‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 12 sur 88 · LE PIEUX BERGER · texte numérisé non relu

LE PIEUX BERGER

Bien que la dame à peine achevât son printemps, L'Arabe n'en fil voir qu'une estime légère; Il lui donna l'emploi d'une simple bergère. Avec Malc l'envoya pour garder ses troupeaux. Bientôt entre leurs mains ils devinrent plus beaux.

Le saint couple cherchait les lieux les plus sauvages, S'approchait des rochers, s'éloignait des rivages; Lui-même il se fuyait, et jamais dans ces bois Les échos n'ont formé de concerts de leurs voix. Aux jours où l'on faisait des vœux pour l'abondance, Ils ne paraissaient point aux jeux ni dans la danse. On ne les voyait point, à l'entour des hameaux. Mollement étendus dormir sous les ormeaux. Les entretiens oisifs et féconds en malices. Du mercenaire esclave ordinaires délices. Étaient fuis avec soin de nos nouveaux berger^. Ils n'enviaient pas l'heur des troupeaux étrangers.

Dès que l'aube empourprait les bords de l'horizon. Ils menaient leurs brebis ' loin de toutes approches. Malc aimait un ruisseau coulant entre des roches. Des cèdres le couvraient d'ombrages toujours verts : Ils défendaient ce lieu du chaud et des hivers. De degrés en degrés l'eau tombant sur des marbres Mêlait son bruit aux vents engouffrés dans les arbres.

* Le texte porte : «ils menaient leurs troupeaux.» Nous avons cru pouvoir modifier cet hémistiche pour éviter le rapprochement du même mot, occasionité parla suppression de quatre vers faibles.

5 LA CArTIVITÉ LE SAINT MALC.

Jamais désert ne fut moins connu des humains :

A peine le soleil en savait les chemins.

La bergère cherchait les plus vastes campagnes;

Là ses seules brebis lui servaient de compagnes.

Les vents, en sa faveur, leur offraient un air doux ;

Le ciel les préservait de la fureur des loups.

Et, gardant leurs toisons exemptes de rapines,

Ne leur laissait payer nul tribut aux épines.

Dans les dédales verts que formaient les halliers,

L'herbe tendre, le thym, les humbles violiers

Présentaient aux troupeaux une pâture exquise.

En des lieux découverts notre bergère assise

Aux injures du hâle exposait ses attraits.

Des vanités d'autrui vengeait Dieu sur ses traits.

Sa beauté lui donnait d'éternelles alarmes :

Ses mains avec plaisir auraient détruit ses charmes;

Mais, n'osant attenter contre l'œuvre des cieux.

Le soleil se chargeait de ce crime pieux.

0 vous dont la blancheur est souvent empruntée,

Que d'un soin diâérent votre âme est agitée !

Si vous ne vous voulez priver d'un bien si doux,

De ses dons naturels au moins contentez-vous.

Tandis que la bergère, en extase ravie. Priait le Saint des saints de veiller sur sa vie. Les ministres divins veillaient sur son troupeau. Quelquefois la quenouille et l'artiste fuseau ' Lui délassaient l'esprit ; et, pour reprendre haleine, De ses propres moutons elle filait la laine. Pendant qu'elle goûtait ce plaisir innocent, Tournant parfois les yeux sur son troupeau paissant : Que vous êtes heureux, peuple doux! disait-elle; Vous passez sans pécher cette course mortelle... Chères brebis, paissez; cueillez l'herbe et les fleurs.

' Le mot uvti'ite n'est plus adjectif aujourd'hui.

LA I^ONTAINE. — IGT.'Î. 29

Pour vous l'aube nourrit la terre de ses pleurs... Tels étaient les pensers de la sainte héroïne.

Pour Malc, il méditait sur la triple origine

De l'homme florissant, déchu, puis rétabli.

Du premier des mortels la faute est en oubli;

Le Ciel pour Lucifer garde toujours sa haine.

Dieu tout bon, disait Malc, si ton fils par sa peine

M'a sauvé de l'enfer, m'a remis dans mes droits.

Garde-moi de les perdre une seconde fois.

Fais qu'un jour mes travaux par leur fin se couronnent !

Je suis dans les périls; mille maux m'environnent,

L'esclavage, la crainte, un maître menaçant;

Et ce n'est pas encor le mal le plus pressant :

Tu m'as donné pour aide au fort de la tourmente

Une compagne sainte, il est vrai, mais charmante.

Son exemple est puissant, ses yeux le sont aussi :

De conduire les miens. Seigneur, prends le souci.

Le Ciel comblait de dons cette humble modestie. L'âme de nos bergers, du péché garantie. Ne se contentait pas de l'avoir évité : Qu'avons-nous, disaient-ils, jusque-là mérité? Nous te sommes. Seigneur, serviteurs inutiles. Aide-nous, rends nos cœurs en vertus plus fertiles : Fais-nous suivre la main qui nous a secourus... Tu combattis pour nous, tu souffris, tu mourus... Il faut porter ta croix, goûter de ton calice. Couvrir son front de cendre et son corps de cilice.

Ces vers n'ont certainement pas la perfection de ceux de Philémon et Baucis , chef-d'œuvre de la poésie simple et naïve; mais on y retrouve le même abandon, et cette bonhomie gracieuse dont La Fontaine est le grand maître parmi nous.

J() I.F. I.UTIUX,

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