SEDAINE, — VERS
Votre aspect seul me l'attira.
Ah! mon habit, que je vous remercie !
C'est vous qui me valez cela;
Mais ma surprise fut extrême :
Je m'aperçus que sur moi-même
Le charme sans doute opérait.
J'entrais jadis d'un air discret; Ensuite, suspendu sur le bord de ma chaise J'écoutais en silence et ne me permettais
Le moindre si, le moindre 7nais ; Avec moi tout le monde était fort à son aise
Et moi je ne l'étais jamais;
Un rien aurait pu me confondre;
Un regard, tout m'était fatal ;
Je ne parlais que pour répondre,
Je parlais bas, je parlais mal; Un sot provincial, arrivé par le coche, Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau ; Je me mouchais presque au bord de ma poche,
J'éternuais dans mon chapeau; On pouvait me priver, sans aucune indécence, De ce salut par l'usage introduit;
Il n'en coûtait de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.
Mais à présent, mon cher habit, Tout est de mon ressort, les airs, la suffisance; Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aisance
Deviennent mes tons favoris.
Est-ce ma faute à moi, puisqu'ils sont applaudis? Dieu ! quel bonheur pour moi, pour cette étoffe De ne point habiter ce pays limitrophe
Des conquêtes de notre roi I Dans la Hollande il est une autre loi : En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme, En vain j'exalterais sa valtur, son débit.
Ici l'habit fait valoir l'homme;
Là l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit
Brillent à présent dans leur force, L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs ou son fruit;
On le juge sur son écorce.