‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 57 sur 76 · SIR LE FAUX ENTHOUSIASME · texte numérisé non relu

SIR LE FAUX ENTHOUSIASME

début d'une épître de J. B. Rousseau, adressée au baron de Breteuil. — De 1720 à 1724.

Daignez de grâce, à votre heure commode, Vous qui vivez aux sources de la mode, Me dire un mot du style et des écrits Qui sont en vogue aujourd'hui dans Paris ; Car vous savez qu'un air de mode impose A nos Français plus que toute autre chose, Et que par là le plus mince oripeau

J. B. ROUSSEAU. — UE !7V2U A \~t\. 249

Se vend parfois mieux que l'or le plus beau. J'ai vu le temps, mais, Dieu merci, tout passe. Que Calliope au sommet du Parnasse, Chaperonnée en burlesque docteur, Ne savait plus qu'étourdir l'auditeur D'un vain ramas de sentences usées, Qui, de l'Olympe excitant les nausées, Faisaient souvent, en dépit de ses sœurs, Transir de froid jusqu'aux applaudisseurs. Nous avons vu, presque durant deux lustres, Le Pinde en proie à de petits illustres Qui, traduisant Sénèque en madrigaux Et rebattant des sons toujours égaux, Fous de sang-froid, s'écriaient : Je m'égare ; Pardon, Messieurs, j'imite trop Pindare'! Et suppliaient le lecteur morfondu De faire grâce à leur feu prétendu.

Comme eux alors, apprenti philosophe, Sur le papier nivelant chaque strophe, J'aurais bien pu du bonnet doctoral

1 Ce vers, devenu proverbial , est une allusion à la fameuse ode d'Houdar de La Motte intitulée V Enthousiasme et publiée en 1714 : il la résume tout entière. Ce poète, sentencieux et froid, commence par déclarer à sa muse qu'il veut s'échauffer, et la conjure de remplir son âme de ses plus sublimes faveurs.

Affranchi des timides règles, Fais-moi prendre l'essor des aigles :

Que tous les yeux en soient surpris:

La raison me servait de phare; Mais puisqu'on veut que je m'égare, Viens m'en apprendre le secret.

11 s'égare donc, et sa muse le rappelle bientôt à l'ordre en lui déclarant qu'il fera mieux de parler raison que de délirer avec Pindare et Orphée, chantres sans philosophie, qui n'auraient pas crié si haut s'ils avaient eu quelque chose à dire.

Mais pourquoi du hardi Pindare S'imposer l'exemple bizarre Sans la même nécessité , Et se faire dans l'abondance Une règle de la licence Permise a la stérilité?

250 ÉFÏTRES, DISCOURS. ETC.

Embéguiner mon Apollon moral

Et rassembler sous quelques jolis titres

Mes froids dizains rédigés en chapitres;

Puis, grain à grain tous mes vers enfilés,

Bien arrondis et bien intitulés,

Faire servir votre nom d'épisode,

Et vous offrir, sous le pompeux nom d'ode,

A la faveur d'un éloge écourté,

De mes sermons l'ennuyeuse beauté *.

Mais mon génie a toujours, je l'avoue,

Fui ce faux air dont le bourgeois s'engoue ;

Et ne sais point, prêcheur fastidieux,

D'un sot lecteur éblouissant les yeux,

Analyser une vérité fade,

Qui fait vomir ceux qu'elle persuade

Et qui, traînant toujours le même accord,

Nous instruit moins qu'elle ne nous endort.

« Si Housseau écrivait toujours ainsi, dit La Harpe après avoir cité cette page, ses épitres, sans valoir celles de Despréaux, pourraient être mises au rang des bons ouvrages. » Elles firent beaucoup de bruit quand elles parurent, parce qu'elles étaient satiriques et remplies de personnalités. Aujourd'bui on ne les lit plus, tant elles sont faiblement pensées et languissamment écrites. On y trouve bien çà et là quelques belles pages; mais l'ensemble n'en est pas supportable.

LA C H AUTRE l' SE,

épitre de Gkksset, professeur au Collège Louis-le-Grand -. — 17 novembre 1735.

Pourquoi de ma sage indolence Interrompez-vous l'heureux cours ?

1 Autre trait satirique dirige contre La Motte, dont tes odes fastidieuses sont de longs traités sur le devoir, sur l'émulation, sur la colère, l'amourpropre, etc. — - Né en 1709, novice en 1725, sorti de la compagnie de Jésus à la fin de 1735, mort en 1777.

GRES8ET. — 1734. 2oi

Soit raison, soit indifférence, Dans une douce négligence Et loin des muses pour toujours, J'allais racheter en silence La perte de mes premiers jours; Transfuge des routes ingrates De l'infructueux Hélicon, Dans les retraites des Socrates

J'allais jouir de ma raison

Mais votre épître enchanteresse, Pour moi trop prodigue d'encens, Des douces vapeurs du Permesse Vient encore enivrer mes sens.

Vainement j'abjurais la rime, L'haleine légère des vents Emportait mes faibles serments.

Aminte, votre goût ranime Mes accords et ma liberté; Entre Uranie et Terpsichore Je reviens m'amuser encore Au Pinde, que j'avais quitté.

Tel, par sa pente naturelle, Par une erreur toujours nouvelle.

Quoiqu'il semble changer son cours.

Autour de la flamme infidèle Le papillon revient toujours.

Tel est l'exorde de cette charmaude épitre, qui est composée de sept cents vers et partagée eu trois parties. Dans la première le poète décrit sa cellule ; dans la seconde il développe les raisons cpii la lui font aimer, tout étroite, toute pauvre, toute froide qu'elle est; dans la troisième eniin, aspirant au repos des champs et aux douces jouissances des vacances d'automne, il trace le plan de la délicieuse république qu'il veut former au mois d'octobre, à la campagne, avec ses amis. C'est dans cette pièce qu'il a mis le plus de cette verve aisée, de ce gracieux abandon qui le caractérisent ; et de toutes ses poésies la Chartreuse serait la plus parfaite ^i elle avail autant de sobriété

"loi E1THVES, DISCOURS, ETC.

dans les détails que d'entraînement et de vivacité dans l'ensemble. Mais l'abandon y dégénère çà et là en négligence et la verve en diffusion. Gresset a eu, plus que tout autre, l'art de cadencer les longues périodes ; mais il abuse quelquefois de cette facilité, et ses phrases, trop longtemps soutenues, deviennent quelquefois monotones. Voilà pour le mérite littéraire de cette épître ; quant à son côté moral, il y a de pins graves reproches à faire au jeune religieux qui la composa : elle sent par trop l'homme du monde, et l'on comprend aisément en la lisant, surtout vers la fin, que son auteur, déjà hors de sa vocation, «levait bientôt abandonner la cellule dont il avait vanté la paix et la douceur, pour se jeter dans les embarras de la société profane qu'il avait si poétiquement décrite et si légèrement censurée ' .

Des trois parties de cette épitre, la première est la plus parfaite ; nous allons la donner presque en entier. Nous analyserons ensuite les deux autres, en n'y prenant que les passages les plus remarquables.

Vous voulez qu'en rimes légères Je vous offre des traits sincères Du gîte où je suis transplanté.

Mais comment faire, en vérité ?

Entouré d'objets déplorables, Pourrai-je de couleurs aimables Égayer le sombre tableau De mon domicile nouveau?. . . .

Quand, arraché de vos rivages Par un destin trop rigoureux, J'entrai dans ces manoirs sauvages, Dieux ! quel contraste douloureux !

Au premier aspect de ces lieux, Pénétré d'une horreur secrète, Mon cœur, subitement flétri, Dans une surprise muette Resta longtemps enseveli.

1 Cependant hâtons-nous dédire, à la décharge de Gresset, qu'il ne sortit pas du cloître sans rendre une seconde fois, et plus religieusement , hommage aux douceurs de la solitude qu'il avait quittée, comme nous le verrons^dans ses Adieux aux Jésuites, expression d'un regret et d'une reconnaissance qui l'honorent autant que ses anciens confrères.

6RES3ET. — 173-4. '2ÏÏ3

Quoi qu'il en soit, je vis encore; Et, malgré vingt sujets divers De regrets et de tristes airs, Ne craignez point que je déplore Mon infortune dans ces vers.

De l'assoupissante élégie Je méprise trop les fadeurs :

Phébus me plonge en léthargie Dès qu'il fredonne des langueurs; Je cesse d'estimer Ovide Quand il vient sur de faibles tons Me chanter, pleureur insipide,

De longues lamentations

Vainqueur du chagrin léthargique,

Par un heureux tour de penser

Je sais me faire un jeu comique

Des peines que je vais tracer.

Ainsi l'aimable poésie.

Qui dans le reste de la vie

Porte assez peu d'utilité,

De l'objet le moins agréable

Vient adoucir l'austérité

Et nous sauve au moins par la fable

Des ennuis de la vérité.

C'est par cette vertu magique

Du télescope poétique

Que je retrouve encor les ris

Dans la lucarne infortunée

Où la bizarre destinée

Vient de m'enterrer à Paris.

Sur cette montagne empestée l Où la foule toujours crottée

1 La montas-iv Sainte-Geneviève.

De prestolets * provinciaux Trotte, sans cause et sans repos, Vers ces demeures odieuses Où régnent les longs arguments Et les harangues ennuyeuses2, Loin du séjour des agréments 3 ; Enfin, pour fixer votre vue, Dans cette pédantesque rue * Où trente faquins d'imprimeurs, Avec un air de conséquence, Donnent froidement audience A cent faméliques auteurs, Il est un édifice immense Où dans un loisir studieux Les doctes arts forment l'enfance Des fils des héros et des dieux * :

Là, du toit d'un cinquième étage, Qui domine avec avantage Tout le climat grammairien 6, S'élève un antre aérien, Un astrologique ermitage, Qui paraît mieux, dans le lointain, Le nid de quelque oiseau sauvage Que la retraite d'un humain.

C'est pourtant de cette guérite, C'est de ce céleste tombeau Que votre ami, nouveau stylite, A la lueur d'un noir flambeau, Penché sur un lit sans rideau,

1 De petits abbés. — 2 La Sorbonne. — 3 Vers mal rejeté à la fin de la phrase. Il aurait fallu dire : vers ces demeures odieuses, où, loin du séjour des agrc'ments, régnent, etc. — 4 La rue Saint-Jacques, autrefois célèbre par ses imprimeurs. — 5 Le collège Louis-le-Grand, alors dirigé par les Jésuites, qui l'ont fondé. — 6 Tout ce qu'on appelle encore aujourd'hui le Quartier latin.

GBESSET. — 173-4. 25t

Dans un déshabille d'ermite, Vous griffonne aujourd'hui sans fard Et peut-être sans trop de suite Ces vers enfilés au hasard ; Et tandis que pour vous je veille Longtemps avant l'aube vermeille ', Empaqueté comme un Lapon, Cinquante rats à mon oreille Ronllent encore en faux-bourdon.

Si ma chambre est ronde ou carrée,

C'est ce que je ne dirai pas;

Tout ce que j'en sais, sans compas,

C'est que, depuis l'oblique entrée,

Dans cette cage resserrée

On peut former jusqu'à six pas.

Une lucarne mal vitrée,

Près d'une gouttière livrée

A d'interminables sabbats,

Où l'université des chats,

A minuit, en robe fourrée,

Vient tenir ses bruyants états;

Une table mi-démembrée,

Près du plus humble des grabats;

Six brins de paille délabrée,

Tressés sur deux vieux échalas :

Voilà les meubles délicats

Dont ma chartreuse est décorée

Et que les frères de Borée

Bouleversent avec fracas

Lorsque, sur ma niche éthérée,

Ils préludent aux fiers combats

Qu'ils vont livrer sur vos climats,

1 La règle le faisait lever, l'hiver comme fêté, à quatre heures du matin.

25G épures, discours, etc.

Ou quand leur troupe conjurée Y vient préparer ces frimas Qui versent sur chaque contrée Les catarrhes et le trépas *.

Je n'outre rien : telle est en somme La demeure où je vis en paix, Concitoyen du peuple gnome, Des sylphides et des follets2.

Telles on nous peint les tanières Où gisent, ainsi qu'au tombeau, Les pythonisses, les sorcières, Dans le donjon d'un vieux château ; Ou tel est le sublime siège D'où, flanqué de trente-deux vents, L'auteur de l'Almanach de Liège Lorgne l'histoire du beau temps Et fabrique avec privilège Ses astronomiques romans.

Sur ce portrait abominable

1 « Que de ressources poétiques, dit La Harpe, pour peindre agréablement une fenêtre près d'une gouttière, un mauvais lit , une table estropiée et deux mauvaises cbaisès de paille ; mais il fallait s'arrêter à ces vers qui terminent si bien la phrase :

Voilà les meubles délicats Dont ma chartreuse est décorée.

On sent tout de suite la longueur à cette espèce d'apposition et que les frères île Borée; et encore plus à celle qui vient après, ou quand leur troupe conjurée; et , de plus, c'est finir par des vers faibles ce qui a commencé par des vers excellents. » La Harpe aurait dû, lui aussi , arrêter sa phrase avant le Je plus, qui la termine par une critique peu juste ou mal exprimée. Il y avait sans doute à redire à l'enchaînement grammatical des idées ; mais il y a trop de vigueur et d'originalité dans l'image que ces vers expriment pour les appeler des vers faibles et pour regretter que l'auteur ne les ait pas supprimés. — 2 « Passons à Gresset , dit encore La Harpe, la très-mauvaise rime de somme et gnome : il est ridicule de mettre avec les sylphes, qui habitent l'air, les gnomes, qui habitent sous terre. » Le critique aurait dû se rappeler que, grâce aux escaliers, entre les greniers et les caves la communication est facile. 11 faudrait donc aussi blâmer le poète d'avoir appelé son galetas tantôt un donjon, tantôt une tanière, tantôt un nid et tantôt un antre. C'est ne pas comprendre la légèreté du genre.

GRESSET. — i734. 35

On penserait qu'en lieu pareil Il n'est point d'instants délectable Que dans les heures du sommeil.

Pour moi qui d'un poids équitable Ai pesé des faibles mortels Et les biens et les maux réels, Qui sais qu'un bonheur véritable Ne dépendit jamais des lieux, Que le palais le plus pompeux Souvent renferme un misérable Et qu'un désert peut être aimable Pour quiconque sait être heureux, De ce Caucase inhabitable Je me fais l'Olympe des dieux \

C'est par cette transition que le poète arrive à la seconde partie de son épitre. Il aime son gite aérien, désert, pauvre, incommode : premièrement, parce qu'il s'y trouve loin des censeurs imbéciles et des sots ennuyeux ; secondement, parce que ses études et ses lectures l'y font vivre dans la compagnie des poètes et des philosophes ; troisièmement, parce qu'il contemple de là, comme du haut d'un rocher, les naufrages des gens de lettres qui l'invitent à descendre, la vanité et les illusions de leur renommée, les brigues, les bassesses, les servitudes par lesquelles il devrait passer avec eux s'il voulait prétendre à leur fortune; quatrièmement enfin, parce que sa philosophie l'a rendu indifférent à toutes les demeures comme à tous les pays.

Calme heureux ! loisir solitaire !

Quand on jouit de ta douceur, Quel antre n'a pas de quoi plaire?

Quelle caverne est étrangère Lorsqu'on y trouve le bonheur;

1 Appeler Caucase un galetas de collège au cinquième étage, c'est aussi ridicule, au jugement de La Harpe, que de faire rencontrer sur les toits les gnomes, les sylphes et les follets. Nous répondons encore que c'est se montrer trop difficile dans l'appréciation d'une poésie aussi légère et que, d'ailleurs, la cime habitée par le jeune professeur était assez élevée, assez déserte et as«ez froide pour légitimer suffisamment cette métaphore.

Page 1