LE LUTRIN
poëme héroï-comique, par Boileau '. — 16"4-ie83.
Le Lutriii est un poëme satiiique; il demande donc deux appréciations différentes : l'une purement littéraire , qui en expose la valeur poétique; l'autre historique et morale, qui en montre les exagérations et en dévoile les malices. La première de ces appréciations a été faite; l'autre reste à faire ou plutôt à retrouver dans l'histoire ; et nous avons cru devoir nous attacher imiquement à cette seconde étude. La critique s'est, en effet, tant de fois prononcée sur ce poëme, en le déclarant im chef-d'œuvre, elle en a si bien analysé les beautés jusque dans lem-s moindres détails, que, de ce côté ne voyant rien à ajouter, nous nous contenterons du jugement des autres -. Mais les commentateurs de Boileau nous ont dit si peu de chose sur l'inspiration morale de son Lutrin et sur les rapports qu'on y peut trouver entre la fable et l'histoke, que, de cet autre côté, nous avons vu tout un travail à entreprendre, et nous l'avons essayé. La longueur de ce travail nous parait motivée par son importance^ puisqu'il s'agit d'un monument de notre poésie , et nécessitée par sa nouveauté, car des faits énoncés pour la première fois ont besoin de développements et de preuves. C'est hem'eusement de l'histoire ; et l'iiistoire s'allonge plus impimément qu'ime dissertation philosophique. Ajoutons que la réhabilitation d'un homme distingué et bien méritant de l'Église ne saurait coiiter trop cher. Or, cet homme honorable entre tous ceux dont Boileau a compromis la mémoire est le héros même du Lutrin.
Rendons d'abord aux personnages de cette épopée burlesque leur physionomie véritable ; puis nous dirons à quelle occasion et comment ils furent ridiculisés sous le patronage posthume d'un grave et religieux magistrat; et sous le voile de la fable se montreront de petites vengeances de parti.
1 Né en 1636, mort en 1711. — ' Celui de Laharpe siutout est remarquable. Nous l'aurions transcrit s'il avait été moins Inns et si le Lj/cie ne se trouvait pas dans toutes les bibliotlièqnes.
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Le principal pei'sonnage du Lutrin est uu trésorier ou archichapelain de la Sainte-Chapelle. Or, à l'époque où ce poëme parut^ le prélat honoré de ce titre était Claude Auvri, vieillard alors âgé de soixante-sept ans, dont les commentateurs de Boileau ne connaissent plus aujourd'hui que le nom et le masque poétique. Commençons par sa biographie '.
Ké à Paris vers 1 G07, dans une condition honnête , mais obscm^e, puisque son père était un marchand de drap ^, Claude Auvri s'avança rapidement dans les dignités ecclésiastiques et ne dut son élévation qu'à son intelligence et à son caractère. C'est dans la capitale du monde chrétien qu'avait commencé sa fortune : il y fit sa philosophie auprès d'un de ses oncles, qui l'y avait appelé, y reçut le bonnet de doctem" ^ et y donna la première preuve de son habileté en dédiant sa thèse à Urbain VIII, qui voulut le voir, eut bonne opinion de son esprit et lui conféra le prieuré de Chastenay , en Lorraine , avec un archidiaconé et une prébende à Toul. A la même époque et dans la même ville commencèrent ses relations avec le futur grand aumônier de France, le cardinal Antoine Barberini, neveu du pape, et surtout avec Jules Mazarin, alors simple étudiant, qui, ayant reconnu dans le jeune abbé français, son condisciple sur les bancs de la jurisprudence, un homme de tête et de cœur, en fit son ami. Ils étaient du même âge à peu près*; ils s'avancèrent ensemble, le futur ministre de Louis XIV ne faisant jamais un pas dans les dignités ecclésieistiques que le futur héros du Lutrin n'arrivât bientôt derrière lui.
En 1632 Claude était occupé à Rome, depuis six ans, de l'expédition des affaires bénéficiales pour le clergé de France, lorsque Jules, illus-
' L'historien moderne des évoques de Coutances, M. l'abbé Lecanu, a ébauché l'histoire de ce prélat, en oubliant toutefois les particularités de sa vie qui l'ont fait tomber sous la plume de Boileau. Ce judicieux écrivain, se tenant à son sujet, a tracé la bioo:raphie de son ancien évèque ; nous tenant au nôtre, nous allons essayer celle du héros du Lutrin. — ^ Pannorum propola. {Gallia christiano, tome XI, p. 906.) La mère de Claude Auvri, devenue veuve, épousa en secondes noces un certain Andrenas, i'rère du capitaine Andrenas, lieutenant du chevalier du guet à Paris; Bibl. impér. man., fonds Gaignières, 137-138, L 159. — ^ Ibid., f. 160. — * Mazarin était né en 1602, cinq ans avant Auvri, — ^ Biblioth. imper., ms déjà cité. p. Ia9.
tré tout à coup par la paix de Quérasque et devenu le protégé de Richelieu, fut recommandé par ce ministre au comte de Brassac, ambassadeur auprès du saint-siége ; et la même année Louis XIII écrivait au même ambassadeur pour procurer au jeune Auvri la place de clerc du sacré consistoire. Deux ans après Mazarin arrive à Paris en qualité de nonce extraordinaire, et son ami obtient une seconde lettre du roi à son nouvel ambassadeur, le comte de NoaUles, qui est prié de le faire maintenir dans sa charge et de lui donner toute assistance dans les occasions qui se présenteront pour son avancement. Nous le trouvons, en effet, chargé d'une mission pom- la cour de Turin cette année-là même : il n'avait alors que vingt-sept ans. Mazarin, après avoir revu Auvri à Rome en 1636, revient à Paris en 1639, est créé cardinal en 4641, et Auvri se trouve à la suite du prélat qui lui apporte la barrette en France, le 25 février 1642 '.
Revêtu de la pourpre romaine et successeur de Richelieu, Mazarin pensa de plus en plus à son ami : il en fit son maître de chambre ou camérier^; et quatre ans après, au mois de mars 1646, Claude fut nommé par le roi au siège épiscopal de Saint-Flour. Il préféra l'évèché de Coutances, devenu libre à la même époque ; l'obtint le 27 juillet de la même année; fut proposé au consistoire le 23 décembre, par le cardinal d'Est, protecteur de France, et sacré le lo février suivant. La reine mère. Aune d'Autriche, l'avait recommandé tout spécialement à Rome ; et, par une honorable distinction. Innocent X lui fit donner le gratis entier de ses bulles, en considération des services qu'il avait rendus à l'Eglise ^.
Avant de prendre le chemin de la Normandie, le nouvel évêque se fit précéder par d'heureuses nouvelles, qui annonçaient le crédit dont il jouissait à la cour. Un messager partit tout exprès de Paris pour apprendre à sa bonne ville de Coutances une diminution des tailles, ime exemption des logements militaires et la translation dans un autre Ueu des prisonniers espagnols^ dont la garde était à la charge des habitants. Claude Auvri avait, en outre, refusé par amitié pour eux une troisième mitre plus avantageuse que le roi venait de lui proposer. Aussi fut-il accueilli avec des démonstrations de joie extraor-
* M. l'abbé Lecanu dit que le pape ne crut pas pouvoir choisir quelqu'un plus agréable au cardinal que Claude Auvri pour lui apporter la barrette. {Hist. des Èvêques de Coutances, p. 337; Coutances, 1839.) L'historien de Mazarin, Aubery, la lui fait apporter par Tomaso Vallemani, camérier d'honneur du pape. (ï. I, p. 91; Paris, 1688.) Nous en concluons que l'ami de Mazarin était au moins de ceux qui furent envoyés de Rome à Paris à cette occasion. — « Biblioth. impér., ms. cité, p, 160. — * Ibid Lettre datée de Home, le 23 décembre lGi6.
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dinaires quand il fit son entrée solennelle dans sa ville épiscopale, le 15 septembre 1647 ^
C'était, d'après la relation qui nous est restée de cette pompe , un homme d'auguste et majestueuse apparence : sa taille était élevée, son visage serein et gracieux, sa voix ravissante, et tout son maintien annonçait une bonté grave '^. 11 avait pris pour devise : Force et douceur, fortiter et suaviter; et ces deux qualités se trouvèrent, au grand contentement des Coutancais, dans deux anagrammes prophétiques. Car les beaux-esprits de son diocèse s'étant mis, suivant l'usage du temps, à combiner de cent façons différentes les lettres du nom qui lui était providentiellement échu, dans Claudius d'Auvri parurent un preux à la façon de David , valor Davidicus, et un David débonnaire, David vacuus ira ^. « Ledit seigneur évéque portait d'azur à la fasce d'or chargée d'une tète de lion de sable, langue de gueules, accompagnée de trois roses d'argent, deux en chef et l'autre en pointe. » On expliqua ses armoiries en prose et en vers ; et l'historien de sou triomphe, Hilaire de Morel, remarqua smiout les distiques suivants, sortis, dit-il, de la boutique du sieur Jean de Caen, professeur d'éloquence au collège de Coutances :
Festinate, \iri, miracula rara tueri :
En leo per médias vult habitare rosas; Fortem quippe leo signât, rosa blandula mitem.
En capio : jungunt fœdera vis et amor *.
Claude Auvri était-il, en effet, tout ensemble énergique et débonnaii'e ? Le Lutrin en fait un prélat endormi, mais terrible à son réveil; et l'abbé Jacques Boileau, expliquant le poëme satkique de son frère, nous montre dans l'ancien camérier du cardinal Mazarin, devenu trésorier de la Sainte-Chapelle, un homme assez réglé dans ses mœurs, d'ailleurs très-ignorant et d'un mérite fort au-dessous du médiocre '*, c'est-à-dire un brave homme, mais un sot. La vie tout entière de l'ami du cardinal-ministre atteste la supériorité de son esprit ; ne retenons donc du témoignage de son adversaù-e que l'hommage rendu à
' Relation véritable des cérémonies observées par les habitants de la ville de Constances à Ventrée solennelle de Mgr f illustrissime et révérendissime évéque dudit lieu, prenant possession de son évesché le 15e jour de septentOre, année présente 1647, par M. de Morel, conseiller, p. 8, 9 et 69. (^Constances, 1647, in-4'.) — '^ Ibid., p. '27. Brosseite, dans sa note sur le soixante-septième vers du premier chant du Lutrin, dit aussi que ce prélat était de grande taille. — 3 Morel, Relation citée, p. 73. — * Ibid., p. 30 et 72. — 5 tettre de l'abbé Boileau à Brosseite; œuvres de Boileau Despréaux, t. IV', p. 447. (Paris, 1821.)