‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 23 sur 88 · LE LUTRIN, CHANT III · texte numérisé non relu

LE LUTRIN, CHANT III

(.'raignez-YOïis d'un hibou l'impuissante grimace? Que feriez-vous, hélas ! si quelque exploit nouveau Chaque jour, comme moi, vous traînait au barreau; S'il fallait, sans amis, briguant une audience, D'un magistrat glacé soutenir la présence, Ou, d'un nouveau procès hardi soUiciteur, Aborder sans argent un clerc de rapporteur ? Croyez-moi, mes enfants, je vous parle à bon titre : J'ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ; Et le barreau n'a point de monstres si hagards Dont mon œil n'ait cent fois soutenu les regards. Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages. L'Église était alors fertile en grands courages : Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui. Elit plaidé le prélat et le chantre avec lui. Le monde, de qui l'âge avance les ruines, Ne peut plus enfanter de ces âmes divines * ; Mais que vos cœurs, du moins, imitant leurs vertus, De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus. Songez quel déshonneur va souiller votre gloire Quand le chantre demain entendra sa victoire. Vous verrez tous les jours le chanoine insolent. Au seul mot de hibou, vous sourire en parlant. Votre âme, à ce penser, de colère murmure : Allez donc de ce pas en prévenir l'injure; Méritez les lauriers qui vous sont réservés. Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez. Mais déjà la fureur dans vos yeux étincelle : Marchez, courez, volez où l'honneur vous appelle. Que le prélat, surpris d'un changement si prompt. Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront.

En achevant ces mots, la déesse guerrière

De son pied trace en l'air un sillon de lumière,

1 « Iliade, !, i, vers 260, dijcour* de Nestor. )' [Snte de Boileau.)

nOILEAU. — lliT-i.

WcnA aux trois cliainpions leur intrépidité, Et les laisse tout pleins de sa divinité. C'est ainsi, grand Coudé, qu'en ce combat célèbre (lù ton bras fit trembler le Rhin, l'Escaut et l'Èbre, Lorsqu'aux plaines de Lcns nos bataillons poussés Furent, presque à tes yeux, ouverts et renversés. Ta valeur, arrêtant les troupes fugitives, Rallia d'un regard leurs cohortes craintives, Répandit dans leurs rangs torv esprit belliqueux Et força la victoire à te suivre avec eux '.

La colère à l'instant succédant à ia crainte.

Ils rallument le feu de leur bougie éteinte.

Ils rentrent; l'oiseau sort : l'escadron raffermi

Rit du honteux départ d'un si faible ennemi.

Aussitôt dans le chœur la machine emportée

Est sur le banc du chantre à grand bruit remontée :

Ses ais demi-pourris, que l'âge a relâchés.

Sont à coups de maillet unis et rapprochés.

Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent;

Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent.

Et l'orgue même en pousse un long gémissement.

Que fais-tu, chantre, hélas! dans ce triste moment?

Tu dors d'un profond somme, et ton cœur sans alarme;

Ne sait pas qu'on bâtit l'instrument de tes larmes !

Oh ! que si quelque bruit, par un heureux réveil.

T'annonçait du lutrin le funeste appareil.

Avant que de soutl'rir qu'on en posât la masse.

Tu viendrais en apôtre expirer dans ta place.

Et, martyr glorieux d'un point d'honneur nouveau.

Offrir ton corps aux clous et ta tête au marteau.

Mais déjà sur ton banc la machine enclavée

Est, durant ton sommeil, à ta honte élevée.

• La bataille lie Lciis a\ait clé gagnée le 20 août 1648.

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