A M. DE GUILLERAGUES
Le bonheur véritable est dans la connaissance de nous-mêmes et dans la modération de nos désirs. Cinquième épître de Boileau. — 1674.
Perse avait dit, pour consoler le poète de l'injustice du public qui ne daigne pas le lire : i\e cherche pas ton mérite et ta consolation dans les suffrages des autres, mais contente-toi de ta propre estime.
1 Ville considérable du duché de Gueldre. — * Petite ville de l'électorat de Trêves.
Ne te quœsiveris extra1. Boileau, inspiré sans doute par cette sentence toute stoïcienne, mais la prenant dans un autre sens, dit à un courtisan qui peut tout espérer de la fortune : Ne cherchons la félicité ni dans l'ambition des honneurs ni dans l'acquisition des richesses ; car ce n'est pas dans les biens placés hors de nous, c'est en nous-mêmes que nous pouvons la trouver. Apprenons donc à nous connaître et à modérer nos désirs. C'est ce que j'ai fait, et je m'en trouve bien. Destiné au greffe par mes parents, greffiers de père en fils, je me suis senti fait pour la poésie ; j'ai suivi ma vocation, préférant mes goûts à la fortune ; et la fortune, dont j'aurais pu me passer sans être malheureux, est venue me trouver grâce aux libéralités d'un roi protecteur des lettres. Cette épître est donc, comme on le voit, une thèse phdosophique et morale, terminée par ud remerchnent à l'adresse de Louis XIV, que Boileau, plus que tout autre poète, eut l'art de louer noblement et à propos.
Cette thèse de Boileau est sans doute fort incomplète. Si ce poète avait voulu faire un traité en règle sur le repos du cœur et la satisfaction de l'âme, il aurait dû parler de la paix d'une bonne conscience et des jouissances de la vertu. Mais il s'est livré à un de ces caprices d'esprit qui, pour être poétiques, n'ont pas besoin de tout dire; il suffit que, procédant par jets et par boutades, leur verve fasse oublier l'ampleur qui manque à la pensée. Ne cherchons donc pas le mérite de cette épître dans la logique de son ensemble, mais dans la beauté de ses détails. Or elle a des tirades pleines de chaleur, de brillantes saillies, des images heureuses et des vers frappés à la façon des grands maîtres.
Le courtisan auquel cette épître fut adressée, après avoir été premier président de la cour des aides à Bordeaux, puis secrétaire des commandements du prince de Condé, alors gouverneur du Languedoc, était devenu secrétaire de la chambre et du cabinet du roi. Personne à la cour n'était plus poli, plus spirituel et plus agréable. Il était célèbre par l'à-propos et la vivacité de ses reparties. Nommé, en 1679, ambassadeur à Constantinople, il alla prendre congé du roi et lui demander ses dernières instructions. « Si vous voulez, lui dit Louis XIV, vous acquitter à mon gré de votre ambassade, faites tout le contraire de ce qu'a fait votre prédécesseur. » « Sire, lui répondit-il, je ferai en sorte que Votre Majesté ne donne pas les mêmes instructions à mon successeur. » C'est lui qui a dit de Pellisson qu'il abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids.
1 Satire l,\. 7.
Esprit né pour la cour et maître en l'art de plaire,
Guilleragues, qui sais et parler et te taire l,
Apprends-moi si je dois ou me taire ou parier.
Faut-il dans la satire encor me signaler
Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices,
Faire encore aux auteurs redouter mes caprices ?
Jadis, non sans tumulte, on me vit éclater,
Quand mon esprit, plus jeune et prompt à s'irriter,
Aspirait moins au nom de discret et de sage,
Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
Maintenant que le temps a mûri mes désirs,
Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre %
J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre.
Que d'une égale ardeur mille auteurs animés
Aiguisent contre moi leurs traits envenimés;
Que tout, jusqu'à Pinchêne 3, et m'insulte et m'accable;
Aujourd'hui vieux lion je suis doux et traitable ;
Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés.
Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés :
Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première,
Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière.
Ainsi donc, philosophe à la raison soumis, Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis : C'est l'erreur que je fuis; c'est la vertu que j'aime. Je songe à me connaître et me cherche en moi-même \ C'est là l'unique étude où je veux m'attacher. Que, l'astrolabe s en main, un autre aille chercher
1 Dicenda tacendaque calles.
(Perse, Sat. iv, v. S.)
8 A la quarante et unième année. Boileau avait alors trente-huit ans. Le lustre est un espace de cinq ans. — 3 Mauvais poëte, neveu de Voiture. — * Ce vers, qui énonce le sujet de cette épitre, est, ainsi que nous l'avons dit, une imitation et non pas la traduction de ces mots de Perse : Ne te quœsiveris extra. — b Instrument astronomique qui sert à prendre la hauteur des astres.
Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe;
Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe ' ;
Que Rohaut vainement sèche pour concevoir
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir ;
Ou que Bernier compose et le sec et l'humide
Des corps ronds et crochus errants parmi le vide s.
Pour moi, sur cette mer qu'ici-bas nous courons,
Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons,
A régler mes désirs, à prévenir l'orage
Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage.
C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous; Mais ce repos heureux se doit chercher en nous. Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne Et malade à la ville ainsi qu'à la campagne, En vain monte à cheval pour tromper son ennui, Le chagrin monte en croupe et galope avec lui s. Que crois-tu qu'Alexandre, en ravageant la terre, Cherche parmi l'horreur, le tumulte et la guerre ? Possédé d'un ennui qu'il ne saurait dompter, Il craint d'être à soi-même et songe à s'éviter. C'est là ce qui l'emporte aux lieux où naît l'aurore, Où le Perse est brûlé de l'astre qu'il adore.
De nos propres malheurs auteurs infortunés, Nous sommes loin de nous à toute heure entraînés.
' Ce mot, qui est féminin, est employé par les astronomes pour désigner la différence entre le lieu véritable d'un astre et son lieu apparent, c'està-dire entre le lieu du firmament auquel l'astre répondrait s'il était vu du centre de la terre et le lieu auquel cet astre répond étant vu de la surface de la terre. — 2 Rohaut ^ disciple ardent de Descartes, disait avec ce philosophe que, tout étant corps, même ce qu'on appelle l'espace, il n'y a point de vide dans la nature. Bernier prétendait , au contraire, avec Gassendi, que le monde est composé d'atomes indivisibles qui errent dans un espace vide, infini, et que ces atomes ne peuvent se mouvoir sans laisser nécessairement entre eux de petits espaces vides. — 3 Horace avait dit :
Post equitem sedet atra cura.
. . . Cornes atra premit, sequiturque fugacem.
{Od. ni, 1, v. iO; Sat. 11. 1, v. 113, alias v. 00.)
A quoi bon ravir l'or au sein du nouveau monde ? Le bonheur, tant cherché sur la terre et sur Tonde, Est ici comme aux lieux où mûrit le coco Et se trouve à Paris de même qu'à Cusco ' : On ne le tire point des veines du Potose 2. Qui vit content de rien possède toute chose. Mais, sans cesse ignorants de nos propres besoins, Nous demandons au Ciel ce qu'il nous faut le moins.
Oh ! que si cet hiver un rhume salutaire, Guérissant de tous maux mon avare beau-père, Pouvait, bien confessé, l'étendre en un cercueil Et remplir sa maison d'un agréable deuil 3 ! Que mon âme, en ce jour de joie et d'opulence, D'un superbe convoi plaindrait peu la dépense ! Disait, le mois passé, doux, honnête et soumis, L'héritier affamé de ce riche commis Qui, pour lui préparer cette douce journée, Tourmenta quarante ans sa vie infortunée. La mort vient de saisir le vieillard catarrheux : Voilà son gendre riche; en est-il plus heureux? Tout fier du faux éclat de sa vaine richesse, Déjà nouveau seigneur il vante sa noblesse. Quoique fils de meunier, encor blanc du moulin, Il est prêt à fournir ses titres en vélin. En mille vains projets à toute heure il s'égare : Le voilà fou, superbe, impertinent, bizarre, Rêveur, sombre, inquiet, à soi-même ennuyeux. Il vivrait plus content si, comme ses aïeux, Dans un habit conforme à sa vraie origine, Sur le mulet encore il chargeait la farine.
1 Capitale du Pérou au temps des Incas. — 2 « Potosi, montagne où sent les mines d'argent les plus riches de l'Amérique. » (Note de l'auteur.)
» Oh! si
Ebullit patrui praeclarum funus!
(Perse, Sat. h, v. 9 et 10.)
B01LEAU. — 1G74. 20o
Mais ce discours n'est pas pour le peuple ignorant, Que le faste éblouit d'un bonheur apparent. L'argent, l'argent, dit-on; sans lui tout est stérile; La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile '. L'argent en honnête homme érige un scélérat; L'argent seul au Palais peut faire un magistrat. Qu'importe qu'en tous lieux on me traite d'infâme ! ? Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme; Dans mon coffre, tout plein de rares qualités, J'ai cent mille vertus en louis bien comptés. Est-il quelque talent que l'argent ne me donne ? C'est ainsi qu'en son cœur ce financier raisonne. Mais pour moi, que l'éclat ne saurait décevoir, Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir, J'estime autant Pat ru 3, même dans l'indigence, Qu'un commis engraissé des malheurs de la France. Non que je sois du goût de ce sage insensé Qui, d'un argent commode esclave embarrassé, Jeta tout dans la mer pour crier : Je suis libre 4 ! De la droite raison je sens mieux l'équilibre : Mais je tiens qu'ici-bas, sans faire tant d'apprêts, La vertu se contente et vit à peu de frais. Pourquoi donc s'égarer en des projets si vagues ?
Ce que j'avance ici, crois-moi, cher Guilleragues, Ton ami dès l'enfance ainsi l'a pratiqué.
1 O cives, cives, quaerenda pecunia primum est,
Virtus post nummos.
(Horace, Ep. I, 1, v. 53 et 54.)
Quid enim salvis infamia nuramis?
(Juvénal, Sat. i, v. iS.)
3 « Fameux avocat et le meilleur grammairien de son siècle. » {Note de Boileau.) Patru fut surnommé le Quintilien français. Les plus célèbres écrivains du dix-septième siècle le consultèrent; il était de l'Académie française; il a laissé des plaidoyers ; et, malgré son éloquence, il vécut pauvre. — * « Aristippe lit cette action, et Diogène conseilla à Cratès, philosophe cynique, de faire la même chose. » {Note de Boileau.)
Mon père, soixante ans au travail appliqué, En mourant me laissa pour rouler et pour vivre Un revenu léger1 et son exemple à suivre. Mais bientôt amoureux d'un plus noble métier, Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier, Pouvant charger mon bras d'une utile liasse, J'allai loin du Palais errer sur le Parnasse. La famille en pâlit, et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poëte naissant; On vit avec horreur une muse effrénée Dormir chez un greffier la grasse matinée 2. Dès lors à la richesse il fallut renoncer. Ne pouvant l'acquérir, j'appris à m'en passer, Et surtout redoutant la basse servitude, La libre vérité fut toute mon étude.
Dans ce métier funeste à qui veut s'enrichir, Qui l'eût cru que pour moi le sort dût se fléchir ? Mais du plus grand des rois la bonté sans limite, Toujours prête à courir au-devant du mérite, Crut voir dans ma franchise un mérite inconnu Et d'abord de ses dons enfla mon revenu. La brigue ni l'envie à mon bonheur contraires, Ni les cris douloureux de mes vains adversaires s Ne purent dans leur course arrêter ses bienfaits. C'en est trop; mon bonheur a passé mes souhaits. Qu'à son gré désormais la fortune me joue; On me verra dormir au branle de sa roue.
1 « Environ douze mille écus de patrimoine, dont notre auteur mit environ le tiers à fonds perdu sur l'hôtel de ville de Lyon, qui lui fit une reute de quinze cents livres pendant sa vie. » (Note de Brossette.jSon bien s'augmenta dans la suite par des héritages et par les pensions que le roi lui donna. — 2 « Boileau était grand dormeur, particulièrement dans sa jeunesse. Il se'levait ordinairement fort tard, et dormait encore l'après-dinée. r> (Note de Drossette.) — i Louis XIV ayant donné une pension de deux mille livres à l'auteur, un seigneur de la cour, qui n'aimait pas Despréaux, s'avisa de dire que bientôt le roi donnerait des pensions aux voleurs de grands chemins. Le roi sut ce mot et en fut fort irrité. Celui qui l'avait dit fut obligé de le désavouer.
boileau. — 1677. 207
Si quelque soin encore agite mon repos,
C'est l'ardeur de louer un si fameux héros.
Ce soin ambitieux, me tirant par l'oreille,
La nuit, lorsque je dors, en sursaut me réveille;
Me dit que ces bienfaits dont j'ose me vanter
Par des vers immortels ont dû se mériter.
C'est là le seul chagrin qui trouble encor mon âme.
Mais si, dans le beau feu du zèle qui m'enflamme,
Par un ouvrage enfin des critiques vainqueur,
Je puis sur ce sujet satisfaire mon cœur,
Guilleragues, plains-toi de mon humeur légère
Si jamais, entraîné d'une ardeur étrangère
Ou d'un vil intérêt reconnaissant la loi,
Je cherche mon bonheur autre part que chez moi.