A MON JARDINIER
Sur le travail du poëte, onzième épître de Boileau. — 1695.
« Notre poëte, dit Brossette dans ses Éclaircissements historiques sur les œuvres de Boileau, travaillant, en 1693, à son Ode sur la prise de Xamur, se promenait dans les allées de son jardin d'Auteuil. Là il tâchait d'exciter son feu en s'abandonnant à l'enthousiasme. Un jour d s'aperçut que son jardinier l'écoutait et l'observait au travers des feuUlages. Le jardinier surpris ne savait pas à quoi attribuer les transports de son maître, et peu s'en fallut qu'il ne le soupçonnât d'avoir perdu l'esprit. Les postures que le jardinier faisait de son côté et qui marquaient son étonnement parurent fort plaisantes au maître ; de sorte qu'ils se donnèrent quelque temps la comédie l'un à l'autre sans s'en apercevoir. Cela fit naître à Despréaux l'envie de composer cette épître, dans laquelle il s'entretient avec son jardinier, et, par des discours proportionnés aux connaissances d'un villageois, il lui explique les difficultés de la poésie et la peine qu'il a surtout d'exprimer noblement et avec élégance les choses les plus communes et les plus sèches. De là d prend occasion de lui démontrer que le travail est nécessaire à l'homme pour être heureux. Cette pièce fut composée en 1695. Horace a aussi adressé une épître à son fermier : c'est la quatorzième du premier livre. Mais ces deux poètes ont suivi des routes différentes. »
Laborieux valet du plus commode maître Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître, Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil ' , Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuil -,
i Antoine Riquié cultivait déjà ce jardin lorsque Despréaux l'acheta en 1685. — 2 Chèvrefeuil est mis pour chèvrefeuille, sans doute à cause de la rime. Voltaire, qui avait connu Antoine, relève ainsi cette licence poétique dans son Êpitre à Boileau :
Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.
Et sur mes espaliers, industrieux génie,
Sais si bien exercer Fart de La Quintinie '.
Oh ! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné,
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines
Et des défauts sans nombre arracher les racines5 !
Mais parle; raisonnons. Quand, du matin au soir Chez moi poussant la bêche ou portant l'arrosoir, Tu fais d'un sable aride une terre fertile Et rends tout mon jardin à tes lois si docile, Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux, Tantôt baissant le front, tantôt levant les yeux, De paroles dans l'air par élans envolées Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées? Ne soupçonnes-tu point qu'agité du démon, Ainsi que ce cousin des quatre fils Aimon * Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire, Je rumine en marchant quelque endroit du grimoire? Mais non ; tu te souviens qu'au village on t'a dit Que ton maître est nommé pour coucher par écrit ; Les faits d'un roi plus grand en sagesse, en vaillance, Que Gharlemagne aidé des douze pairs de France. Tu crois qu'il y travaille et qu'au long de ce mur Peut-être en ce moment il prend Mons et Namur.
Que penserais-tu donc si l'on fallait apprendre Que ce grand chroniqueur des gestes d'Alexandre,
1 Célèbre directeur des jardins du roi. — 2 Horace avait dit au cultivateur de sa campagne :
Certemus spinas animune ego fortius an tu Evellas agro ; et melior sit Horatius, an res.
[Ep. i. xiv, v. i et S.)
3 Maugis, célèbre enchanteur qui joue un grand rôle dans le roman des Quatre fils A y mon, versifié au moyen âge, mis ensuite en prose, et populaire encore aujourd'hui. — 4 Voyez ci-dessus, p. 239, note 1.