‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 67 sur 76 · LE BESOIN D'UN AMI · texte numérisé non relu

LE BESOIN D'UN AMI

extrait de l'épiire à l'amitié, lue par Ducis* à l'Académie française le 3 février 178S.

0 vous que des plaisirs le dangereux essaim

Étourdit d'un tumulte et d'un éclat frivole,

Vous qui ne soupirez que pour l'or du Pactole

Et vous qui dans les cours volez avec ardeur

Après ce rien brillant qu'on a nommé grandeur,

Conservez, s'il se peut, vos trompeuses ivresses;

Montez à la faveur, grossissez vos richesses ;

Non, je ne vous vois point d'un regard ennemi;

Je vous plains seulement : vous n'avez point d'ami.

Dans ces salons pompeux où la richesse assemble

Tous ces mortels brillants, ennuyés d'être ensemble,

Je me sens accabler du poids de leur langueur.

En vain j'y cherche un homme et j'y demande un cœur.

Dans son palais rempli le riche est solitaire;

Tout du besoin d'aimer conspire à le distraire.

Plus loin voyez ce pauvre. Au mépris condamné,

Traînant sous des lambeaux son sort infortuné,

Sans famille et sans nom, sans épouse et sans frère,

Il lui reste un ami : son chien suit sa misère.

Son chien marche, s'arrête et veille auprès de lui ;

Il l'aimera demain comme il l'aime aujourd'hui;

Il défend son sommeil, il flatte sa vieillesse :

Amis, ils ont tous deux besoin de leur tendresse.

J'ai vu, faut-il le dire? un riche avec de l'or

Qui voulait à ce pauvre arracher son trésor,

Marchandant cet ami qui caressait son maître * .

Cet animal, dit-il, qui t'affame peut-être,

Tu peux en le vendant soulager tes malheurs.

Eh ! qui donc m'aimera? dit Se vieillard en pleurs.

» Né en 1733, mort en 181G. — s Phrase mal construit.-,

La pièce dont nous citons la meilleure page ne manque ni de sentiment ni de couleur. Mais elle est vague et diffuse. C'est moins une épître proprement dite qu'un discours sur l'amitié, composé à l'occasion de la mort chrétienne du philosophe Thomas, auteur de l'Éloge de Marc-Aurèle. Cet académicien avait rendu le dernier soupir entre les bras de Ducis et de l'archevêque de Lyon, Mgr de Montazet.

Oui, je l'entends encor cette voix consolante Du pontife attendri, qui, plein de nos douleurs, T'annonça ton péril en te cachant ses pleurs. Montazet, oui, ta bouche, avec l'accent d'un frère, Lui peignit, lui montra, sous l'image d'un père, Ce Dieu dont ta vertu nous fait bénir le nom ! Avec quel saint respect, quel touchant abandon Mon ami lui prêtait son cœur et son oreille ! Je crus voir Fénelon parlant au grand Corneille.

Il y avait loin de Thomas à Corneille ; mais cette exagération est pardonnable sur la tombe d'un ami. Fénelon a fourni à Ducis la sentence qui sert d'épigraphe à son épitre. La voici : « Il serait à désirer que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour. » Cette petite phrase vaut mieux que les trois cents vers où elle est délayée.

Page 1