'honneur et la patrie 2 ?

Votre ennemi superbe, en cet instant fameux,

Du Rhin, près de Tholus, fend les flots écumeux :

Du moins, en vous montrant sur la rive opposée,

N'oseriez-vous saisir une victoire aisée ?

Allez, vils combattants, inutiles soldats;

Laissez là ces mousquets, trop pesants pour vos bras;

Et, la faux à la main, parmi vos marécages,

Allez couper vos joncs et presser vos laitages 3 ;

Ou, gardant les seuls bords qui vous peuvent couvrir,

Avec moi, de ce pas, venez vaincre ou mourir.

Ce discours d'un guerrier que la colère enflamme Ressuscite l'honneur déjà mort en leur âme ; Et, leurs cœurs s'allumant d'un reste de chaleur, La honte fait en eux l'effet de la valeur. Ils marchent droit au fleuve, où Louis en personne, Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne.

1 En 1668 les Hollandais avaient t'ait frapper une médaille sur laquelle ils prenaient en latin les titres d'arbitres des rois, de réformateurs de la religion, de protecteurs des lois, etc. — - On lisait sur les drapeaux hollandais : Pro honore et patria. — 3 Cette phrase, si poétique d'ailleurs, n'est pas tout a. fait régulière; car la faux à la main sert à couper des joncs, mais non pas kpresser des laitages. Boileau avait trop de logique et savait trop bien sa langue pour ne point y prendre garde ; et il chercha, en effet , longtemps le moyen de remédier à ce défaut; mais ce fut en vain. 11 disait, en parlant de ces deux vers : Non -seulement je n'ai pu venir à bout de le dire mieux, mais je n'ai pu le dire autrement.

Par son ordre Grammont le premier dans les flots S'avance soutenu des regards du héros ! : Son coursier, écumant sous son maître intrépide, Nage tout orgueilleux de la main qui le guide. Revel le suit de près * : sous ce chef redouté Marche des cuirassiers l'escadron indompté. Mais déjà devant eux une chaleur guerrière Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière s, Vivonne, Nantouillet et Goislin et Salart : Chacun d'eux au péril veut la première part. Vendôme 4, que soutient l'orgueil de sa naissance, Au même instant dans Tonde impatient s'élance; La Salle b, Béringhen 6, Nogent, d'Ambre, Cavois Fendent les flots tremblants sous un si noble poids. Louis, les animant du feu de son courage, Se plaint de sa grandeur, qui l'attache au rivage. Par ses soins cependant trente légers vaisseaux D'un tranchant aviron déjà coupent les eaux 7 : Cent guerriers s'y jetant signalent leur audace. Le Rhin les voit d'un œil qui porte la menace; Il s'avance en courroux. Le plomb vole à l'instant Et pleut de toutes parts sur l'escadron flottant. Du salpêtre en fureur Tair s'échauffe et s'allume,

1 Le comte de Guiche, fils aîné du maréchal de Grammont, fut le premier qui tenta le passage. Louis XIV lui avait commandé de chercher un gué pour aller aux ennemis qui paraissaient de l'autre côté du fleuve. Il vint rapporter au roi qu'il en avait découvert un en face de Tolhuis, c'est-à-dire d'un bureau de péage. Il s'était trompé ; et l'armée fut obligée de traverser une partie du Rhin à la nage. — - Le comte de Revel, colonel des cuirassiers, reçut trois coups d'épée, au sortir de l'eau, en chargeant l'ennemi. — 3 Le duc de Lesdiguières, comte de Saux, quoique blessé en traversant le fleuve, en sortit le premier et porta les premiers coups à l'ennemi ; il montait un cheval blanc, qui fut tué sous lui. — 4 Le chevalier de Vendôme n'avait alors que dix-sept ans : il prit aux Hollandais un drapeau et un étendard, qu'il présenta au roi. — b Le marquis de La Salle fut blessé en cinq endroits, sur le fleuve même, par les cuirassiers français, qui, dans la chaleur du passage, le prirent pour un Hollandais, bien qu'il fût habillé à la française et qu'il eût l'écharpc blanche. — 6 Le marquis de Béringhen, premier écuyer du roi, ne pouvant faire avancer son cheval, effrayé par l'eau, se jeta dans le bateau qui portait le prince de Condé. — 7 Ces bateaux étaient en cuivre.

Et des coups redoublés tout le rivage fume1. Déjà du plomb mortel plus d'un brave est atteint. Sous les fougueux coursiers l'onde écume et se plaint. De tant de coups affreux la tempête orageuse 2 Tient un temps sur les eaux la fortune douteuse ; Mais Louis d'un regard sait bientôt la fixer : Le destin à ses yeux n'oserait balancer. Bientôt avec Grammont courent Mars et Bellone; Le Rhin à leur aspect d'épouvante frissonne, Quand, pour nouvelle alarme à ses esprits glacés, Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés 3 ; Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, Force les escadrons et gagne les batailles; Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, Par lui dès son enfance à la victoire instruit. L'ennemi renversé fuit et gagne la plaine; Le dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne, Et, seul, désespéré, pleurant ses vains efforts, Abandonne à Louis la victoire et ses bords.

Du fleuve ainsi dompté la déroute éclatante

A Wurts jusqu'en son camp va porter l'épouvante 4 ;

Wurts, l'espoir du pays et l'appui de ses murs;

Wurts... Ah ! quel nom, grand roi, quel Hector que ce Wurts !

Sans ce terrible nom, mal né pour les oreilles,

Que j'allais à tes yeux étaler de merveilles !

Bientôt on eût vu Skink % dans mes vers emporté,

De ses fameux remparts démentir la fierté;

Bientôt... Mais Wurts s'oppose à l'ardeur qui m'anime.

1 Boileau aimait à rappeler à ses amis qu'il avait été le premier non pas à parler en vers français de l'artillerie, puisque d'autres poètes en avaient parlé avant lui , mais à décrire poétiquement ses effets. — 2 Redondance. — 3 Le vainqueur de Rocroi, ne pouvant passer la rivière à cheval à cause de la goutte qui le tourmentait, monta sur un bateau avec son fils, duc d'Enghien. — 4 Wurts, maréchal de camp hollandais, commandait l'armée destinée à s'opposer au passage du Rhin. — 3 Fort que les habitants du pays regardaient comme imprenable et qui, assiégé par nos troupes le 18 juin, fut pris le 21.

Finissons, il est temps : aussi bien si la rime Allait mal à propos m'engager dans Arnheim l, Je ne sais pour sortir de porte qu'Hildesheim \

Oh! que le Ciel, soigneux de notre poésie,

Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l'Asie!

Bientôt victorieux de cent peuples altiers,

Tu nous aurais fourni des rimes à milliers.

Il n'est plaine en ces lieux si sèche et si stérile

Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile.

Là plus d'un bourg fameux par son antique nom

Vient offrir à l'oreille un agréable son.

Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre;

D'y trouver d'Ilion la poétique cendre ;

De juger si les Grecs, qui brisèrent ses tours,

Firent plus en dix ans que Louis en dix jours !

Mais pourquoi sans raison désespérer ma veine?

Est-il dans l'univers de plage si lointaine

Où ta valeur, grand roi, ne te puisse porter

Et ne m'offre bientôt des exploits à chanter?

Non, non, ne faisons plus de plaintes inutiles :

Puisqu'ainsi dans deux mois tu prends quarante villes,

Assuré des beaux vers dont ton bras me répond,

Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont.

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