‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 24 sur 88 · CHAM IV · texte numérisé non relu

CHAM IV

Les cloches dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à matines. Quand leur chef, agité d^m sommeil effrayant, Encor tout en sueur, se réveille en criant. Aux élans redoublés de sa voix douloureuse. Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse. Le vigilant Girot' court à lui le premier. C'est d'un maître si saint le plus digne officier; La porte dans le chœur à sa garde est commise ; Valet souple au logis, fier huissier à l'église ^. Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil? Ah! dormez; et laissez à des chantres vulgaires Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires.

Ami, lui dit le chantre encor pâle d'horreur. N'insulte point, de grâce, à ma juste terreur; Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes. Et tremble en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avait sous ses pavots appesanti mes yeux. Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée. J'ai cru remplir au chœur ma place accoutumée.

1 « Le chantre.» (iVcrfedeBoileau.) — - Brunot. 11 était fàchéj dit Brossette, que Boileau ne l'eût pas désigné par sou véritable nom. — ^11 était tout à la fois valet de chambre du chantre et huissier ou bedeau de la Sainte- Chapelle, où son principal emploi était de garder la porte du chœur. Guillaume de Lamoignon, au rapport de Brossette, se rappelait toujours involontairement ce vers quand il assistait aux offices, et ne pouvait même s'empêcher de le dire tout bas, tant il peignait bien le personnage.

buiLEAU. — Ui7i. 87

l.ii, triomplianl aux yeux des chantres iiupuissanls^ Je bénissais le peuple et j'avalais l'encens. Lorsque du fond caché de notre sacristie Une épaisse nuée à grands tlots est sortie. Qui, s'ouvrant à mes yeux, dans son bleuâtre éclat M'a fait voir un serpent conduit par le prélat. Du corps de ce dragon, plein de soufre et de nitre. Une tête sortait en forme de pupitre, Dont le triangle affreux, tout hérissé de crins. Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins. Animé par son guide, en sifflant il s'avance : Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance. J'ai crié, mais en vain; et, fuyant sa fureur, Je me suis réveillé plein de trouble et d'horreur.

Le chantre, s'arrêtant à cet endroit funeste, A ses yeux effrayés laisse dire le reste. Girot en vain l'assure, et, riant de sa peur. Nomme sa vision l'effet d'une vapeur.

Le désolé vieillard % qui hait la raillerie. Lui défend de parler, sort du lit en furie. On apporte à l'instant ses somptueux habits, Où sur l'ouate molle éclate le tabis.

D'une longue soutane il endosse la moire. Prend ses gants violets, les marques de sa gloire; Et saisit en pleurant ce rochet qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts ^.

' L'abbé Barrin navait que claquante ans. Boileau en fait un vieillaid, afin de rendre ses prétentions et ses emportements plus ridicules. (Ci-dessus, p. 48 et suiv.) — ^ Cette plaisanterie du poète a été prise au sérieux par Brossette, qui nous a gravement transmis la note que voici : « En l'absence du trésorier, le chantre était en possessioîi de faire l'office avec les ornements pontificaux, de se faire encenser et de donner la bénédiction au peuple. Le trésorier ne put souffrir que l'on partageât ainsi ses honneurs. Il obtint un arrêt du Parlement qui le maintint dans la prérogative d'être encensé tout seul, et qui condamna le chantre à porter un rochet plus court fjue le sien ; mais il ne put lui faire défendre de donner les bénédictions en son absence. C'était le sujet de la jalousie du trésorier. » Tout cela est faux. (Ci-dessus, p. 38.)

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