‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 65 sur 76 · SEDAINE, — VERS · texte numérisé non relu

SEDAINE, — VERS

Votre aspect seul me l'attira.

Ah! mon habit, que je vous remercie !

C'est vous qui me valez cela;

Mais ma surprise fut extrême :

Je m'aperçus que sur moi-même

Le charme sans doute opérait.

J'entrais jadis d'un air discret; Ensuite, suspendu sur le bord de ma chaise J'écoutais en silence et ne me permettais

Le moindre si, le moindre 7nais ; Avec moi tout le monde était fort à son aise

Et moi je ne l'étais jamais;

Un rien aurait pu me confondre;

Un regard, tout m'était fatal ;

Je ne parlais que pour répondre,

Je parlais bas, je parlais mal; Un sot provincial, arrivé par le coche, Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau ; Je me mouchais presque au bord de ma poche,

J'éternuais dans mon chapeau; On pouvait me priver, sans aucune indécence, De ce salut par l'usage introduit;

Il n'en coûtait de révérence

Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.

Mais à présent, mon cher habit, Tout est de mon ressort, les airs, la suffisance; Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aisance

Deviennent mes tons favoris.

Est-ce ma faute à moi, puisqu'ils sont applaudis? Dieu ! quel bonheur pour moi, pour cette étoffe De ne point habiter ce pays limitrophe

Des conquêtes de notre roi I Dans la Hollande il est une autre loi : En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme, En vain j'exalterais sa valtur, son débit.

Ici l'habit fait valoir l'homme;

Là l'homme fait valoir l'habit.

Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit

Brillent à présent dans leur force, L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs ou son fruit;

On le juge sur son écorce.

Page 1