LE LUTRIA. CHANT IV
Aussilôt, d'iui bonnet ornant sa tète grise ', Déjà l'aumusse en main il marche vers Féglise, Et, hâtant de ses ans l'importune langueur, Court, vole et le premier arrive dans le chœur.
0 toi qui, sur ces bords qu'une eau dormante mouille, Vis combattre autrefois le rat et la grenouille ^ ; Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau, Mis l'Italie en feu pour la perte d'un seau ', Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage Pour chanter le dépit, la colère, la rage Que le chantre sentit allumer dans son sang A l'aspect du pupitre élevé sur son banc.
D'abord pâle et muet, de colère immobile, A force de douleur il demeura tranquille \ Mais sa voix, s'échappant au travers des sanglots, Dans sa bouche à la fin ht passage à ces mots : La voilà donc, Girot, cette hydre épouvantable Que m'a fait voir un songe, hélas ! trop véritable. Je le vois ce dragon tout prêt à m'égorger,
' QuauJ Boileau lut à la cour, en 16C9, quelques fragments de son poème encore manuscrit, ce vers était fait ainsi :
Alors d'un domino couvrant sa têle grise ,
Déjà l'aumusse en main , etc.
Louis XIV lit remarquer au poëte que, le domino étant pour l'hiver et Vaumusse pour Tété, ces deux habillements ne pouvaient pas aller ensemble. A l'instant même l'auteur refit son vers tel qu'il est aujourd'hui; et le roi lui ajouta en souriant : Ne soyez pas étonné de me voir instruit de ces sortes d'usages ; je suis chanoine en plusieurs églises. En effet, dit Brosselte, qui nous a conservé cette anecdote, le roi de France est chanoine de Saint-Jean de Latran, de Saint-Jean de Lyon^ des églises d'Angers, du Mans, de Saint- Martin de Tours et de quelques autres, — * Allusion à la liatrachomyomnchie , poème héroï-comique sur le combat des rats et des grenouilles, dont l'auteur est inconnu, mais qu'on attribue communément à Homère. — ^ Allusion à la Secchia rapita. ou le seau enleté, poème italien de Tassoni, dont le sujet burlesque est une guerre déclarée aux Modcnais par les Bolonais, pour le recouvrement d'un seau que les habitants de Modène avaient fait enlever d'un puits public de Bologne. — * Senèque avait dit dans sa Irasédic d'Hippolyte, acte II, scène 3» :
r.iirsE levés loquuDlur, ingcntcs stupcnt.
li.ilLl.Al. — 1(17 i. Sî)
Ce pupitre filial qui me doit onihiMgor: Prélat, que t ai-je fait? quelle rage envieuse lîend pour me tourmenter ton âme ingénieuse? Ouoi! même dans ton lit, cruel, entre deux drap^, Ta profane fureur ne se repose pas !
0 ciel ! quoi! sur mon banc une honteuse niasse Désormais me va faire un cachot de ma place ! Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu,
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu ! Ah ! plutôt qu'un moment cet atfront m'obscurcisse, Renonçons à l'autel, abandonnons l'office ; Et, sans lasser le Ciel par des chants superflus, Ne voyons plus un chœur où l'on ne nous voit plus. Sortons... Mais cependant mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile. Et verra dans le chœur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l'a placé ! Non, s'il n'est abattu, je ne saurais plus vivre. A moi I Girot : je veux que mon bras m'en délivre. Périssons, s'il le faut; mais de ses ais brisés Entraînons en mourant les restes divisés.
A ces mots, d'une main par la rage affermie, Il saisissait déjà la machine ennemie, Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard. Entrent Jean le choriste et le sonneur Girard *, Deux Manceaux renommés, en qui l'expérience Pour les procès est jointe à la vaste science ^. L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront. Toutefois condamnant un mouvement trop prompt :
1 « Jean le choriste, personnage supposé. Girard, sonneur de la Sainte- Chapelle, était mort longtemps avant la composition de ce poëme. 11 se noya dans la Seine, ayant parié qu'il la passerait neuf l'ois à la nage. Il eut un jour la témérité de monter sur les rebords du toit de la Sainte-Chapelle ayant une bouteille à la main ; et là, eu présence d'une intinité de gens qui le regardaient d'en bas avec frayeur, il la vida d'un trait. M. Despréaux, qui était alors écolier, fut un des spectateurs. » [Note de Brossette.') — ' Ci-dessus, p. 52.
90 LE LUTKl.X , CIIAM lY.
Du lutrin, disent-ils, abattons la machine; Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine; Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé. Il soit sous trente mains en plein jour accablé.
Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre.
J'"y consens, leur dit-il, assemblons le chapitre.
Allez donc de ce pas, par de saints hurlements,
Vous-mêmes appeler les chanoines dormants.
Partez. Mais ce discours les surprend et les glace.
Nous ! qu^en ce vain projet, pleins d^une folle audace.
Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager!
De notre complaisance osez-vous l'exiger?
Hé! seigneur, quand nos cris pourraient, du fond des rues,
De leurs appartements percer les avenues.
Réveiller ces valets autour d'eux étendus,
De leur sacré repos ministres assidus.
Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles.
Pensez-vous, au moment que les ombres paisibles
A ces lits enchanteurs ont su les attacher.
Que la voix d'un mortel les en puisse arracher?
Deux chantres feront-ils, dans l'ardeur de vous plaire.
Ce que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire ?
Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur. Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur. Je vous ai vus, cent fois, sous sa main bénissante Courber servilement une épaule tremblante. Eh bien! allez; sous lui fléchissez les genoux : Je saurai réveiller les chanoines sans vous. Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle : Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle. Suis-moi. Qu'à son lever le soleil aujourd'hui Trouve tout le chapitre éveillé devant luii.
1 La prcpositiun devant seitiployait alors dans le sens A'uvonl.
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Il dit. l>u foiul poudreux d'une armoire sacrée Par les mains de Girot la crécelle est tirée. Ils sortent à l'instant, et, par d'heureux efforts, Du lugubre instrument t'ont crier les ressorts. Pour augmenter l'effroi, la Discorde infernale Monte dans le Palais, entre dans la grand'salle. Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit, Fait sortir le démon du tumulte et du bruit. Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent; Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent : L'un croit que le tonnerre est tombé sur les toits Et que l'église brûle une seconde fois ^ ; L'autre, encore agité de vapeurs plus funèbres. Pense être au jeudi saint, croit que l'on dit ténèbres, Et déjà tout confus, tenant midi sonné. En soi-même frémit de n'avoir point dîné.
Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles, Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles, Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux. Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux ; Au seul bruit répandu de sa marche étonnante. Le Danube s'émeut, le Tage s'épouvante, Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer. Et le Batave encore est prêt à se noyer '.
Mais en vain dans leur lit un juste effroi les presse : Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse. Pour les en arracher Girot s'inquiétant Va crier qu'au chapitre un repas les attend.
1 Le toit delà Sainte-Chapelle avait été brûlé en 1630. — ^ Quelle savante lyre, s'écrie Boileau dans son Art poétique,
Chantera le Batave éperdu dans l'orage,
Soi-môme se noyant pour sortir du naufrage? Eu 1672, les Hollandais avaient inondé tout leur pays pour échapper aux armes de Louis XIV, qui n'avait plus qu'Anisterdara à prendre pour être maître d'eux. fVoyez le recueil précédent, p. 193.)