‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 54 sur 76 · III . 1G · texte numérisé non relu

III . 1G

2i2 ËPÎTRES, DISCOURS, ETC.

Aujourd'hui méditant un projet tout nouveau, S'agite, se démène et s'use le cerveau Pour te faire à toi-même en rimes insensées Un bizarre portrait de ses folles pensées? Mon maître, dirais-tu, passe pour un docteur Et parle quelquefois mieux qu'un prédicateur; Sous ces arbres pourtant de si vaines sornettes Il n'irait point troubler la paix de ces fauvettes S'il lui fallait toujours comme moi s'exercer, Labourer, couper, tondre, aplanir, palisser, Et dans l'eau de ces puits, sans relâche tirée, De ce sable étaneher la soif démesurée.

Antoine, de nous deux tu crois donc, je le voi,

Que le plus occupé dans ce jardin c'est toi.

Oh! que tu changerais d'avis et de langage

Si deux jours seulement, libre du jardinage,

Tout à coup devenu poëte et bel esprit,

Tu t'allais engager à polir un écrit

Qui dît, sans s'avilir, les plus petites choses,

Fît des plus secs chardons des œillets et des roses

Et sût même aux discours de la rusticité

Donner de l'élégance et de la dignité ;

Un ouvrage, en un mot, qui, juste en tous ses termes,

Sût plaire à d'Aguesseau, sût satisfaire Termes ';

Sût, dis-je, contenter, en paraissant au jour,

Ce qu'ont d'esprits plus fins et la ville et la cour !

Bientôt de ce travail revenu sec et pâle

Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle,

Tu dirais, reprenant ta pelle et ton râteau :

J'aime mieux mettre encor cent arpents au niveau

Que d'aller follement, égaré dans les nues,

Me lasser à chercher des visions cornues,

1 Le marquis de Termes. D'Aguesseau, alors avocat général au parlement de Paris, devint procureur général ci chancelier de France.

boileau. — 1 095 . 243

Et, pour lier des mots si mal s'entr'accordants, Prendre, dans ce jardin, la lune avec les dents.

Approche donc et viens; qu'un paresseux t'apprenne,

Antoine, ce que c'est que fatigue et que peine.

L'homme ici-bas, toujours inquiet et gêné,

Est, dans le repos même, au travail condamné.

La fatigue l'y suit. C'est en vain qu'aux poètes

Les neuf trompeuses Sœurs dans leurs douces retraites

Promettent du repos sous leurs ombrages frais;

Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès,

La cadence aussitôt, la rime, la césure,

La riche expression, la nombreuse mesure,

Sorcières dont l'amour sait d'abord les charmer,

De fatigues sans fin viennent les consumer.

Sans cesse poursuivant ces fugitives fées *

On voit sous les lauriers haleter les Orphées.

Leur esprit toutefois se plaît dans son tourment,

Et se fait de sa peine un noble amusement.

Mais je ne trouve point de fatigue si rude

Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude,

Qui, jamais ne sortant de sa stupidité,

Soutient dans les langueurs de son oisiveté,

D'une lâche indolence esclave volontaire,

Le pénible fardeau de n'avoir rien à faire.

Vainement offusqué de ses pensers épais,

Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix :

Dans le calme odieux de sa sombre paresse,

Tous les honteux plaisirs, enfants de la mollesse,

Usurpant sur son âme un absolu pouvoir,

1 « Les Muses. » (Note de Boileau.) Si l'auteur n'avait pas déclaré lui-même que par ces fugitives fées il avait voulu indiquer les neuf Muses, ses lecteurs auraient dû croire qu'il s'agissait de la mesure, de la riche expression, de la césure, de la rime et de la cadence, sorcières que les poètes se fatiguent à poursuivre : c'est le sens tout naturel de la phrase, dont la construction laisse par conséquent quelque chose à désirer.

244 ÉPITItES, DISCOURS, ETC.

De monstrueux désirs le viennent émouvoir,

Irritent de ses sens la fureur endormie

Et le font le jouet de leur triste infamie.

Puis sur leurs pas soudain arrivent les remords;

Et bientôt avec eux tous les fléaux du corps,

La pierre, la colique et les gouttes cruelles,

Guénaud, Rainssant, Brayer, presque aussi tristes qu'elles •J

Chez l'indigne mortel courent tous s'assembler,

De travaux douloureux le viennent accabler,

Sur le duvet d'un lit, théâtre de ses gênes,

Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes »,

Et le mettent au point d'envier ton emploi.

Reconnais donc, Antoine, et conclus avec moi

Que la pauvreté mâle, active et vigilante

Est, parmi les travaux, moins lasse et plus contente

Que la richesse oisive au sein des voluptés.

Je te vais sur cela prouver deux vérités, L'une que le travail, aux hommes nécessaire, Fait leur félicité plutôt que leur misère, Et l'autre qu'il n'est point de coupable en repos. C'est ce qu'il faut ici montrer en peu de mots. Suis-moi donc. Mais je vois, sur ce début de prône, Que ta bouche déjà s'ouvre large d'une aune Et que, les yeux fermés, tu baisses le menton. Ma foi le plus sûr est de finir ce sermon. Aussi bien j'aperçois ces melons qui t'attendent Et ces fleurs qui là-bas entre elles se demandent

1 Ces trois fameux médecins de Paris étaient morts plusieurs années avant la composition de cette épître. — 2 « L'auteur ayant récité sa pièce à M. d'Aguesseau, avocat général, qui était allé le voir à Auteuil, ce magistrat condamna ce vers : il trouvait la métapliore qu'il contient trop hardie et trop violente. Despréaux lui répondit que, si ce vers n'était pas bon, il fallait brûler toute la pièce, j) (Note de Brossette.) Ces métaphores sont, en effet, tout à la fois énergiques, naturelles et fort intelligibles, surtout pour Antoine, qui sait ce que c'est que suer à scier des roc? et à fendre des chênes.

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