A 91. RACINE
Sur le cas que doit faire un poëte des critiques et des oppositions de l'envie, septième épître de Boileau — 1677.
Jean Racine, alors âgé de trente-sept ans et déjà célèbre par ses tragédies d'Andromaque, de Britannicus, de Bajazet, de Mithridate et à'Iphigénie, venait d'être mortifié aux premières représentations de sa Phèdre. Cette pièce, qui apparut sur la scène le 1er janvier 1677, était presque tombée devant la Phèdre d'un mauvais poëte, de Pradon, jouée en même temps et applaudie à outrance par une cabale qui en voulait à l'émule de Corneille. Le triomphe de ce plat adversaire ne dura pas trois semaines ; mais le grand poëte avait été fort sensible à l'humiliation de sa muse. Ce fut pour le consoler et en même temps pour le venger des injustices de ses ennemis que Boileau lui envoya cette epître et la fit imprimer1. 11 y montre à son ami qu'il ne faut pas se laisser abattre par les clameurs et les persécutions de l'envie., premièrement, parce qu'elles sont inévitables et que tout homme de génie doit s'attendre au sort de Molière, attaqué de son vivant, admiré après sa mort; secondement, parce qu'elles sont utiles au génie, qu'elles forcent à s'élever sans cesse ; troisièmement enfin, parce qu'elles sont impuissantes. Le jugement de la postérité en fera justice ; et, dès maintenant, le suffrage des admirateurs de Racine, parmi lesquels on compte tout ce que Paris et la France ont de plus éclairé, le dédommagent abondamment du dédain et des injures de quelques sots. Ainsi, pour relever le courage de Racine, Boileau ne se contente pas de lui rappeler ses anciens succès ; il généralise sa thèse en faisant voir quel a toujours été et quel a dû toujours être le sort des grands talents et quelle utilité l'homme de génie peut retirer de ses ennemis mêmes. Son épître, suivant la remarque de Dussault, aurait pu n'être qu'un fade panégyrique de l'auteur de Phèdre; mais, telle qu'il l'a conçue et exécutée, cette consolation adressée à un ami devient une leçon pour tous les âges 2.
1 Elle fut composée cinq ou six mois avant la précédente. — 2 Annales littéraires, t. II, p. 252 (Paris, 1818).
boileàu. — J677. 215
Que tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur ! Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé '. Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvrages, Entraînant tous les cœurs, gagner tous les suffrages. Sitôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, En cent lieux contre lui les cabales s'amassent; Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent; Et son trop de lumière, importunant les yeux, De ses propres amis lui fait des envieux. La mort seule ici-bas, en terminant sa vie, Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie, Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits Et donner à ses vers leur légitime prix 2.
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière 3,
1 Célèbre actrice. Racine, qui récitait admirablement bien, avait pris soin de la former. Pendant sa dernière maladie elle renonça au théâtre en présence du curé de Saint-Sulpice, et avant sa mort elle renouvela celte abjuration entre les mains du curé d'Auteuil. — 2 Horace avait déjà exprimé cette pensée :
Dril enim fulgore suo qui prœgravat artes Infra se positas; exstinctus amabitur idem-
(Ep., H, i, v. 13 et H.)
5 Molière étant mort presque subitement, après avoir joué le Malade imaginaire, les comédiens se disposaient à lui faire un convoi magnifique; mais, comme il était soumis à l'excommunication dont l'autorité ecclésiastique avait frappe en France ceux de sa profession, l'archevêque de Paris, M?r de Harlay, ne voulut pas permettre qu'on l'inhumât en terre sainte. La femme du poète alla se jeter aux pieds de Louis XIV, pour se plaindre de l'injure que l'on faisait , disait-elle, à la mémoire de son mari. Le roi, après avoir répondu que cette affaire dépendait de l'archevêque et que c'était à lui qu'i fallait s'adresser, fit prier le prélat d'éviter l'éclat et le scandale. L'archevêque révoqua donc sa défense , mais à la condition que l'enterrement serait fait sans pompe et sans bruit; ce qui fut exécuté.
Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et Terreur à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau Et secouaient la tète à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte, Le vicomte indigné sortait au second acte1. L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu -; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable Comédie, avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir Et sur ses brodequins ne put plus se tenir. Tel fut chez nous le sort du théâtre comique. Toi donc qui, t'élevant sur la scène tragique, Suis les pas de Sophocle et, seul de tant d'esprits, De Corneille vieilli sais consoler Paris 3, Cesse de t'étonner si l'envie animée, Attachant à ton nom sa rouille envenimée, La calomnie en main, quelquefois te poursuit *.
1 Allusion à l'Ecole des femmes, l'une des premières comédies de Molière, qui fut très-suivie et encore plus critiquée. Le commandeur de Souvré se prononça fortement contre elle ; et le vicomte de Broussin, assistant un jour à une représentation de cette pièce, sortit au second acte pour faire sa cour au commandeur, et dit, en s'en allant, qu'il ne concevait pas comment on pouvait avoir la patience d'écouter jusqu'au bout une comédie où l'on violait ainsi toutes les règles. — 2 Ce n'est pas Molière, mais quelques-unes de ses scènes qu'on aurait voulu jeter au feu. Il y a, en effet, dans ses comédies des obscénités dont la suppression eût été un service rendu à la morale publique. — 3 Le grand Corneille avait alors soixante-onze ans; il vécut jusqu'en 1684. — * Madame Deshoulières, L'âme delà cabale dont Racine fut un moment la victime, avait fait contre la tragédie de Phèdre et contre son auteur un sonnet fort insolent qu'elle s'était bien gardée de signer. On l'attribua au duc de Nevers, qui fut
En cela, comme en tout, le Ciel, qui nous conduit,
Racine, fait briller sa profonde sagesse.
Le mérite en repos s'endort dans la paresse ;
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté :
Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance.
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance *,
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus5.
Moi-même dont la gloire ici moins répandue
Des pâles envieux ne blesse point la vue,
Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peu soumis
De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis,
Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue,
Qu'au faible et vain talent dont la France me loue.
Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher,
Tous les jours en marchant m'empêche de broncher.
Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde,
Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde.
Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs,
Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre,
C'est en me guérissant que je sais leur répondre ;
maltraité dans une réponse anonyme et sanglante, faite sur les mêmes rimes par trois amis du grand tragique. Racine et Boileau furent accusés de cet outrage; et le duc irrité leur adressa un troisième sonnet terminé par des menaces, qui allaient probablement avoir leur effet, quand le grand Condé prit les deux poètes sous sa sauvegarde. C'est à cette calomnie que Boileau paraît faire allusion dans ce vers.
1 L'Académie française, par l'ordre du cardinal de Richelieu, critiqua le Cid de Corneille ; et Chapelain rédigea la censure officielle de cette tragédie, qui a de grandes beautés, mais qui n'est pas un chef-d'œuvre. China parut deux ans après, et fut supérieur au Cid. — 2 Ces deux vers désignent Andromaque et Britannicus. La première de ces tragédies trouva des censeurs : on y condamnait surtout le caractère de Pyrrhus, qu'on trouvait trop emporté et trop farouche et que le grand Condé appelait un malhonnête homme. Racine, dans son Britannicus, qu'il composa deux ans après, voulut donner à Burrhus le caractère d'un homme vertueux.
Et plus en criminel ils pensent m'ériger,
Plus, croissant en vertu, je songe à me venger '.
Imite mon exemple, et lorsqu'une cabale, Un flot de vains auteurs follement te ravale, Profite de leur haine et de leur mauvais sens, Ris du bruit passager de leur cris impuissants. Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir Et soulever pour toi l'équitable avenir2
Cependant laisse ici gronder quelques censeurs Qu'aigrissent de tes vers les charmantes douceurs. Et qu'importe à nos vers que Perrin les admire3,
1 Boileau aimait à répéter cette maxime de Plutarque : « Il faut avoir des amis et des ennemis; des amis, pour nous apprendre notre devoir; des ennemis, pour nous obliger à le faire. » — 2 Nous avons cru devoir faire passer du texte de Boileau dans nos notes les six vers suivants, où ce poëte, trompé par son amitié pour Racine et par sa théologie janséniste, trouve une leçon de morale dans une pièce qui n'est au fond que la justification d'une grande criminelle :
Et qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,
Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles?
La douleur d'une âme tourmentée par ses remords ne peut être vertueuse que dans le cas où elle amène le repentir et le changement. Persévérer, comme Phèdre, dans ses projets criminels, malgré les déchirements de sa conscience, c'est devenir plus coupable encore. Voilà ce qu'on pensa à Louis-le- Grand ; mais à Port-Royal on fut d'un tout autre avis. Racine et le grand Arnauld étaient brouillés ; Phèdre les réconcilia. Boileau en fit hommage au docteur janséniste, qui, l'ayant lue, en fut émerveillé. « 11 n'y a, dit-il, rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisqu'il nous donne cette grande leçon que, lorsqu'en punition des fautes précédentes Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. » C'est qu'en effet toute la théologie du jansénisme aboutissait à cette doctrine brulale et désespérante, qui met le pécheur dans la nécessité de pécher et lui laisse pourtant la responsabilité de ses actes. — 3 Ce mauvais poète a traduit l'Enéide, et a fait le premier opéra qui ait paru en France. Boileau l'avait déjà maltraité, en passant,
Que l'auteur du Jonas s'empresse pour les lire l,
Qu'ils charment de Senlis le poëte idiot2
Ou le sec traducteur du français d'Amyot 3,
Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées
Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées;
Pourvu qu'ils sachent plaire au plus puissant des rois,
Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois 4,
Qu'Enghien en soit touché, que Colbert et Vivonne s,
Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne 6
Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer
A leurs traits délicats se laissent pénétrer!
Et plût au ciel encor, pour couronner l'ouvrage,
Que Montausier voulût leur donner son suffrage 7 !
C'est à de tels lecteurs que j'offre mes écrits.
Mais pour un tas grossier de frivoles esprits,
Admirateurs zélés de toute œuvre insipide,
Que, non loin de la place où Brioché préside 8,
Sans chercher dans les vers ni cadence ni son,
Il s'en aille admirer le savoir de Pradon 9.
dans sa septième satire. Toute la fin de cette épître est calquée sur les qunue derniers vers de la dixième satire d'Horace, liv. I", v. 78-91.
Men' moveat cimex Pantilius? etc.
1 Jacques de Coras, qui publia, en 1663, le mauvais poème intitulé : Jonas ou Ninive pénitente. — 2 Linière, qui avait la physionomie d'un idiot. Il ne réussissait qu'à faire des chansons impies. Boileau lui reprocha un jour de n'avoir de l'esprit que contre Dieu. On l'appelait l'Athée de Senlis. — 3 Jacques Amyot, écrivain célèbre, qui a traduit en français toutes les œuvres de Plutarque. L'abbé Tallemant entreprit d'en faire une nouvelle traduction, dans laquelle, dit Brossette, il ne fit que regratter celle d'Amyot et la mettre en meilleur langage , sans consulter l'original grec. — v Le grand Condé a passé les dernières années de sa vie dans sa belle maison de Chantilly. Voyez l'oraison funèbre de ce prince par Bossuet. — b Le grand Colbert , ministre des finances; le maréchal duc de Vivonne. Voyez, ci-dessus, Epître i, p. 188. — 6 Le duc de La Bochefoucauld, auteur du livre des Maximes morales. Marsillac, fils du duc de La Rochefoucauld. Le marquis de Pomponne, ministre d'Etat. — 7 Le duc de Montausier était misanthrope et en voulait à Boileau à cause de ses satires. Ce vers, obligeant et flatteur, produisit sur lui l'eifet que le poète s'en était promis : ils devinrent amis pour toujours. — 8 Fameux joueur de marionnettes. — 9 Pradon passait pour être aussi ignorant que mauvais poète. On prétend qu'un jour, au sortir d'une de ses tragédies, il répondit au prince
On a prétendu que cette épître ne fit pas sur l'esprit de Racine l'impression que son ami avait espérée. L'auteur de Phèdre renonça, en effet, pour toujours au théâtre profane, et ne chaussa plus le cothurne que pour faire parler, douze ans plus tard, la muse sacrée des Prophètes dans son Esther et son Athalie. Ce long silence et cette retraite ont été généralement attribués au découragement et au dépit. Le grand poëte, dit-on, ne put se réconcilier avec un siècle assez injuste pour lui préférer un Pradon, et se retira, comme Achille, sous sa tente. Cette explication de sa conduite est une invention d'hommes frivoles et incapables de comprendre qu'on peut renoncer à la gloire autrement que par découragement ou par vengeance. Non, l'échec subi par Racine aux six premières représentations de sa Phèdre, échec réparé au bout d'un mois par son triomphe sur Pradon, qui tomba de son haut pour ne jamais se relever, ne fut pas la cause des douze années de silence du grand homme ; mais il peut être vrai de dire qu'il en fut l'occasion; car cette humiliation, toute passagère qu'elle fut, dut suggérer de salutaires pensées à une âme pleine de christianisme et de philosophie.
« Racine cette année-là même, dit le plus célèbre de ses commentateurs, reconnut enfin la vanité de ses travaux et considéra avec les yeux d'un chrétien ses occupations profanes. Les principes religieux dont il avait été nourri et que la fougue de la jeunesse, jointe à l'enthousiasme poétique, n'avait pu étouffer se ranimèrent dans son âme avec une nouvelle force. La raison et l'expérience le dégoûtèrent de cette fumée des applaudissements dont il s'était jusqu'alors enivré : il sentit qu'fi y avait dans le monde un état plus noble et plus honnête que celui d'exciter dans les cœurs des passions souvent funestes '. »
Non-seulement l'auteur de Phèdre ne voulut plus travailler pour le théâtre, mais il se fit scrupule d'y mettre le pied, et il chercha à détourner ses enfants des amusements frivoles et dangereux de la scène. Il écrivit un jour à son fils aine - : «Il me paraît, par votre lettre, que vous portez un peu d'envie à mademoiselle de LaC... de ce qu'elle a lu plus de comédies et de romans que vous. Je vous dirai, avec la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries, qui ne doivent servir tout au plus qu'à délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne de-
de Conti l'aîné, qui lui faisait remarquer qu'il avait transporté une ville d'Asie en Europe : « Je prie Votre Altesse de m'excuser , car je ne sais pas trop bien la chronologie. »
1 Geoffroy, Vie de Jean Racine, p. 35, t. Ier de ses Commentaires sur les œuvres de ce poëte (Paris, 1808). — *- laid., p. 42.
vraient point vous tenir autant à cœur qu'elles font. Vous êtes engagé dans des études très-sérieuses, qui doivent attirer votre principale attention ; et pendant que vous y êtes engagé et que nous payons des maitres pour vous instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de votre étude. Non-seulement votre conscience et la religion vous y obligent, mais vous-même devez avoir assez de considération et d'égard pour moi pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes dans un âge où vous devez vous laisser conduire.
« Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des choses qui puissent vous divertir l'esprit ; et vous voyez que je vous ai mis moi-même entre les mains assez de livres français capables de vous amuser ; mais je serais inconsolable si ces sortes de livres vous inspiraient du dégoût pour des lectures plus utiles et surtout pour des livres de piété et de morale, dont vous ne parlez jamais et pour lesquels il semble que vous n'ayez plus aucun goût, quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j'y prends préférablement à toute autre chose. Croyez-moi, quand vous saurez parler de comédies et de romans, vous n'en serez guère plus avancé pour le monde, et ce ne sera point par cet endroit-là que vous serez le plus estimé. »
AU ROI
Sur l'embarras dans lequel sa gloire et ses bienfaits ont mis un poëte né pour la satire, huitième épître de Boileau. — 1676.
Cette épitre , que Boileau appelait son remercîment , fut composée et présentée à Louis XIV en 1675 ; mais elle ne put être livrée au public que l'année suivante : la raison de ce retard tient à l'histoire des triomphes du grand monarque. Nos armées, commandées par Turenne, étaient victorieuses en Alsace ; et les Impériaux, battus coup sur coup à Mulhausen et à Turckheim, avaient été obligés, le 6 janvier, de repasser le Rhin quand ce magnifique vers, inspiré par la fortune de nos drapeaux, avait été lu à la cour :
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.
Mais la campagne de 1675, si heureusement commencée, tinit par des désastres. Turenne fut tué par un boulet le 27 juillet; nos troupes, privées d'un tel chef, reculèrent à leur tour; le maréchal de
Créqui, après une bataille perdue , fut fait prisonnier à Trêves, où il s'était réfugié. Avec de pareilles catastrophes, la publication du beau vers devenait impossible. Le pauvre poëte fit tout ce qu'il put pour modifier le premier hémistiche, mais il n'en vint pas à bout ; car voici ce qu'il trouva de mieux :
Grand roi, sois moins louable, ou je cesse d'écrire.
Despréaux avait trop de goût pour se contenter d'une telle platitude; il attendit donc que le succès d'une nouvelle campagne rendit à son vers sa première opportunité. En effet, dès le printemps de i'année suivante, Louis XIV, marchant lui-même à la tète de nos armées, s'empara de plusieurs places dans les Flandres; et le compliment, réparé par la victoire, put paraître en public sans courir le danger, comme à la fin de 1675, de passer pour une raillerie.
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire. Tu sais bien que mon style est né pour la satire ; Mais mon esprit, contraint de la désavouer, Sous ton règne étonnant ne veut plus que louer. Tantôt, dans les ardeurs de ce zèle incommode, Je songe à mesurer les syllabes d'une ode; Tantôt, d'une Enéide auteur ambitieux, Je m'en forme déjà le plan audacieux.
Ainsi, toujours flatté d'une douce manie, Je sens de jour en jour dépérir mon génie; Et mes vers, en ce style ennuyeux, sans appas, Déshonorent ma plume et ne t'honorent pas.
Encor si ta valeur, à tout vaincre obstinée, Nous laissait, pour le moins, respirer une année. Peut-être mon esprit, prompt à ressusciter, Du temps qu'il a perdu saurait se racquitter1. Sur ses nombreux défauts, merveilleux à décrire, Le siècle m'offre encor plus d'un bon mot à dire. Mais à peine Dinan et Limbourg sont forcés
* Ce mot n'est guère poétique : on l'a reproché à Boileau.
Qu'il faut chanter Bouchai n et Condé terrassés '. Ton courage, affamé de péril et de gloire, Court d'exploits en exploits, de victoire en victoire. Souvent ce qu'un seul jour te voit exécuter Nous laisse pour un an d'actions à conter.
Que si quelquefois, las de forcer des murailles,
Le soin de tes sujets te rappelle à Versailles,
Tu viens m'embarrasser de mille autres vertus :
Te voyant de plus près, je t'admire encor plus.
Dans les nobles douceurs d'un séjour plein de charmes
Tu n'es pas moins héros qu'au milieu des alarmes :
De ton trône agrandi portant seul tout le faix,
Tu cultives les arts; tu répands les bienfaits;
Tu sais récompenser jusqu'aux muses critiques.
Ah! crois-moi, c'en est trop. Nous autres satiriques,
Propres à relever les sottises du temps,
Nous sommes un peu nés pour être mécontents :
Notre muse, souvent paresseuse et stérile,
A besoin pour marcher de colère et de bile.
Notre style languit dans un remerciment :
Mais, grand roi, nous savons nous plaindre élégamment.
Oh ! que si je vivais sous les règnes sinistres
De ces rois nés valets de leurs propres ministres 2
Et qui, jamais en main ne prenant le timon,
Aux exploits de leur temps ne prêtaient que leur nom,
1 Condé se rendit dès les premiers jours de la campagne, au mois d'avril 1676, et Bouchain fut emporté au mois de mai. Ces deux vers étaient ainsi tournés en 1675 :
Mais à peine Salins et Dole sont forcés
Qu'il faut chanter Dinan et Limbourg terrassés.
Salins et Dôle avaient été conquis en 1694; Dinan et làmbourg furent pris Tannée suivante, au commencement de la campagne terminée par la mort de Turenne. — 2 Les derniers rois de la première race laissaient toute l'administration des affaires aux maires du palais.
224 ÉPURES, LISCOOS, ETC.
Que, sans les fatiguer d'une louange vaine, Aisément les bons mots couleraient de ma veine ! Mais toujours sous ton règne il faut se récrier; Toujours, les yeux au ciel, il faut remercier. Sans cesse à t'admirer ma critique forcée N'a plus en écrivant de maligne pensée; Et mes chagrins, sans fiel et presque évanouis, Font grâce à tout le siècle en faveur de Louis. En tous lieux cependant la Pharsale approuvée x , Sans crainte de mes vers, va la tête levée ; La licence partout règne dans les écrits : Déjà le mauvais sens, reprenant ses esprits, Songe à nous redonner des poèmes épiques2, S'empare des discours mêmes académiques3. Perrin a de ses vers obtenu le pardon, Et la scène française est en proie à Pradon *. Et moi, sur ce sujet loin d'exercer ma plume, J'amasse de tes faits le pénible volume 5; Et ma muse, occupée à cet unique emploi, Ne regarde, n'entend, ne connaît plus que toi.
Tu le sais bien pourtant, cette ardeur empressée N'est point en moi l'effet d'une âme intéressée. Avant que tes bienfaits courussent me chercher Mon zèle impatient ne se pouvait cacher.
1 La Pharsale de Brébeuf , traduction libre de celle de Lucain. — 2 « Childebrand et Charlemagne, poèmes qui n'ont point réussi. » (Note de Boileau.) La première île ces épopées, intitulée aussi Les Sarrasins chassés de France, est l'œuvre de Jacques Carel; elle parut en 1666. La seconde avait été publiée par Louis Le Laboureur deux ans plus tôt. Boileau aurait pu en citer beaucoup d'autres, dont il se moque ailleurs; par exemple, la Pucelle de Chapelain, le Moïse sauvé de Saint-Amant, VAlaric de Scudéri , le Clovis de Desmarets, etc. — 3 On écrirait aujourd'hui même académique ; mais au dix-septième siècle même, adverbe, pouvait finir par un s, au gré des versificateurs. — '* Sur Perrin et Pradon, voyez l'Épître précédente, p. 218, note 3, et 219, note 9. — 5 Ce vers et les deux suivants pourraient faire croire que Boileau écrivait déjà l'histoire de Louis XIV; mais il ne fut nommé historiographe du roi, avec Jean Racine, qu'en 1677.
boileau. — 1676. 225
Je n'admirais que toi. Le plaisir de le dire Vint m'apprendre à louer au sein de la satire; Et depuis que tes dons sont venus m'accabler, Loin de sentir mes vers avec eux redoubler, Quelquefois, le dirai-je? un remords légitime, Au fort de mon ardeur, vient refroidir ma rime. Il me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits Que mon encens payé n'est plus du même prix. J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense, N'impute mes transports à ma reconnaissance, Et que par tes présents mon vers décrédité N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.
Toutefois je sais vaincre un remords qui te blesse. Si tout ce qui reçoit des fruits de ta largesse A peindre tes exploits ne doit point s'engager, Qui d'un si juste soin se pourra donc charger? Ah ! plutôt de nos sons redoublons l'harmonie : Le zèle à mon esprit tiendra lieu de génie. Horace, tant de fois dans mes vers imité, De vapeurs1, en son temps, comme moi tourmenté, Pour amortir le feu de sa rate indocile Dans l'encre quelquefois sut égayer sa bile; Mais de la même main qui peignit Tullius2, Qui d'affronts immortels couvrit Tigellius 3 Il sut fléchir Glycère, il sut vanter Auguste Et marquer sur sa lyre une cadence juste. Suivons les pas fameux d'un si noble écrivain. A ces mots, quelquefois prenant la lyre en main,
1 « Ce mot, dit Brossette, se doit prendre au sens figuré et signifie l'humeur chagrine et satirique. Dans le temps auquel notre auteur composa cette épître on ne connaissait de vapeurs qu'aux femmes ; et les hommes ne s'étaient pas encore avisés d'être attaqués de cette indisposition. » — 2 Sénateur romain. César l'exclut du sénat ; mais il y rentra après la mort de cet empereur. Voyez Horace, liv. Ier, satire 6, v. 24. — 3 Fameux musicien, le plus estimé de son temps et fort chéri d'Auguste. Voyez le commencement de la satire in du premier livre des Satires d'Horace.