A M. DE LAMOIGNON, AVOCAT GÉNÉRAL
Sur les plaisirs de la campagne et les ennuis de la ville, sixième épîlrc de Boileau. — 1677.
Boileau était allé, en 1677, passer une partie de l'été à Hautile, petite seigneurie située à treize lieues de Paris, vis-à-vis de la Roche- Guyon, du côté de Mantes, et appartenant à M. Dongois, son neveu. Chrétien-François de Lamoignon, fils du célèbre Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris, lui écrivit une lettre dans laquelle il lui reprochait son long séjour à la campagne et l'exhortait à revenir à la ville. Le poète lui répondit par cette épître, qui est pleine de ses souvenirs d'Horace. Car Horace avait chanté le repos des champs dans plusieurs de ses pièces et entre autres dans sa satire intitulée ; Otii laudes et vitœ rusticœ.
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau ? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines, D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui, partageant son cours en diverses manières, D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés Et de noyers souvent du passant insultés. Le village au-dessus forme un amphithéâtre : L'habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre; Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément, Chacun sait de sa main creuser son logement. La maison du seigneur, seule un peu plus ornée, Se présente au dehors de murs environnée. Le soleil en naissant la regarde d'abord, Et le mont la défend des outrages du nord.
C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici, dans un vallon bornant tous mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs. Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, J'occupe ma raison d'utiles rêveries *; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi *, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui; Quelquefois, aux appâts d'un hameçon perfide, J'amorce en badinant le poisson trop avide; Ou d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table au retour, propre et non magnifique, Nous présente un repas agréable et rustique : Là, sans s'assujettir aux dogmes du Broussain 3,
1 II lisait alors les Essais de Montaigne, qui appelle lui-même ses écrits des rêveries d'homme qui n'a goûté dei sciences que la croûte première. (Liv. I cb. xxv.) — * Il faudrait : je construis. La beauté du vers suivant a fait pardonner cette licence, que le seul embarras de la rime n'aurait pas excusée. — 3 René Brulart, comte du Broussain ou plutôt du Broussin, était l'un des gastronomes les plus renommés d'alors.
boileau. — 1677. 209
Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain;
La maison le fournit, la fermière l'ordonne ',
Et mieux que Bergerat 2 l'appétit l'assaisonne.
0 fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux !
Que, pour jamais foulant vos prés délicieux,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde 3 !
Mais à peine, du sein de vos vallons chéris
Arraché malgré moi, je rentre dans Paris
Qu'en tous lieux les chagrins m'attendent au passage.
Un cousin, abusant d'un fâcheux parentage,
Veut qu'encor tout poudreux et sans me débotter
Chez vingt juges pour lui j'aille solliciter :
Il faut voir de ce pas les plus considérables;
L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables 4.
Je reçois vingt avis qui me glacent d'effroi :
Hier, dit-on, de vous on parla chez le roi
Et d'attentat horrible on traita la satire.
— Et le roi, que dit-il? — Le roi se prit à rire.
Contre vos derniers vers on est fort en courroux :
Pradon a mis au jour un livre contre vous;
' Ce vers est une traduction laconique, mais un peu décolorée de ce charmant distique de Martial :
Pinguis inaequales onerat cui villica mensas Et sua non emptus prœparat ova cinis.
[Epig. î, 56.) 2 Fameux traiteur. — 3 Ces quatre vers rappellent les vers suivants d'Horace :
O rus, quando ego te aspiciam? quandoque licebit Nunc veterum Iibris, nunc somno et inerlibus horis Ducere sollicitas jucunda oblivia vitae?
Illic vivere vellein
Oblitusque meoruni, obliviscendus et illis.
(Sat., H, vi, v. 60-62 ; Ep., I, xi, v. 9.)
4 Me Romaine poëmata censés
Scribere posse inter tôt curas totque labores? Hic sponsum vocat, hic auditum scripta, reliais Omnibus officiis : cubât hic in colle Quirini, Hic extremo in Aventino; visendus uterque.
(Horace, Ep., a, a, v. 65-59.) III. '-4
Et chez le chapelier du coin de notre place
Autour d'un caudebec1 j'en ai lu la préface.
L'autre jour sur un mot la cour vous condamna ;
Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina;
Un écrit scandaleux sous votre nom se donne;
D'un pasquin 2 qu'on a fait au Louvre on vous soupçonne.
— Moi ? — Vous : on nous l'a dit dans le Palais-Royal \
Douze ans sont écoulés depuis le jour fatal Qu'un libraire, imprimant les essais de ma plume, Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume. Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots discours, Contre eux la vérité m'est un faible secours. Vient-il de la province une satire fade, D'un plaisant du pays insipide boutade, Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi ; Et le sot campagnard le croit de bonne foi. J'ai beau prendre à témoin et la cour et la ville : Non; à d'autres, dit-il; on connaît votre style. Combien de temps ces vers vous ont-ils bien coûté ?
— Ils ne sont point de moi, monsieur, en vérité : Peut-on m'attribuer ces sottises étranges ?
— Ah ! monsieur, vos mépris vous servent de louanges.
Ainsi de cent chagrins dans Paris accablé, Juge si, toujours triste, interrompu, troublé, Lamoignon, j'ai le temps de courtiser les Muses. Le monde cependant se rit de mes excuses, Croit que, pour m'inspirer sur chaque événement,
1 « Sorte de chapeaux de laine qui se font à Caudebec, en Normandie. » (Noie de Boileau). — 2 Raillerie satirique ainsi nommée à cause d'une vieille statue mutilée, appelée Pasquino, qui est à Rome et à laquelle on a coutume d'attacher des epigrammes mordantes et des bouffonneries moqueuses. Ce mot ne s'emploie plus que pour désigner le railleur lui-même. — 3 La plupart des nouvellistes s'assemblaient alors dans le jardin de ce palais ; et l'on appelait ordinairement les nouvelles fausses ou suspectes des nouvelles du Palais- Roval.
B0ILEAU. — 1677. '2i 1
Apollon doit venir au premier mandement.
Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre
Et dans Valencienne est entré comme un foudre ';
Que Cambrai, des Français l'épouvantable écueil,
A vu tomber enfin ses murs et son orgueil 2 ;
Que, devant Saint-Omer, Nassau, par sa défaite,
De Philippe vainqueur 3 rend la gloire complète.
Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler !
Dit d'abord un ami qui veut me cajoler
Et, dans ce temps guerrier et fécond en Achilles,
Croit que l'on fait les vers comme l'on prend les villes.
Mais moi dont le génie est mort en ce moment,
Je ne sais que répondre à ce vain compliment;
Et, justement confus de mon peu d'abondance,
Je me fais un chagrin du bonheur de la France.
Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même en un coin retiré; Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée N'a jamais enivré d'une vaine fumée; Qui de sa liberté forme tout son plaisir Et ne rend qu'à lui seul compte de son loisir ! Il n'a point à souffrir d'affronts ni d'injustices, Et du peuple inconstant il brave les caprices. Mais nous autres faiseurs de livres et d'écrits,
1 Cette ville, au bout de quelques jours de siège, avait été emportée d'assaut en moins d'une demi-heure, au mois de mars de cette même année 1677. — 2 Sous les règnes précédents Cambrai avait été attaqué inutilement par le9 Français ; mais, après vingt jours de siège, le roi s'en rendit maître le 17 avril 1677. — 3 Guillaume de Nassau, prince d'Orange, désespérant de sauver Cambrai assiégé par Louis XIV en personne, abandonna subitement la défense de cette ville pour secourir Saint-Omer attaqué par le frère du roi, Philippe de France, duc d'Orléans, et vint se placer, avec trente mille hommes, sur les hauteurs de Cassel. Au bruit de sa marche, le duc, obligé de laisser une partie de ses troupes devant la place, ne craignit pas d'aller offrir le combat au prince hollandais malgré la supériorité de ses forces et les avantages du poste qu'il avait choisi. Il remporta une victoire complète le 11 avril 1677 et neuf jours après Saint-Omer capitula.
Sur les bords du Permesse aux louanges nourris, Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves, Du lecteur dédaigneux honorables esclaves. Du rang où notre esprit une fois s'est fait voir Sans un fâcheux éclat nous ne saurions déchoir. Le public, enrichi du tribut de nos veilles, Croit qu'on doit ajouter merveilles sur merveilles. Au comble parvenus, il veut que nous croissions : Il veut en vieillissant que nous rajeunissions. Cependant tout décroît; et moi-même à qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois ' : Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues, Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues. Ce n'est que dans ces bois, propres à m'exciter, Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'écouter.
Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage
Tout l'été, loin de toi, demeurant au village,
J'y passe obstinément les ardeurs du Lion 2
Et montre pour Paris si peu de passion.
C'est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance,
Le mérite éclatant et la haute éloquence
Appellent dans Paris aux sublimes emplois,
Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois.
Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie
Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie,
Que l'oppresseur ne montre un front audacieux;
Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.
Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile,
Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile,
tl me faut du repos, des prés et des forêts.
1 d était dans sa quarante et unième année. — 2 Du mois de juillet, pendant lequel le soleil est dans le signe du Lion.
BOILEAl". — 1677. 213
Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais,
Attendre que septembre ait ramené l'automne
Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.
Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits
Le vendangeur ravi de ployer sous le faix,
Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville,
Tira joindre à Paris, pour s'enfuir à Bâville *.
Là, dans le seul loisir que Thémis t'a laissé,
Tu me verras souvent, à te suivre empressé,
Pour monter à cheval rappelant mon audace,
Apprenti cavalier galoper sur ta trace.
Tantôt sur l'herbe assis, au pied de ces coteaux
Où Polycrène - épand ses libérales eaux,
Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude;
Chercher quels sont les biens véritables ou faux ;
Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts;
Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide,
Ou la vaste science ou la vertu solide 3.
C'est ainsi que chez toi tu sauras m'attacher.
Heureux si les fâcheux, prompts à nous y chercher,
N'y viennent point semer l'ennuyeuse tristesse !
Car, dans ce grand concours d'hommes de toute espèce
Que sans cesse à Bâville attire le devoir,
Au lieu de quatre amis qu'on attendait le soir,
Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées,
1 Maison de campagne de M. de Lamoignon, à neuf lieues de Paris, du coté d'Ëtampes. — - Fontaine à une demi- lieue de Bâville, ainsi nommée, à cause de l'abondance de ses eaux, par ie premier président de Lamoignon, père de l'aNocat général auquel cette épitre est adressée. Les Pères P.apin et Commire ont chanté cette source dans leurs poésies latines. — ' Vers inspirés par Horace.
Quod magis ad nos
Pertinet et nescire malum est agitarnus : utrumne
Divitiis hommes an sint virtute beati;
Quidve ad aniieitias, usus rectumne, traliat nos;
Bl quse sit natura boni summumque quid ejus. [Sut., u, vi, v. 72-70.)
214 ÉHTRES, DISCOURS, ETC.
Qui du parc à l'instant assiègent les allées.
Alors sauve qui peut; et quatre fois heureux
Qui sait pour s'échapper quelque antre ignoré d'eux !