III
226 Kl'JTBES, DISCOURS, ETC.
Au récit que pour toi je suis près d'entreprendre, Je crois voiries rochers accourir pour m'entenrîre; Et déjà mon vers coule à flots précipités, Quand j'entends le lecteur qui me crie : Arrêtez! Horace eut cent talents ; mais la nature avare Ne vous a rien donné qu'un peu d'humeur hizarre : Vous passez en audace et Perse et Juvénal ; Mais sur le ton flatteur Pinchêne est votre égal l. A ce discours, grand roi, que pourrais-je répondre ? Je me sens sur ce point trop facile à confondre; Et, sans trop relever des reproches si vrais, Je m'arrête à L'instant, j'admire, et je me tais.
A M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY, SECRETAIRE D ÉTAT '-. Sur la nécessité <ln vrai en tout, neuvième lettre de Boilf.au.— 1675.
Cette épître, composée au commencement de 1675, est donc antérieure par sa date aux deux précédentes. L'auteur y démontre la nécessité du vrai en tout, dans les vers comme dans les mœurs : en poésie,, qu'il s'agisse d'éloge ou de satire, rien n'est beau que le vrai : dans le commerce de la vie rien n'est beau que par la vérilê ; le faux est toujours fade ; c'est le vice qui de nos mœurs a banni la franchise. Dans l'âge d'or et d'innocence toute parole était vraie , tout visage était sans fard.
Cette thèse, nettement posée dans sa première partie, n'est pas aussi flaire dans la seconde. Quelques critiques, Marmontel entre autres, ont pris dans un mauvais sens ce que le poète y dit de la nécessité du vrai dans les mœurs. Boileau, en effet, condamnant, à bon droit, la fausseté et l'hypocrisie, dit qu'il faut paraître ce que l'on est, chagrir
1 Etienne Martin, seigneur de Pinchêne, neveu de Voiture. Il avait fait im primer un gros recueil de mauvaises poésies, contenant les éloges du roi , det princes et princesses de son sang et de toute sa cour. — 2 Ce marquis de Sei gnelay, mort à trente-neuf ans, eu 1090, était le fils aîné du grand Colbert, mi nistre de Louis XIV pendant vingt-deux ans et qui vécut jusqu'en 1683. Mi nistre et secrétaire d'Etat, il acheva d'élever la marine et le commerce au plu haut degré de splendeur, cl fut, comme son père, le protecteur des arts e des sciences.
BOILEAU. — 1675. 2fï
si l'on est d'humeur chagrine, plutôt que d'affecter une gaieté qu'on n'a pas. Ses censeurs en ont conclu qu'il voulait qu'on suivit sa nature bonne ou mauvaise sans songer à se corriger de ses défauts. Mais il est évident à qui lit cette épître avec attention et sans malveillance que l'auteur est loin d'avoir énoncé cette doctrine immorale et absurde. Il veut qu'on montre franchement son caractère lorsqu'il n'a rien de vicieux; sa mélancolie, par exemple, quand elle n'est pas excessive et désagréable, plutôt que de prendre un air gauche en se faisant joyeux sans gaieté. Avouons, cependant, cpie le passage de Boileau sur la fausseté morale aurait eu besoin d'une distinction plus nette entre les vices qu'il faut corriger, pour devenir aimable, et le caractère qui, pour plaire, doit garder son originalité. Le poëte a visé à la concision pour être énergique, el l'expression de si pensée n'a pas été assez complète.
Dangereux ennemi de -tout mauvais flatteur,
Seignelay, c'est en vain qu'un ridicule auteur,
Prêt à porter ton nom de VEbre jusqu'au Gange* ,
Croit te prendre aux filets d'une sotte louange :
Aussitôt ton esprit, prompt à se révolter,
S'échappe, et rompt le piège où l'on veut l'arrêter.
Il n'en est pas ainsi de ces esprits frivoles
Que tout flatteur endort au son de ses paroles;
Qui, dans un vain sonnet placés au rang des dieux,
Se plaisent à fouler l'Olympe radieux,
Et, tiers du haut étage où La Serre les loge a,
Avalent sans dégdût le plus grossier éloge.
Tu ne te repais point d'encens à si bas prix.
Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits
Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte 3 :
Tu souffres la louange adroite et délicate.
1 Boileau lit imprimer cet hémistiche en caractères différents, parce que les poètes d'alors l'employaient jusqu'à la satiété. — 2 Fade panégyriste, renommé, pour son galimatias. — 3 Image empruntée à Horace.
Nisi dextro tempore Flacci
Verba per altentam non ibunt Caesaris aureni : Cui maie ?i palpere, recalcitrat undique tutus.
{Sal. il, 1, v. 17-20.)
Dont la trop forte odeur n'ébranle point les sens. Mais un auteur, novice à répandre l'encens Souvent à son héros, dans un bizarre ouvrage, Donne de l'encensoir au travers du visage; Va louer Monterey d'Oudenarde forcé % Ou vante aux électeurs Turenne repoussé *. Tout éloge imposteur blesse une âme sincère. Si pour faire sa cour à ton illustre père, Seignelay, quelque auteur, d'un faux zèle emporté, Au lieu de peindre en lui la noble activité, La solide vertu, la vaste intelligence, Le zèle pour son roi, l'ardeur, la vigilance, La constante équité, l'amour pour les beaux arts s, Lui donnait les vertus d'Alexandre ou de Mars, Et, pouvant justement l'égaler à Mécène, Le comparait au Mis de Pelée et d'Alcmène 4, Ses yeux, d'un tel discours faiblement éblouis, Bientôt dans ce tableau reconnaîtraient Louis 5, Et, glaçant d'un regard la muse et le poète, Imposeraient silence à sa verve indiscrète.
Un cœur noble est content de ce qu'il trouve en lui,
1 Le comte de Monterey, général espagnol et gouverneur des Pays-Bas, après la bataille de Senef, en 1674, alla mettre le siège devant Oudenarde ; mais fut obligé de le lever précipitamment à l'approche du prince de Condé — 2 Turenne, quand il fut tué, en 1675, venait de battre par deux fois l'armée des électeurs. Voyez YEpître vm, p. 221. — 3 Le grand Colbert, qu vivait encore , encouragea singulièrement les beaux-arts. L'Académie de; inscriptions et belles-lettres prit naissance dans sa maison même, en 1663 celle des sciences fut établie par ses soins trois ans après , et celle d'ar chitecture en 1671. Nommé surintendant des bâtiments en 1664, il fit éle ver la façade du Louvre, l'Observatoire et plusieurs autres édifices remar quables. — 4 Achille et Hercule. — 5 Cette pensée vient d'Horace :
Si quis bella tibi terra pugnata manque Dicat, et his verbis vacuas permulceat aures; Tene magis salvum populus velit an populuni tu Servet in ambiguo, qui consulit et tibi et urbi, Jupiter; Augusti laudes agnoscere possis.
[Ep. I, xvi, v. 25-29.)
Et ne s'applaudit point des qualités d'autrui.
Que me sert en effet qu'un admirateur fade
Vante mon embonpoint si je me sens malade.
Si dans cet instant même un feu séditieux
Fait bouillonner mon sang et pétiller mes yeux '?
Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
Il doit régner partout; et même dans la fable :
De toute fiction l'adroite fausseté
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes? Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux, Soient toujours à l'oreille également heureux, Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure; Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur; Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste, Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit, Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose ; Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. C'est par là quelquefois que ma rime surprend; C'est là ce que n'ont point Jonas ni Childebrand * Ni tous ces vains amas de frivoles sornettes, Montre, Miroirs d'amours, Amitiés, Amourettes %
1 C'est encore une imitation d'Horace, dans la même épitre.
Sed vereor
Neu, si te populus sanum recteque valentem Dictitet, occultam febrem sub terapus edendi Dissimules, donec manibus tremor incidat unctis. (Vers 21-23.)
> Poèmes de Coras et de Carel. Voyez les É pitres vil etvm, p. 219 et 1H, notes. — 3 Titres d'ouvrages. Le second indique un conte de Perrault, en prose mêlée de vers.
Dont le titre souvent est l'unique soutien,
Et qui, parlant beaucoup, ne disent jamais rien.
Mais peut-être, enivré des vapeurs de ma muse,
Moi-même en ma faveur, Seignelay, je m'abuse.
Cessons de nous flatter. Il n'est esprit si droit
Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit :
Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature,
On craint de se montrer sous sa propre figure.
Par là le plus sincère assez souvent déplaît.
Rarement un esprit ose être ce qu'il est.
Vois-tu cet importun que tout le monde évite,
Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte !
Il n'est pas sans esprit; mais, né triste et pesant,
Il veut être folâtre, évaporé, plaisant;
Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire,
Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire '.
La simplicité plaît sans étude et sans art.
Tout charme en un enfant dont la langue sans fard,
A peine du filet encor débarrassée,
Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant.
Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent;
C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.
Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi :
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi,
Ce marquis était né doux, commode, agréable " :
Ce portrait a été fait sur un homme fort obscur dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous. — - « M. L. G. D.F. avait autrefois, dit Brossette dans ses notes, une ignorance fort aimable, et disait agréablement des incongruités; mais il perdit 'a moitié de son mérite dès qu'il voulut être savant et se piquer d'avoir de l'esprit. » On a cru voir dans ces initiales M. le comte de Fiesque ; mais ce portrait , ainsi que le précédent , ressemble, à trop de gens pour qu'on ait besoin de savoir !.• nom du ridicule personnage dont le poète a voulu se moquer.
On vantait en tous lieux son ignorance aimable.
Mais, depuis quelques mois devenu grand docteur.
Il a pris un faux air, une sotte hauteur;
Il ne veut plus parler que de rime et de prose;
Des auteurs décriés il prend en main la cause;
Il rit du mauvais goût de tant d'hommes divers
Et va voir l'opéra seulement pour les vers.
Voulant se redresser, soi-même on s'estropie,
Et d'un original on t'ait une copie.
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.
Ilien n'est beau, je reviens, que par la vérité :
C'est par elle qu'on plaît et qu'on peut longtemps plaire.
L'esprit lasse aisément si le cœur n'est sincère.
En vain par sa grimace un bouffon odieux
A table nous fait rire et divertit nos yeux ;
Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.
Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre,
Ce n'est plus qu'un cœur bas, un coquin ténébreux;
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux.
J'aime un esprit aisé, qui se montre, qui s'ouvre
Et qui plaît d'autant plus que plus il se découvre.
Mais la seule vertu peut souffrir la clarté :
Le vice toujours sombre aime l'obscurité.
Pour paraître au grand jour il faut qu'il se déguise :
C'est lui qui de nos mœurs a banni la franchise.
Jadis l'homme vivait au travail occupé Et, ne trompant jamais, n'était jamais trompé : On ne connaissait point la ruse et l'imposture ; Le Normand même alors ignorait le parjure * ; Aucun rhéteur encore, arrangeant le discours, N'avait d'un art menteur enseigné les détours. Mais sitôt qu'aux humains, faciles à séduire,
1 «Je date de loin, disait BoileaUj à propos de ce vers : c'était deux cent» ans avant le déluge. »
L'abondance eut donné le loisir de se nuire,
La mollesse amena la fausse vanité.
Chacun chercha pour plaire un visage emprunté.
Pour éblouir les yeux, la fortune arrogante
Affecta d'étaler une pompe insolente;
L'or éclata partout sur les riches habits ;
On polit l'émeraude, on tailla le rubis;
Et la laine et la soie en cent façons nouvelles
Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles l.
La trop courte beauté monta sur des patins;
La coquette tendit ses lacs tous les matins;
Et, mettant la céruse et le plâtre en usage,
Composa de sa main les fleurs de son visage.
L'ardeur de s'enrichir chassa la bonne foi ;
Le tfourtisan n'eut plus de sentiments à soi.
Tout ne fut plus que fard, qu'erreur, que tromperie ;
On vit partout régner la basse flatterie.
Le Parnasse surtout, fécond en imposteurs,
Diffama le papier par ses propos menteurs.
De là vint cet amas d'ouvrages mercenaires,
Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
Où toujours le héros passe pour sans pareil
Et, fût-il louche ou borgne, est réputé soleil '.
Ne crois pas toutefois, sur ce discours bizarre, Que, d'un frivole encens malignement avare, J'en veuille sans raison frustrer tout l'univers. La louange agréable est l'âme des beaux vers;
• Nec varios discet mentiri lana colores.
(Virg., Egl îv, v. 42.)
* Le marquis de Sablé, Abel-Servien, surintendant des finances, n'avait qu'un œil ; et on ne laissait pas de le traiter de soleil dans les épîtres dédicatoires et les autres éloges qu'on lui adressait. C'est de ce seigneur que Ménage avait dit, en 1656, dans une églogue intitulée Christine et dédiée à la reine de Suède :
Le grand, l'illustre Abe!, cet esprit sans pareil, Plus clair, plus pénétrant que les traits du soleil.
Mais je tiens, comme toi, qu'il faut qu'elle soit vraie
Et que son tour adroit n'ait rien qui nous effraie,,
Alors, comme j'ai dit, tu la sais écouter,
Et sans crainte à tes yeux on pourrait t'exalter.
Mais, sans t'aller chercher des vertus dans les nues,
Il faudrait peindre en toi des vérités connues,
Décrire ton esprit ami de la raison,
Ton ardeur pour ton roi, puisée en ta maison,
A servir ses desseins ta vigilance heureuse,
Ta probité sincère, utile, officieuse.
Tel qui hait à se voir peint en de faux portraits
Sans chagrin voit tracer ses véritables traits.
Condé même, Condé, ce héros formidable
Et non moins qu'aux Flamands aux flatteurs redoutable,
Ne s'offenserait pas si quelque adroit pinceau
Traçait de ses exploits le fidèle tableau,
Et, dans Senef en feu contemplant sa peinture',
Ne désavouerait pas Malherbe ni Voiture.
Mais malheur au poëte insipide, odieux
Qui viendrait le glacer d'un éloge ennuyeux !
Il aurait beau crier : Premier prince du monde!
Courage sans pareil, lumière sans seconde!
Ses vers, jetés d'abord sans tourner le feuillet,
Iraient dans l'antichambre amuser Pacolet -.
1 Le combat de Senef avait été livre par le grand Condé aux Allemands , aux Espagnols et aux Hollandais, commandes par le prince d'Orange, le 11 août 1674. Voy. ci-dessus, p. 228, note 1. — z Le poème de Charlemagne, publié par Le Laboureur et dédié au prince de Condé, en 1664, commençait ainsi :
Premier prince du sang du plus grand roi du monde, Courage sans pareil, lumière sans seconde Et dont l'esprit, égal en diverse saison, Sait triompher de tout et cède à la raison.
Quand le prince eut seulement jeté les yeux sur ce début , il donna l'épopée à son valet de pied Pacolet, auquel il ne manquait jamais de livrer les mauvais ouvrages qu'on lui présentait. Voyez ci-dessus, p. 224, note 2.
A INES VERS.
Dixième épître de Boileau. — 16H".
Boileau, désigné avec Racine, en 1677, pour écrire l'histoire du roi, et fort occupé par ce travail, semblait avoir renoncé à la poésie. Cependant, après seize années de silence, il prit la lyre et composa une ode assez pauvre sur la prise de Namur, en 1693; et l'année suivante il publia sa satire dixième, contre les femmes, qui devait être el fut, en effet, fort critiquée. Les dames de Paris, trois ou quatre exceptées, étaient, à son dire, ou sans honneur, ou coqueltes, ou avares, ou querelleuses, extravagantes, insupportables, etc. Ce fut pour répondre à ses censeius que. le poète publia cette épître, écrite au commencement de l'année 1695. Elle a deux parties : dans la première l'auteur venge la poésie de sa muse par un tour heureux, c'est-à-dire en faisant lui-même à ses vers les reproches que ses ennemis lui avaient adressés. Il a cinquante-huit ans : à cet âge sa verve a dû vieillir ; et, tout en l'avouant, U prouve le contraire par la vivacité de ses images. La seconde partie est une apologie de son caractère et de sa conduite. Il y recommande à ses vers , lancés malgré lui dans le public, de le peindre tel qu'il est, et non pas tel que la malveillance Fa représenté. Cette pièce est entièrement calquée sur la vingtième épître du second livre d'Horace.
J'ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine : Allez, partez, mes vers, dernier fruit de ma veine. C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour : La prison vous déplaît, vous cherchez le grand jour; Et déjà chez Barbin', ambitieux libelles, Vous brûlez d'étaler vos feuilles criminelles5. Vains et faibles enfants dan? ma vieillesse nés, Vous croyez, sur les pas de vos heureux aînés,
1 Libraire de Paris — ! C'est ainsi qu'Horace commence l'épître adressée à son livre trop pressé d'aller chez, les Barbins de ce temps-là:
Verturanum Janumque, liber, s[iertarc videris: Scilicet ut prostes Sosiorum puniice muniJu .. OdiSti claves et grata sigilla pudico : l'aucis ostendi gémis, et communia laudas. Non ita nutritus. Fuge quo discedere gestis. (Lib. 1, Ep. xx, v. 1-45.)
boileau, — 469o. 23a
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces.
Et, par le prompt effet d'un sel réjouissant,
Devenir quelquefois proverbes en naissant ' .
Mais perdez cette erreur dont l'appât vous amorce.
Le temps n'est plus, mes vers, où ma muse en sa force.
Du Parnasse français formant les nourrissons,
De si riches couleurs habillait ses leçons 2 ;
«Juand mon esprit, poussé d'un courroux légiiime,
Vint devant la raison plaider contre la rime3,
A tout le genre humain sut faire le procès *
Et s'attaqua soi-même avec tant de succès \
Alors il n'était point de lecteur si sauvage
Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage
Et qui, pour s'égayer, souvent dans ses discours
D'un mot pris en mes vers n'empruntât le secours.
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue *,
A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants,
Onze lustres complets, surchargés de trois ans7.
Cessez de présumer dans vos folles pensées,
Mes vers, de voir en foule à vos rimes glacées
Courir, l'argent en main, les lecteurs empressés.
1 Quelques vers de Boileau ont eu, en effet, cette fortune; les suivant?, par exemple :
J'appelle un chat un chat et Rolel un fripon. {Sai. i.j
La raison dit Virgile, et la rime Quinaut. (Sut. n.)
Des sottises d'autrui nous vivons au Palais. {Ep. il.)
I :i sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. {Art poél., ch. 1.)
Un fat quelquefois ouvre un avis important. {Art poil., ch. IV.)
! Dans son Art poétique, publié en IG74. — 3 Dans sa deuxième satire, qui roule sur la difficulté d'accorder la rime et la raisou et qui fut publiée en 1664. — 4 Dans sa huitième satire, qu'il appelait la satire de L'homme et qu'il composa en 16G7. — s Dans sa neuvième satire, écrite aussi en 16G7 et dans laquelle il tourne plusieurs écrivains en ridicule sous prétexte de censurer ses propres défauts. — 6 « L'auteur avait pris la perruque. » (Xote de Boileau.) — 7 Cinquante-huit ans. Boileau était tout joyeux d'avoir pu indique? si poéti quement son âge et sa perruque.
Nos beaux jours sont finis, nos honneurs sont, passés Dans peu vous allez voir vos froides rêveries Exciter du public les justes moqueries, Et leur auteur, jadis à Régnier l préféré, A Pinchêne, à Linière, à Perrin comparé*. Vous aurez beau crier : 0 vieillesse ennemie! N'a-t-il donc tant vécu que pour cette infamie 3 ? Vous n'entendrez partout qu'injurieux brocards Et sur vous et sur lui fondre de toutes parts.
Que veut-il? dira-t-on; quelle fougue indiscrète
Ramène sur les rangs encor ce vain athlète?
Quels pitoyables vers! quel style languissant!
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine,
Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène 4.
Ainsi s'expliqueront nos censeurs sourcilleux ;
Et bientôt vous verrez mille auteurs pointilleux,
Pièce à pièce épluchant vos sons et vos paroles,
Interdire chez vous l'entrée aux hyperboles,
Traiter tout noble mot de terme hasardeux
Et dans tous vos discours, comme monstres hideux,
Huer la métaphore et la métonymie,
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie b ;
1 Poëte satirique, mort en 1615. — * Voyez les Èpitres vu et vin, p. 218, note 3, p. 219, note 2, p. 226, note 1. — 3 Don Diègue, souffleté, s'écrie dans le Cid, tragédie de Corneille, acte 1er, scène v :
O rage .' ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N'ai-je donc lant vécu que pour cette inlamie?
Cette allusion rappelle la parodie de Furetière, intitulée : Chapelain décoiffe', qui date de 1664.
O perruque ma mie,
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
'* C'est une imitation de ces deux vers d'Horace :
Solve senescentem mature garnis equum, ne Peccetad eitremum ridendus et ilia ducat.
(Ep. i, t, v. 8 et 9.)
* Voyez, sur Pradon, YÈpitre vu, p. 219, note 9.
boileau. — 1C95. *237
Vous soutenir qu'un lit ne peut être effronté *,
Que nommer la luxure est une impureté.
En vain contre ce flot d'aversion publique
Vous tiendrez quelque temps ferme sur la boutique ;
Vous irez à la fin, honteusement exclus,
Trouver au magasin Pyrame et Régulus 2
Ou couvrir chez Thierry, d'une feuille encor neuve,
Les Méditations de Buzée et d'Hayneuve 3 ;
Puis, en tristes lambeaux semés dans les marchés,
Souffrir tous les affronts au Jonas * reprochés.
Mais quoi ! de ces discours bravant la vaine attaque, Déjà, comme les vers de Ginna, d'Andromaque, Vous croyez à grands pas chez la postérité Courir, marqués au coin de l'immortalité! Eh bien! contentez donc l'orgueil qui vous enivre; Montrez-vous, j'y consens; mais du moins, dans mon livre, Commencez par vous joindre à mes premiers écrits. C'est là qu'à la faveur de vos frères chéris
1 Boileau parle, dans sa dixième satire, des femmes paresseuses et indolentes, qui,
. Sans mal toujours malades,
Se l'ont des mois entiers, sur un lit effronté, Traiter d'une visible et parfaite santé.
On avait beaucoup critiqué cette figure, qui attribue au lit l'effronterie de la malade. — 2 Tragédies de Pradon. — 3 « Notre auteur, dit Brossette, étant un jour dans la boutique de Thierry, son libraire, s'aperçut qu'on avait employé les tragédies de Pradon à envelopper les Méditations du P. Julien Hayneuve , jésuite. Le P. Buzée, autre jésuite, a fait aussi des Méditations autrefois estimées. » — 4 Mauvais poëme. Voyez l'Êpître à Racine, p. 219, note 1. Horace fait la même menace à son livre, qui, après avoir plu un moment par sa nouveauté, deviendra la pâture des mites ou servira d'enveloppes aux ballots envoyés en Afrique ou en Espagne.
Carus eris Romœ donec le deserat œtas.
Con'.reclatus ubi nianibus sordescere vulgi Coe;ieris, aut tineas pasces taciturnus inertes, Aui fugies Uticam, aut vinctus mitteris Ilerdani. [Ep. i,xx, v. 10-13.)
5 C'est ainsi qu'Ovide, dans la première de ses Tristes, dit à son livre partant pour Rome que revenu dans sa bibliothèque il y verra ses frères.
Adspicies illic positos ex ordine fratres, Quos studium cunctos evigilavit idem. (V. 107 et 108.)
238 ÉPJTRBSj BISCOURS, ETC.
Peut-être enfin soufferts comme enfants de ma plume, Vous pourrez vous sauver, épars dans le volume. Que si mêmes ' un jour le lecteur gracieux, Amorcé par mon nom, sur vous tourne les yeux, Pour m'en récompenser, mes vers, avec usure, De votre auteur alors faites-lui la peinture ; Et surtout prenez soin d'effacer bien les traits Dont tant de peintres faux ont flétri mes portraits. Déposez hardiment qu'au fond cet homme horrible, Ce censeur qu'ils ont peint si noir et si terrible Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité ; Qui, cherchant dans ses vers la seule vérité, Fit, sans être malin, ses plus grandes malices, Et qu'enfin sa candeur seule a fait tous ses vices. Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs, Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs mœurs; Libre dans ses discours, mais pourtant toujours sage, Assez faible de corps, assez doux de visage, Ni petit ni trop grand, très-peu voluptueux. Ami de la vertu plutôt que vertueux.
Que si quelqu'un, mes vers, alors vous importune Pour savoir mes parents, ma vie et ma fortune, Contez-lui qu'allié d'assez hauts magistrats, Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats, Dès le berceau perdant une fort jeune mère *, Réduit seize ans après à pleurer mon vieux père s, J'allai d'un pas hardi, par moi-même guidé Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace, Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse ; Que, par un coup du sort au grand jour amené,
1 Pour même. Voyez l'Épltre VIII, p. 224, note 3. — * Il n'avait que onze mois quand il la perdit. — ; Mort en 1057, Agé. de soivante-treize ans.
boile.u-. ™ 1695. £39
Et des bords du Permesse à la cour entraîne, Je sus, prenant l'essor par dos routes nouvelles, Elever assez haut mes poétiques ailes; Que ce roi dont le nom fait trembler tant de rois Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits ' ; Que plus d"un grand m'aima jusques à la tendresse2; Que ma vue à Colbert inspirait l'allégresse; Qu'aujourd'hui même encor, de deux sens affaibli % Retiré de la cour '* , et non mis en oubli, Plus d*un héros épris des fruits de mon étude Vient quelquefois chez moi goûter la solitude.
Mais des heureux regards de mon astre étonnant Marquez bien cet effet encor plus surprenant, Qui dans mon souvenir aura toujours sa place : Que de tant d'écrivains de l'école d'Ignace 5 Etant, comme je suis, ami si déclaré, Ce docteur toutefois si craint, si révéré, Qui contre eux de sa plume épuisa l'énergie, Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie6. Sur mon tombeau futur, mes vers, pour l'énoncer. Courez en lettres d'or de ce pas vous placer : Allez, jusqu'où l'aurore en naissant voit l'Hydaspe 7, Chercher pour l'y graver le plus précieux jaspe; Surtout à mes rivaux sachez bien l'étaler.
Mais je vous retiens trop. C'est assez vous parler. Déjà, plein du beau feu qui pour vous le transporte,
1 Avec Racine , qui fut aussi nommé historiographe du roi en 1677. — * Il fut aimé par la duchesse d'Orléans, dont Bossuet a fait l'oraison funèbre ; par le grand Gondé et le diic d'Enghien, son fils; par le prince de Conti, par les deux Lamoignon, etc. — 3 De la vue et de l'ouïe. — '* 11 n'y allait plus depuis 1690, afin de vivre plus tranquille et plus libre. — S Entre autres des Pères Bourdaloue, Rapin et Bouhours. — u Dans une longue lettre adressée à Charles Perrault le o mai 1694. Voyez, sur ce trop célèbre janséniste, l'Jspitrp m , p. 191, et YÊpître vu, p. 218, note -2. — " Fleuve des Indes.
Barbin impatient chez moi frappe à la porte :
Il vient pour vous chercher. C'est lui : j'entends sa voix.
Adieu, mes vers, adieu pour la dernière fois.