IV
sa vertu. Si le héros du Lutrin avait été emporté, comme il apparaît dans ce poëme, l'abbé Boileau nous l'aurait dit.
Quant à la force d'âme du fameux prélat, elle nous est prouvée autrement que par les fabuleux combats de la Sainte-Chapelle. 11 était évêque depuis deux ans quand la Fronde éclata contre le cardinalministre, son protecteur et son ami. Sa ville épiscopale se remua, son chapitre se déclara pour les révoltés ; fidèle au parti de la cour, il monta à cheval, parcourut les rues armé de toutes pièces, dispersa les factieux, veilla à la conservation des deniers publics et maintint l'ordre avec la fermeté d'un général d'armée. Le gouverneur de JNonnandie, le duc de Longueville, qui avait soulevé la province pour le parti des mécontents, voulut le faire arrêter ; l'évêque, trop faible pour lui tenir tête, se retha à Saint-Germain au mois de mars 1649, y trouva la paix faite, et revint à Paris avec le cardinal Mazarin^ La régente et son ministre n'oublièrent pas alors le prélat qui avait combattu pour eux : en i6oO ils l'envoyèrent à Rome, chargé d'une mission honorable*.
L'année suivante, la guerre civile ayant recommencé, Mazarin, proscrit par le Parlement, se retira à Cologne^ et laissa l'évêque de Coutances à Paris pour y surveiller les affaires et l'informer de tout. Nous voyons, en effet, Claude Auvri, prenant sa défense, tenir conseil, en ICol, dans la salle des archives du clergé, avec douze autres prélats, pour protester dans les termes les plus énergiques conire trois arrêts du tribunal laïque, qui avait dépassé ses droits en condamnant un prince de l'Eglise'. Le triomphe du ministre, revenu à Paris plus puissant que jamais le 2 février J 633, ouviit une ère nouvelle à la fortune de l'évêque son lidèle ami. C'est alors, sans doute, que Claude Auvri fut nommé conseiller du roi en ses conseils *. C'est aussi cette année-là que le cardinal Antoine Barbérini, neveu d'Urbain VIII, ayant été nommé grand aumônier de France, choisit pour vicaire général l'évêque de Coutances, qu'il avait connu à Rome et qui, dit-on, venait
» Gallia christ, t. XI, p. 906. M. Tabb^ Lccanu, //w^ des évêques de CoU' tances, p. 243. — 2 Nous lisons dans une lettre du 22 mars 1G50 : « La reine, voulant de bonne heure inspirer à notre jeune monarque des sentiments dignes d'un roi très-chrétien et fils aîné de rÉ!,^lise, a nommé l'évêque de Coutances pour aller remercier le pape, au nom de Sa Majesté, des brefs que Sa Sainteté leur a envoyés pour gagner le jubilé de celte année, et témoigner leurs respects envers sa personne et le saint-siége. Ce choix a été approuvé de toute la cour, pour les mérites et le grand zèle que ce prélat a fait paraître pour le service du roi. » (Biblioih. impér., manuscrit cité, p. 161.) — ^ Procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France, t. IV; pièces justif., p. 1. — * Il prend ce titre dans un mémoire in-folio de t)9 pages, qui est intitulé : Extraits fidels et autentiques de plusieurs Chartres, titres et arrests dont messire Claude Auvry, conseiller du roi en ses conseils et ancien évêque de
lie le réconcilier, ainsi que Mazarin, avec Innocent X*. La même année encore ' il fut élevé par Louis XIV à la dignité de trésorier, qui lui valut, vingt ans plus tard, la triste immortalité que lui avaient pronostiquée les faiseurs d'anagrammes. Car, suivant l'expression du sieur Hilaire de Morcl, les Coutanrais, ayant voulu lui montrer leur affection par la pointe de leur esprit, avaient trouvé dans son nom français au ciel vivra, et dans son nom latin un souhait de longue et glorieuse vie, vivat diti darus! une promesse de louange à toute force, vir vi laudandus^. Hélas 1 ce fut la satire qui s'en chargea : voilà Boileau et le LiUrin ([ui arrivent.
La collégiale de la Sainte-Chapelle, présidée par le trésorier, était composée d'un chanoine chantre en titre d'ofTice, de onze autres chanoines, de six chapelains perpétuels^ de treize sous-chapelains et d'autant de clercs ; car chaque chanoine était tenu d'avoir un chapelain non hénéilcier et un clerc diacre ou sous-diacre^ qu'il entretenait à ses frais*. Tous ces chapelains, car tous étaient considérés comme de simples chapelains, même le chantre et les chanoines, dont le nom n'était qu'honoritique, devaient obéir en tout au maître- chapelain ou trésorier, seul dignitau-e parmi eux. Mais l'ambition et les misères humaines s'étaient glissées là comme partout : le chantre tendait à devenu' l'égal du trésorier ; et les chanoines, mettant le chantre à leur tête, essayaient, depuis deux siècles, de se constituer en chapitre indépendant; en sox-te que le prélat qui les gouvernait devait toujours être sm' ses gardes pour les empêcher d'empiéter sur ses droits et pom* arrêter les prescriptions quand il leur avait accordé^ en passant, quelque chose. Claude Auvri, à peine installé, avait eu, comme ses prédécessem's, à lutter contre des prétentions et des abus dont les principaux détails vont nous montrer l'état des affaires et des esprits
Comtances, se sert pour faire voir, en sa qualité de trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, les droits de supériorité, d'authorité, et la pleine et entière jurisdiction qu'il a dans la Sainte-Chapelle royale du Palais à Paris et dépendances. Paris, de l'imprimerie de Jacques Langlois, 1680.)
1 M. l'abbé Lecanu, histoire citée, p. 338. Gallia christ., t. XI, p, 906. — - Le 3 avril 1653. — ^ Ces prophéties faisaient encore à cette époque impression sur quelques esprits. « Je sais bieu, dit Hiluire de Morel en rapportant celle-ci, qu'il ne faut pas ajouter créance, comme font quelques cabalistes, à ces transpositions... de lettres. Mais aussi je ne les veux pas entièrement rejeter, sachant bien qu'elles peuvent quelquefois être prophétiques. » Relation citée, p. 73. — * Le nombre des sous-chapelains et des clercs était donc de vingt-six; mais, en raison de la dimiuution des revenus de la Sainte-Cliapille par la soustraction des régales, ce nombre, en 1681, fut réduit provisoirement à vingt. Constitution des tr'ésoriers, chanoines et collège de la Sainte-Chapelle royale du Palais, p. 70 et 71. (Paris, 1779, in-12.) Jérôme Morand, histoire citée, p. 225,
au moment où Boileau prit la plume. Nous les trouvons dans une sentence arbitrale de 1657 ' et dans un mémoire rédigé en 1680 par Claude Auvri lui-même ^.
1° D'après les statuts, tous les chanoines devaient être prêtres; et la plupart, après avoir promis de se faire ordonner dans l'année qui suivrait leur prise de possession, avaient refusé le sacerdoce, qm, sans doute, les aiu'ait gênés. Us étaient gens du monde autant qu'hommes d'église; ou les voyait plus souvent en hcd)it de vUle qu'en costume ecclésiastique. Cette disposition d'âme explique lem's allures un peu vives et leurs prétentions trop mondaines.
2" Le trésorier avait droit d'utiicier en habits pontificaux, même lorsqu'il n'était que simple prêtre ; et toute la collégiale devait s'incliner sous sa main quand il donnait sa bénédiction, ayant la crosse et la mitre. Mais comme Claude Auvri était de plus évêque, il pouvait hénir en simple camad et en rochet. Or^ ses chanoines refusaient alors de baisser la tête. La sentence arbitrale prononcée en 1657 les y obligea ; mais ils en appelèrent, et c'est pom- cela que dans le combat du Lutrin les bénédictions du prélat mettent tous ses chanoines en fuite ^
Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape.
Evrard seul, eu un coin prudemment retiré,
Se croyait à couvert de^l'insulte sacré ;
Mais le prélat vers lui lait une marche adroite;
11 l'observe de l'œil; et, tirant vers la droite.
Tout d'un coup tourne à gauche, et d'un bras fortuné
1 Jérôme Morand, histoii^e citée. Preuves, p. 108 et suiv. — ' Extraits fidels et autentiques, etc., cite ci-dessus, p. 34, note 4. — ^ C'est faute d'avoir conim cette pièce que les commentateurs du Lutrin se sont perdus en conjectures pour nous dire où Boileau avait pris l'idée de ce triomphe. Saint- Marc n'y a vu qu'une imitation de la Seccina rupita,oii le nonce du pape bénit aussi, mais d'une tout autre fdi;on, les soldats bolonais qui delileut religieusemeut devant lui. D'autres, avec plus de vraisemblance, s'en sont tenus au témoignage de Cizerou-Kival, éditeur des Lettres familières de Boileau et de Brosselle. Apres avoir raconte que le cardinal de Kelz, coadjuteur de Pans, étant un jour en procession, vit passer le grand Gondé, avec lequel il était brouille, se tourna brusquement vers lui, lui envoya une grande bénédiction, mit ensuite le bonnet à la main et le salua profondément, Cizeron ajoute que l'auteur du Lutrin avait pris dans cette plaisante rencontre l'idée des beuedictious adroitement et victorieusement données par le trésorier a ses ennemis. ^Voyez le commentaire de Samt-Surin sur les œuvres de Boileau, t. il, p. 437; Paris, 1821.) 11 est possible, en ellét, que la surprise du chanoine hvrard ait ete suggérée au poète pur celle du grand Gondé béni à l'improviste; mais ce n'est la qu'un accident du triomphe dont il fallait chercher la raison dans l'histoire même des dilfereiids qui avaient inspiré le poëme tout entier.
BoiLEAU. -^ 1674- 1G83. 37
Bénit subilcinciit le guerrier consterné. Le chanoine, surpris de la foudre mortelle. Se dresse, et lève en vain une tète rebelle ; Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect, Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect. Dans le temple aussitôt le prélat plein de gloire Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire; Et de leur vain projet les chanoines punis S'en retournent chez eux éperdus et bénis.
3" Le chantre et les chanoines, ainsi que nous l'avons dit, cherchant à se constituer en chapitre indépendant du trésorier, en étaient venus, à force d'empiétements successifs et de prescriptions habilement ménagées, à contrôler ses actes, à l'obliger de les consulter quand il voidait apporter quelque modification aux usages du cloître ou du chœur ; à en appeler de ses sentences à celles du Parlement, qui avait fini par reconnaître quelques-unes de leurs prétentions confix-mées par le temps. Les trésoriers, avertis par l'abus, étaient donc obligés de défendre leur autorité jusque dans les moindres détails et de la ressaisir quand l'occasion s'en présentait.
^ Cet état de choses nous amène au procès dont le Lutrin fut la parodie. Le chantre, second personnage de la collégiale, mais personnage sans autre pouvoir que celui d'une simple surveillance au chœur, avait un siège distingué, mais variable et soumis au choix du trésorier^ qui pouvait, à son gré, le faire asseoir à côté de lui ou dans la première des stalles à gauche en face de la sienne *. Ce chantre, au temps de Claude Auvri, était un certain abbé Jacques Barrin , âgé de cinquante ans, gentilhomme breton et fils de M. Barrin de La Galissonnière, maiire des requêtes. En possession de sa charge depuis seize années, mais chanoine depuis sa jeunesse, il nous a tout l'air d'avoir été du nombre de ceux qui avaient trouvé plus commode de ne pas s'embarrasser du sacerdoce, auquel pourtant leur canonicat les obligeait. C'était, suivant l'abbé Boileau, frère du poète, un homme distingué dans l'épée comme dans la robe. Pendant les troubles de la Fronde il avait obtenu le grade de lieutenant dans la Colonelle ou compagnie chargée de la défense du Palais , en sorte qu'on l'avait souvent vu le même jour passer du chœur au corps de garde, déposer la chape et le bâton cantoral pour prendi'e l'imiforme et l'épée -. Ses habitudes peu cléricales et ses tendances mon-
1 Morand, histoire citée, p. 114. Constitutions des trésoriers^ chanoines et collège de la Sainte-Chapellr, p. 29. — ^ Morand, p. 295 et 296. Lettre de l'abbé Boileau à Brossette; œuvres de Boileau Despréaux, t. IV, p 447.
daines ne devaient pas le rendre facile à gouverner : ses prétentions, s'il fallait en croire l'auteur du Lutrin et son commentateur Brossette, seraient même allées jusqu'à vouloir officier, lui aussi, en habits pontificaux^ être encensé à part comme un prélat et donner des bénédictions à l'assistance ; en sorte qu'il am^ait fallu un arrêt du Parlement pour le remettre à sa place et pour rogner son rocbet, sans lui ôter toutefois le droit et la consolation de bénir quelquefois l'assemblée. Mais cet arrêt , dit Jérôme Morand, chanoine et historien de la Sainte- Chapelle, n'a été vu par personne; et le chantre n'a jamais eu aucune des prérogatives que Boileau s'amuse à lui donner '.
Il n'y a en tout cela qu'une seule chose véritable, c'est que l'abbé Barrin, au moment de son installation, avait fait enlever arbitrairement un pupitre placé de temps immémorial devant la stalle qui lui avait été assignée. Le trésorier d'alors, Edouard Mole, avait fermé les yeux sur cet acte d'insubordination; Claude Auvri, son successeiu- deux années après, parut en faire autant pendant quatorze ans ; mais craignant sans doute la prescription et trouvant là^ d'ailleurs, une occasion de montrer son pouvoir à des gens qui le contestaient, il fit remettre le pupitre à son ancienne place le 31 juillet 1667. ^'ous ne saurions dire si ce fut pendant la nuit ou dans la matinée, après la grand'meîse. Ce qui est certain, c'est que le chantre ne l'aperçut qu'en venant aux vêpres : il fallut siéger par derrière; et, pour comble de mésaventure, c'était un jour de dimanche ^. Dès le soir même, l'office achevé, le chantre ;, blessé au vif, fit enlever le malheureux pupitre^ qu'il revoyait pour la première fois depuis seize ans ; courut chez les clianoines, qui n'avaient pas été consultés ; les échauffa sur le passe-di"oit qu'on leur avait fait en ne prenant pas leur avis ; fit valoir auprès d'eux ses longs services à la Sainte-Chapelle : c'était un outrage à sa personne, une injure au chapitre. Son émotion fut partagée; il parait même que la plupart de ses confrères s'engagèrent à l'appuyer.
Après trois jours de réflexion, le mercredi 4 août, l'abbé Barrin se pourvut aux requêtes du Palais. N'osant pas attaquer directement le trésorier lui-même, il s'en prit aux siem-s Frontin et Sirude ou
1 Histoire citée, p. 116. A la preuve négative de Morand nous pouvons ajouter un argument positif, qui en finira avec l'assertion par trop ridicule du commentateur historique de Boileau. Nous avons sous les yeux deux listes authentiques et bien détaillées de tous les griefs réciproques du trésorier et du chantre <à l'époque qui nous occupe, puisque l'une est de 1657 et l'autre de 1G80 ; or, ni de loin ni de près, il n'y est fait la plus légère allusion aux prétentions gravement attestées par Brossette et répétées depuis lui par tous les éditeurs du Lutrin. — " Ibifi., p. 218. Lettre de l'abbé Boileau à Brossette ; œuvres de Boileau Desprcaux, t. IV, p. 447, 450, 451. (Paris, 1821.)
Cyreiilt', prêtres ot sous-marguilliers on sacristains, et demanda que drfonse leur fut faite de jamais replacer le pupitre devant son siège, M>us peine de cent livres d'amende et de tous dépens, dommages et intérêts -.
Claude Auvri, d'autre part, prenant fait et cause pour ses sacristains, leur défendit de se présenter devant un tribunal dont ils devaient refuser la compétence dans un pareil débat, et lit assigner luimême son chantre à comparaître par-devant l'ofTicial de la Sainte- Chapelle, juge naturel de tous les cas de discipline et de tous les différends qui surgissaient au chœur ou dans l'enceinte du cloître. Cette procédure était, en effet, conforme aux statuts de la collégiale. 11 va sans due que le chantre persista dans la sienne. Sur ce conflit de juridictions, l'affaire fut évoquée aux requêtes du Palais, par sentence rendue à la barre de la Cour, dès le jeudi o août; preuve que le chantre et ses juges ne s'endormaient pas. Les tribunaux séculiers étaient friands de pareilles causes, qui étendaient leur autorité aux dépens des trihimaux ecclésiastiques.
Il fallait, pour éviter l'éclat et le scandale, trouver un arbitre agréable aux deux parties. Le premier président, Guillaume de Lamoignon, était trop près pour qu'on n'eût pas recours à lui. Car il était pax'oissien de la Sainte-Chapelle; et son hôtel, situé dans l'enclos du Palais, était à cent pas du cloître. C'est ce voisinage qui, dans le sixième chant du poëme, fera dire àThémis, indiquant sa demeure à la Piété :
Vers ce temple fameux, si cfier à tes désirs,
Où le Ciel fut pour toi si prodigue en miracles,
Non loin de ce palais où je rends mes oracles.
Est un vaste séjour des mortels révéré
Et de clients soumis à toute lieure entouré.
Là, sous le faix; pompeux de ma pourpre honorable,
Veille aux soins de ma gloire un homme incomparable,
Ariste, dont le Ciel et Louis ont fait choix
Pour régler ma balance et dispenser mes lois.
Trois chanoines allèrent donc prier le religieux magistrat d'intervenir, non comme premier président, mais comme paroissien et ami.
(juillaume de Lamoignon y consentit, et écouta les raisons et les plaintes des deux parties. Le chantre lit valoir l'incommodité d'un
1 Brossette écrit Sivude, et Morand, Circuit. — * Morand, histoire citée, p 218.
objet qui gênait la surveillance du chœur, à laquelle il était obligé ; la prescription, puisqu'il avait été seize années à sa stalle sans pupitre ; l'illégitimité d'une innovation faite sans l'avis du chapitre. Le trésorier, après avoir d'abord refusé un arbitrage qui blessait ses droits, puisque, d'après les statuts de saint Louis, ses chanoines devaient lui obéir et n'être jugés que par lui, s'appuya sm- les prérogatives de sa charge et sur l'obUgation où il se trouvait de maintenir, de reconquérir même son autorité. Les pourparlers ne durèrent pas moins de trois semaines. Enfin, le dernier jour d'août, Lamoignon fit consentir le prélat et son chantre à im accommodement où le droit du premier était reconnu et l'amour-propre du second était ménagé. Il fut convenu que AL l'abbé Barrin ferait lui-même replacer le pupitre ; et que M?-" l'archichapelain , se contentant de cette reconnaissance de son droit, le ferait enlever dans les vingt-quatre heures. Le magistrat ayant même fait entendre qu'il serait édifié et joyeux de voir la chose exécutée dès le jour suivant^ 1*'' septembre, lorsqu'il se rendrait, selon son habitude , à la Sainte-ChapeUe pour y assister à la messe , le chantre alla dès le soir remettre hmnblement devant sa staUe l'objet de son chagrin; et le lendemain le trésorier, après l'y avoir laissé pendant les matines et la grand'messe, le fit disparaître pour toujoiu-s^ ■
« Ce démêlé, dit Brossette, renseigné par l'auteur du Lutrin luimême, parut si plaisant à M. le premier président de Lamoignon qu'il proposa un jom' à M. Despréaux d'en faire le sujet d'un poème, que l'on pourrait intituler : la Conquête du Lutrin ou le Lutrin enlevé, à l'exemple de Tassoni, qui avait fait son poëme de la Secchia rapita sur xm sujet presque semblable. M. Despréaux répondit qu'il ne fallait jamais défier im fou, et qu'il l'était assez non-seulement pour entreprendre ce poëme, mais encore pour le détUer à M. le premier président lui-même. Ce magistrat n'en fit que rh'e ; et l'autem-, ayant pris cette plaisanterie pom' une espèce de défi, forma dès le même jour l'idée et le plan de ce poëme, dont il fit même les premiers vers. Le plaisir que cet essai fit à M. le premier président encouragea M. Despréaux à continuer *. »
Cinq ans après ce défi réel ou supposé le Lutrin parut. En le lisant, il est impossible de ne pas se dire à soi-même : Qu'avaient donc fait à Boileau ce pauvre trésorier et son chapitre pour être aussi cruellement traités ; et comment un magistrat aussi refigieux et aussi grave que Guillaume de Lamoignon a-t-il pu accepter la dédicace et le patronage d'une satire où l'on tournait en ridicule non-seulement
1 Morand, histoire citc(:, p. 218-220. Brossette, œuvres de Boileau, t I, p U5, note. (Genève, 1716.) — » Brossette, î7»/(/., p. 355, note.
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un honnête prélat , qui vivait encore^ mais son propre confesseur? Car cet Alain, qui tousse dès qu'il ouvre la bouche,
Alain, ce savant homme, Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, Qui possède Abély, qui sait tout Raconis Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis,
Alain n'est pas autre chose que le pieux abbé Jacques Aubery, honoré d'un triple canonicat, et, de plus, confesseur du premier président auquel ces vers sont dédiés *.
La réponse à la première de ces questions va se trouver dans les rancunes du poëte et la réponse à la seconde dans son habileté. Commençons par ses rancunes , en reprenant l'iiistoire du trésorier et en montrant dans ce prélat un des plus rudes adversaires du parti auquel Boileau prêta, comme Pascal, l'appui de la satire.
En 1653, quelques mois après l'installation de l'évèque de Coutances à la Sainte-Chapelle, arriva à Paris la bulle d'Innocent X, bulle qui condamnait les cinq fameuses propositions extraites de V Augiistinus et par là même la substance des doctrines jansénistes. 11 fallait donner à cette sentence du chef de l'Église une promulgation prompte et solennelle. Le cardinal Mazarin, s'entendant avec le nonce du pape, se hâta donc de réunir en synode extraordmaire vingt-huit évêques, qui se trouvaient alors à Paris. Les séances se tinrent dans son propre palais ; il les présida lui-même ; et les prélats, défeosem's de la foi catholique, après avoh' voté de vives actions de grâces au vicaire de Jésus-Christ^ notifièrent sa bulle à tout l'épiscopat français, envoyèrent même dans tous les diocèces un projet de mandement pour la publication uniforme et simultanée de la sentence apostolique.
Les jansénistes ne virent, bien entendu, que de la politique dans le zèle du cardinal-ministre, que de la servilité et de l'ignorance dans les prélats cabalant sous ses ordres. Ce fut, dit lem" historien Gerberon , le premier pas de clerc et le commencement des entreprises irrégulières des évêques de cour à l'égard des matières sur lesquelles on disputait alors. Ils passèrent, ajoute-t-il, par-dessus tout; s'érigèrent en concile national; mirent à leur tète un cardinal qui n'était pas prêtre; et, allant même plus loin que le vicau'e de Jésus- Christ, ils fourrèrent adroitement dans la lettre qu'ils lui écrivirent
1 L'abbé Aubery, frère aîné de l'infatigable historien Antoine Aubery, était tout à la fois chanoine de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, du Saint-Sépulcre et de la Sainte-Chapelle C'était le premier président lui-même qui lui avait procuré ce troisième canonicat, le 8 mars 1662, afin de l'avoir plus près de lui. Morand, histoire citée, p. 301.
que les cinq propositions étaient tirées des livres de Cornélius Janséniusj évêque d'Ypres, quoique ce fait n'eût encore été décidé ni par le pape ni par le clergé de France ^
Claude, évoque de Coutances et déjà trésorier de la Sainte-Chapelle, non-seulement se trouva à cette assemblée du mois de juillet, convoquée, présidée, menée par le cardinal, dont U était le confident ; mais il fut l'un des neuf commissaires chargés de la rédaction des lettres qu'on allait écrire au souveraia pontife et aux évêques du royaume *.
L'année suivante, au mois de mars, Claude Auvri figura de nouveau dans un second synode, encore présidé par le cardinal Mazarin et assemblé pour pousser les novateurs jusque dans leurs derniers retranchements, en déclarant et en priant le chef de l'Église de déclarer lui-même que les cinq propositions étaient réellement contenues dans le livre de Jansénius et avaient été condamnées dans le sens de leur auteur *. Il fit même partie d'une réunion de quinze évêques seulement qui, le 20 mai 1655, interprétant la volonté du saint-siége et de Fépiscopat français, prirent sur eux d'ouvrir un bref d'Innocent X en réponse aux lettres du synode de 1654, bien que ce bref fût adressé à la future assemblée du clergé , et qui le notifièrent avec la môme assurance à tous les prélats absents ''.
Dès lors commença la vengeance qui, dix-neuf ans plus tard, devait être couronnée par le Lutrin. L'assemblée générale du clergé avait été annoncée pour le mois d'octobre 1635, et dans toutes les provinces ecclésiastiques du royaume les comices étaient ouverts pour la nomination des députés. Le trésorier de la Sainte-ChapeUe, en sa qualité d'évêque de Coutances, s'était donc rendu à Rouen avec les autres prélats de la Normandie; et tout y présageait une élection paisible. Le 17 septembre il avait prononcé à la cathédrale, en présence de l'archevêque et du chapitre, le serment exigé des évêques la première fois qu'ils prenaient place dans les assemblées provinciales. Messeigneurs de Séez, de Bayeux et d'Avranches en avaient fait autant. La cérémonie achevée, le jeune métropolitain, François de Harlay, leur annonça l'ouverture des séances pour le 20, et regagna son château de Gaillon, situé à neuf heues de Rouen : c'était là que l'élection devait se faire, et W^ d'Evreux s'y trouvait déjà'^.
Non-seulement le trésorier de la Sainte-Chapelle avait été gracieusement accueilli, mais le marquis de Breval, frère aîné de l'archevêque, était venu de GaiUon tout exprès pour le prier de vouloir bien
1 Histoire générale du jansénisme, t. II, p. 155 et 156. — * Procès-verbaux des assemblées génér. du clergé de Fi ., t. IV; pièces justif., p. 31, 2' col.; p. 47 et 48. — 3 ibid., p. 31-34, f. 51 et 54. — * Ibid., p. 35 et 57. ^ Ibid., p. 17.
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monter au château et y prendre son logement et sa table. 11 partit donc en toute sécurité, faisant roule avec M^'' de Séez, François Rouxel de Médavi; W' de Baveux, François Servien, homme énergique, et M""" d'Avranches, Gabriel de Boylesve, ancien conseiller au Parlement de Paris et descendant du célèbre prévôt Etienne Boylesve, en qui saint Louis avait trouvé le modèle des magistrats.
Les quatre évêques étaient à Louviers dans la matinée du 20 septembre, et se préparaient à remonter à cheval, ayant encore à peu près deux lieues à faire, quand le curé de Velz, maître Nicolas Leroux, arrivant du château, vint tout à coup siguitier à M?'' le trésorier de la Sainte-Chapelle une sentence qui le déclarait suspens, irrégulier, on conséquence inhabile à siéger dans la future assemblée générale des prélats du royaume et même à faire partie de l'assemblée qui devait élire les députés de la province '.
De quel crime ce pauvre prélat s'était-il donc rendu coupable? Paris se trouvant aloi's sans archevêque par la renonciation et la fuite du cardinal de Retz, il avait fait une ordination à Notre-Dame, sur la demande du chapitre et des vicaues capitulaires chargés de l'administration du diocèse; et le cardinal proscrit, se disant toujours archevêque, avait lancé de Rome, où il se trouvait alors, un mandement qui le déclarait soumis aux peines portées par les saints canons contre les évêques exerçant les fonctions épiscopales dans un diocèse étranger sans la permission de l'Ordinaire "^
Tout porte à croire que les jansénistes avaient provoqué cette sentence; car c'est à Port-Royal que le cardinal, en guerre avec Mazarin, demandait surtout des conseils ^ ; au moins est-il certain qu'ils en
' Procès-verbaux des assemblées gén'^'r. du < leryé de France; pièces justificatives, p. 17 et 20. — 2 ibid., p. 88. — ■' Le cardinal de Retz, qui n'était pas janséniste, mais dont la politique mondaine ne fut pas assez scrupuleuse dans le choix de ses moyens, avait espéré triompher de la cour et du ministre en rangeant les jansénistes dans son parti. Il alla jusqu'à choisir dcnx grands vicaires, les abbés Contes et de Hodenq, parmi les disciples d'ArnauId; et il n'eut pas le courage de les révoquer lorsqu'ils publièrent, en 1661, au sujet du formulaire, un mandement dicté par Port-Royal, qui excita l'inditr^'iilion (le la cour romaine et de Tépiscopat français. Dès 1655, lui-même il demandait des inspirations aux solitaires de l'abbaye dont le jansénisme avait faiV son quartier général. C'est là qu'avait été rédigée une lettre circulaire contenant des maximes hardies et séditieuses que ce cardinal adressa aux évêques de France, malgré l'avis du pape Alexandre Vil, auquel il l'avait montrée, et qui fut brûlée à Paris par lu main du bourreau après avoir circulé clandestinement. C'est de là encore qu'était parti le mémoire qu'il avait envoyé le 22 mai 1G55 au chapitre de Notre-Dame pour le rattacher à sa cause. C'est donc là aussi qu'il faut chercher la première pensée de la condamnation d'un prélat ennemi du jansénisme.
profitèrent. Chose remarquable, elle avait été expédiée en toute hâte au château de Gaillon;, et y était arrivée juste à temps pour éloigner leur ennemi des comices où tout faisait croire qu'il serait élu^
Fort de sa conscience et de l'appui du cardinal-ministre, Claude Auvri renvoya maître Nicolas Leroux sans lui donner de réponse, et se remit -en route. A deux hernies de relevée les quatre prélats étaient avec les députés de leurs diocèses dans la salle du château préparée pour les séances ; la députation de Lisieux s'y trouvait aussi, mais sans évèque, quand François de Harlay entra. M?'' d'Évreux, qui l'accompagnait, prenant la parole, déclara que M?'' de Coutances devait se retirer, attendu la sentence qu'il avait reçue, le matin même, à Louviers, et dont on allait donner connaissance à l'assemblée. Lecture faite des pièces, les quatre prélats demandèrent à délibérer sur une exclusion qui avait de quoi les étonner beaucoup après les invitations faites par le métropolitain lui-même à l'évêque subitement condamné. La sentence du cardinal de Retz devait être examinée ; et, fùt-elle fondée en raison, il ne suffisait pas d'im veto personnel, il fallait un jugement en règle, avec monition et procédure canonique, pour priver de ses droits à l'assemblée un prélat convoqué par le roi et par les agents du clergé.
Après une discussion assez vive^ l'archevêque quitta la salle. M?'' d'Évreux le suivit. M""" de Coutances se retira aussi ; et les trois évêques d'Avranches, de Bayeux, de Séez^ demeurant sur leurs sièges, se prononcèrent en faveur de leur collègue condamné sans jugement. Ce fut aussi l'avis des députés d'ordre inférieur qui les avaient accompagnés, y compris ceux de Lisieux ; et les députations des cinq provinces d'accord entre elles, s'étant réunies de nouveau le lendemain au même lieu, prononcèrent hardiment défaut contre celles de Rouen et d'Évreux, qui n'avaient pas paru.
François de Harlay avait patienté vingt-quatre heures, espérant gagner les trois prélats attachés à Claude Auvri ; mais il n'y avait plus de temps à perdre. 11 entre dans la salle où l'évêque de Coutances occupait la première place ; il proteste, il traite son assemblée de conventicule ; et, passant dans une autre salle, où les députations de Rouen et d'Évreux l'attendaient, il y ouvre à l'instant ses comices, et annonce
1 L'évêque de Coutances, tant par son mérite personnel que par la faveur dont il jouissait à la cour^ s'était mis à la tète des évêques de la Normandie; il avait toute espèce de chances non-seulement de siéger dans l'assemblée générale du clergé, mais d'être élu le premier des députés de sa province. Son exclusion était une bonne fortune pour Port-Royal. On s'y préoccupait fort de la sanction que tout l'épiscopat français, réuni à Paris, pourrait donner aux sentences des prélats présidés par Mazariu.
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pour le lendemain la nomination des députés. Cet empressement était nécessaire, car l'assemblée rivale devait aussi ce jour-là procéder à ses élections.
Le lendemain donc, qui était le 22, les quatre évèques et les députations des cinq diocèses, s'étant présentés au château pour continuer leurs séances, trouvèrent les portes fermées ; et le capitaine de garde, requis de les ouvrir, leur répondit que c'était chose inutile, puisque l'élection était faite. Dès le matin, en effet, l'archevêque et M^"" d'Evreux s'étaient hâtés d'en finir, et étaient tout naturellement sortis députés de lem' assemblée, qui devait nommer deux évèques et n'avait pas eu à choisir. A celte nouvelle, et sur le refus d'ouvrir, les quatre prélats se rendent avec lem's abbés à l'égUse paroissiale, y tiennent lem- dernière séance, et les évèques de Coutances et de Séez y sont élus.
Louis XIV, irrité de la conduite de l'archevêque de Rouen et de l'évèque d'Evreux, les manda l'un et l'autre à Fontainebleau, où il se trouvait alors. L'évèque ne tarda pas à faue sou accommodement avec la com'; l'archevêque tint bon, et fut admis à plaider sa cause en présence du roi et de son conseil. Sa hai'angue fut solennelle. Le monarque se contenta de lui répondre : « J'attendais de vous plus de reconnaissance, » et lui fit signifier l'ordre de se retirer dans son diocèse avec défense d'en sortir. Le conseil d'État cassa ses actes j et l'évèque de Coutances^ reçu dans l'assemblée générale du clergé, qui ratifia sa nomination, s'employa généreusement à réconcifier son métropolitain avec le monarque et son ministre '.
Les sofitaires de Port-Royal, ainsi trompés dans leurs calculs, étaient trop avisés pour attaquer de nouveau un homme qui tiiompherait toujours tant que Mazarin serait là pom* le défendre. 11 était plus sùi' de profiter de sa fortune, en attendant qu'on put l'abattre. On se mit donc à le séduire, suivant l'expression de Boileau, qui, sans doute, pensa à l'épisode que nous aUons raconter quand il fit dire à Alain, dans le conseil tenu par les chauomes molinistes de la Sainte-Chapelle :
Ce coup part, j'en suis sur, d'une maiu janséniste. Mes yeux eu sont témoins : j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier. Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire, Par ce ministre adroit tente de le séduire.
Il y a dans ces cinq vers tout un mystère dont, nous en sommes
1 Procès-terbaux des assemUécs génér. du clergé, t. IV, p. 10; pièces Justif., p. 17-22.
bien certain, les lecteurs de Boileau ne se doutent plus aujourd'hui. Brossette nous a bien dit que ce chapelain Garnier était Louis Lefournier, l'un des six chapelains perpétuels de la Sainte-Chapelle; qu'il n'avait pas pris part aux démêlés du trésorier et du chantre ; que M. Arnauld allait le voir souvent et qu'il était tr.iité de janséniste par le chanoine Aubery '; mais ni Brossette ni ses successeurs dans l'interprétation du Lutrin ne nous ont révélé les séductions et les petits manèges aiixquels le dernier de ces vers fait allusion.
Le traître signalé au chapitre par le moliniste Aubery était, en effet, le seul de la collégiale qui eût refusé de condamner Jansénius et sa doctrine en signant le furmulaire prescrit par Alexandre YII; aussi l'appelait-on à Port-Royal Yadmirable M. Fournier -. La mère Agnès et ses filles, auxquelles il envoyait tous les ans quelque aumône en secret, l'avaient en grande vénération et trouvaient en lui la prudence du serpent unie à la simplicité de la colombe. « Il n'avait pas craint, disaient-elles, de s'exposer à perdre son bénéfice plutôt que de manquer à ce qu'il devait à la vérité ; et Dieu avait permis qu'il lui fût conservé afin qu'il continuât de servir d'exemple à la Sainte-Chapelle *. » « Une juste reconnaissance voudrait que je dise beaucoup de bien de ce pieux ecclésiastique, s'écrie Nicolas Fontaine en le plaçant parmi les bienfaiteurs et les dévots de la fameuse abbaye; mais j'avoue que de bonne foi je ne sais par où m'y prendre, tant je me trouve ébloui d'une infinité de choses qui se présentent à mou esprit *. »
Ce chapelain, sa maison et ses deux miUe livres de rente servirent, en elfet, merveilleusement le parti. Sa demeiure était composée de cinq pièces : d'un tout petit cabinet^ d'une mansarde et de trois chambres. 11 logeait dans le cabinet, où son lit tenait à peine ; il avait donné la mansarde à un saint vieillard, réfractaire comme lui aux ordres de l'Éghse^ à M. JNïcolas Tiljoust, qui était chanoine de l'église coUègiale de Saint-Thomas-du-Louvre et qui travaillait comme lui à la conversion des chanoines ses confrères. Les trois chambres étaient toujours ouvertes aux jansénistes poursuivis par l'autorité ecclésiastique ou séculière et à messieurs les solitah'es de Port-Royal-des-Champs quand leurs afiaires les amenaient à Paris. C'est là que se cachèrent souvent le grand Arnauld, l'oracle de la secte; M. de Sacy, son neveu, illustré par un long séjom' à la Bastille; M. Singliu, confesseur des re-
1 Soie sur le vers 176 du chant IV. — - Et non pas I.efoumier, comme l'appelle Bi-ossetle. Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, par Fontaine, t. II, p. 4i0. (Cologne, 1738.) — ^ Névrologe de l'abbaye de Notre-Dame de Purt'Royul-des-Chumps, au 22 janvier 1676, — * Mémoires de Fontaine, ibid.
ligieuses de Port-Royal pendant vingt-trois ans et leur supérieur pondant huit; merveilleux directeur, auquel le chapelain avait lui-même coniié sa scrupuleuse conscience. Car l'admirable M. Fournier était scrupuleux, et l'on sut tirer parti de ses pieuses inquiétudes. 11 avait deux bénéfices à la fois ; c'était trop suivant les canons : on lui conseilla d'en céder un à M. Nicolas Letourneux, éloquent prédicateur et habile écrivain, qui, grâce aux encouragements et aux leçons qu'on lui donna, devint digne de confesser à son tour les filles endoctrinées par la mère Angélique et par la mère Agnès ^
Mais revenons aux hôtes du chapelain, qui, dès 1636, avait fait de sa demeure un vrai nid de jansénistes. Chez lui descendait aussi, et plus fréquemment que tout autre, — car il courait beaucoup, — M. Saint-GUles d'Asson, gentilhomme poitevin, qui était, nous dit Fontaine, « la consolation de M. Singlin par les voyages qu'il entreprenait, celle de M. Arnauld par ses ouvrages, celle de M. de Sacy par ses entretiens, celle des religieuses de Port-Royal par ses négociations, celle de tous ses amis par ses bons oflices. » C'était un homme à tout, à la plume et au poil, ajoute le même historien ; et les ouvrages les plus embai-rassants et les plus épineux étaient admirablement entre ses mains ^.
Ce fut cet haljile homme qu'on chargea en 1656 de l'impression clandestine des Lettres écrites à un provincial par un de ses amis. 11 se cacha d'abord avec le plus grand soin ; mais l'année suivante, en imprimant les dernières lettres, voyant, dit-il lui-même, que les mayistrats prenaient grand plaisir à voir dans ces pièces d'esprit la morale des jésuites naïvement traitée, H se donna plus de liberté ^ ; et mal lui en prit. Car le chancelier Séguier, qui ne riait pas de ces spu'ituelles calomnies, l'ayant soupçonné et ne pouvant le faire saisir, ordoima au lieutenant civil de le faire crier deux jours de marché et citer à trois briefs jours à son de trompe. Saint-GUles, ainsi trompette par les rues de Paris, et condamné sur son refus de comparaître, eu appela aux magistrats que les lettres anonymes de Pascal avaient si bien égayés ; et un arrêt du Parlement défendit de l'inquiéter.
Dans ce conflit du chef de la justice et des interprètes de la loi, Mazarin allait juger en favem- des ofiiciers de la chancellerie, quand on se souvint à Port-Royal de l'appui qu'on pouvait trouver à la Sainte- Chapelle. Claude Auvri fut circonvenu. Saint-Gilles, homme aimtdjle et insmuant, avait eu l'art de ne pas lui déplaire, tout janséniste qu'il était; et « l'évêque de Coutances, dit Gex^beron, accommoda son
* Mémoires pour servir à l'histoire de l'ort-Royal , p. 423-426. Ne'crologe cité, Su 28 novembre. — - iléinoires de l'outaine, t. Il, p. 332 et a53. — 5 M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 551.
affaire, en assurant Son Éminence que dans les écrits de Port-Royal que ce gentilhomme avait pu faire imprimer il n'y avait rien qui regardât l'affaire du cardinal de Retz '. »
L'abbé Foumier ne put pas être étranger à cet accommodement. Il eut, d'ailleurs, besoin lui-même, quatre ans plus tard, d'user d'habileté pour demeurer à la Sainte-Chapelle et poiu garder son bénéfice sans signer le formulaire. C'est incontestablement à ces intrigues que Boileau fît allusion quand il parla des séductions d'Arnauld et de son ministre adroit, le chapelain Garnier.
La mort du redoutable ministre, arrivée en 16C1, six ans avant le procès du lutrin, livra le trésorier et son chapitre moliniste aux traits du champion satirique de Port-Royal, qui, comme on le sait^ ne manqua jamais une occasion de flageller les prélats et les docteurs dont son parti avait eu à se plaindre. Passons donc de l'histoire de ses personnages à l'étude de son habileté; et examinons, d'une part, la méchanceté de son plan, et, de l'autre, les longues précautions qu'il prit poiu- assurer le succès et l'impunité de ses hardiesses. Car s'd n'avait plus à redouter ni la Bastille, où Mazarin avait quelquefois fait renfermer les plus audacieux défenseurs des doctrines nouvelles, ni même les censures de la Sorbonne, attendu le moment de trêve donné aux jansénistes, en 1668^ par ce qu'on appela la paix de Clément IX, il avait encore à craindre les réclamations de ses victimes et le blâme de la cour. Il va écrure avec tout le fiel de Pascal, et mener ses éditions avec plus d'adresse encore que Saint-Gilles.
Le plan du Lutrin est merveilleusement conçu : on y retrouve toute la tactique du parti qui l'inspira. C'est à Port-Royal qu'il faut chercher le secret des combinaisons du poëte et de ses créations fantastiques. Qu'a-t-il vu, qu'a-t-il voulu représenter dans l'ancien évê-
» Histoire générale du jansénisme, t. II, p. 373 et 374. (Amsterdam, 1700.) 11 est permis de ue pas trop croire à la légèreté du mot qui tira Saint-Gilles des mains de la police, puisqu'elle ne nous est attestée que par un historien janséniste. Cependant ce propos est conforme aux circonstances politiques et religieuses où se trouvaient le cardinal et le trésorier. La vacance ou quasivacance du siège archiépiscopal durait encore : Mazarin poursuivait toujours le cardinal de Ketz; et le cardinal de Retz, deux ans auparavant, avait poursuivi, comme nous l'avons vu, l'ami de ilazarin.
BOiLEAU. — 1674-1683. 49
que de Contances et dans tous ces chanoines en méfiance du seul ami qu'Arnauld eût à la Sainte-Chapelle? Tout ce que Port-Royal voulait qu'on vit dans ses adversaires : des hommes à morale relâchée, qui n'avaient pas voulu accepter la sévérité de sa réforme ; des ignorants ou des esprits médiocres, qui n'avaient pas su comprendre saint Augustin ; des querelleiu's orgueilleux, entêtés et violents, qui étaient venus barrer le chemin aux défenseiu's de la vérité en leur intentant, à Paris comme à Rome, des procès ridicules. Boileau commence donc par mettre de côté le seul janséniste qu'il trouve à la Sainte-Chapelle, Y admirable M. Fournier; puis il partage tous les membres de la collégiale en deux camps divisés non pas d'opinion, mais d'intérêt ; et il les fait combattre autour du lutrin avec les passions qu'on prêtait aux molinistes combattant pour le triomphe du formulaire.
D'abord tous seront des gens à morale relâchée, des amis de l'indolence et de la bonne chère. C'est par là qu'ils sont définis, et que le poëme commence :
Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle Paris voyait fleurir son antique Chapelle : Ses chanoines, vermeils et brillants de santé, S'engraissaient d'une longrue et sainte oisiveté. Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéants faisaient chanter matines. Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu.
Boileau n'a fait que mettre en vers ce qu'on disait à Port-Royal des chapitres de la Sainte-Chapelle et de Saint-Thomas du Louvre, où tout le monde avait lâchement signé le formulaire, à l'exception de l'admirable chapelain et du vieux chanoine logé dans sa mansarde, dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. « Sage vieillard, s'écrie l'abbé Fontaine en parlant de ce dernier, que vous en confondez d'autres!... Qu'ils rougissent en comparant leur mollesse avec vos abstinences, eux qui n'ont presque plus la force de vivre, et qui n'en ont que trop pour les excès du vin, et qui entassent les viandes l'une sur l'autre!... M. Fournier, qui logeait chez lui ce saint vieillard, dont il prenait et suivait tous les conseils, n'était pas, ajoute Fontaine, du nombre de ces bénéficiers qui ne pensent qu'à dévorer dans la joie les revenus de leur bénéfice. Etant bien logé chez lui, il pouvait avec ses deux mille livres, bien venant, vivre en riche chanoine ; mais il avait horreur de cette vie, et prenait la frugalité pour son partage '. »
1 Mémoires, t. II, p 421-433.