LA CLÉMENCE DES DIEUX
placet composé par Voltaire l et présenté par nn soldat invalide à Monseigneur, fils unique de Louis XIV. — 1706 ou 1707.
Noble sang du plus grand des rois,
Son amour et notre espérance,
Vous qui, sans régner sur la France,
Régnez sur le cœur des François,
Pourrez-vous souffrir que ma veine,
Par un effort ambitieux,
Ose vous donner une étrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux?
La nature en vous faisant naître Vous étrenna de ses plus doux attraits,
Et fit voir dans vos premiers traits Que le tîls de Louis était digne de l'être. Tous les dieux à l'envi vous firent leurs présents : Mars vous donna la force et le courage;
Minerve, dès vos jeunes ans,
1 Né en 1694, mort en 1778.
Ajouta la sagesse au feu bouillant de l'âge; L'immortel Apollon vous donna la beauté; Mais un Dieu plus puissant, que j'implore en mes peines.
Voulut aussi me donner mes étrennes
En vous donnant la libéralité.
Le petit Arouet, qui fut depuis M. de Voltaire, n'avait que douze ans environ lorsqu'il composa cette pièce. La fit-il sans le secours de quelque Quintilien, du P. Porée, par exemple? Ne l'a-t-il pas retouchée plus tard, comme la Henriade, qu'il imprima à vingt-neuf ans, qu'il remania à trente-cinq, qu'il corrigea toute sa vie, et que ses admirateurs lui ont pourtant fait écrire à vingt et un ans? Mais nous ne contesterons pas la précocité d'un homme qui a grandi certainement plus vite que Molière., La Fontaine, Corneille et Racine. Un talent facile et léger pousse rapidement, mais n'atteint jamais à la hauteur et à la perfection où parviennent les génies graves et laborieux. Tels furent, en effet, la nature et le sort de la muse qui débuta par cette petite merveille : à quatre-vingts ans elle faisait encore des vers aisés et jolis, mais elle ne lit jamais rien de grand et de parfait. Comparez cette épître aux descriptions lyriques de Port-Royal par Racine, et vous verrez que l'auteur d'Athalie versifiait moins bien à dix-huit ans que l'auteur de Zaïre à douze ; mais il ne cessa pas de travailler et de croître ; et ses derniers travaux furent des chefsd'œuvre. Il y a peut-être plus d'incorrections dans la meilleure tragédie de Voltaire que dans toutes celles de Racine.