‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 26 sur 88 · LE LUTRIN, CHAM IV · texte numérisé non relu

LE LUTRIN, CHAM IV

Ce, mot dans tous les cœurs répand la vigilance : Tout s'ébranle, tout sort, tout marche en diligence. Ils courent au chapitre, et chacun se pressant Flatte d'un doux espoir son appétit naissant * . Mais, ô d'un déjeuner vaine et frivole attente ! A peine ils sont assis que, d'une voix dolente. Le chantre désolé, lamentant son malheur, Fait mourir l'appétit et naître la douleur. Le seul chanoine Evrard, d'abstinence incapable % Ose encor proposer qu'on apporte la table. Mais il a beau presser, aucun ne lui répond. Quand, le premier rompant ce silence profond, Alain tousse ", et se lève; Alain, ce savant homme Qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme % Qui possède Abély% qui sait tout Raconis^ Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis'^.

N'en doutez point, leur dit ce savant canoniste, Ce coup part, j'en suis sûr, d'une main janséniste.

' Voyez la raison de cette charge dans l étude que nous avons faite du plan de ce poëme, ci-dessus, p. 49. — - 11 paraît que Boileau, sous ce nom d'Evrard, voulait désigner l'abbé Louis Roger d'Ense, qui possédait le plus riche canoiiicat de la Sainte-Chapelle. (Ci-desfus, p. 51.) — ^ «Son nom, dit Brossetle, était Aubery, que Ton prononce Aubry. 11 ne parlait jamais sans tousser une ou deux fois auparavant. M. le premier président de Lamoignon l'avait choisi depuis longtemps pour son confesseur, et lui avait procuré un canonicat à la Sainte-Chapelle. Ce chanoine était d'un esprit médiocre, mais fort opposé au sentiment des jansénistes. Cela est bien marqué par le discours qu'on lui fait tenir ici et par la qualité des livres sur lesquels ou fait rouler sa science et ses lectures. Quoiqu'il fût si bien désigné, on dit qu'il lut plusieurs fois le Lutrin sans s'y reconnaître. » Le célèbre Lamoignon aurait-il choisi pour directeur un ignorant et un sot? (Ci-dessus, p. bS et 34.) — '* La somme des péchés qui se commettent dans tous les états, par le 1'. Bauny, jésuite. (Cidessus, p. 54.) — '■' Louis Abély, curé de Paris, puis évêque de Rhodez, mort en 1691, était un des théologiens qui s'étaient le plus distingués en combattant le jansénisme. — ^ Charles-François d'Abra de Raconis, docteur de Sorbonne , prédicateur et aumônier de Louis XIII et enfin évêque de Lavaur, avait été, lui aussi, l'ennemi des doctrines nouvelles sur la grâce, enseignées par Baïus d'abord , puis par Jansénlus. Il était mort en 1646. — "^ L'un des auteurs auxquels on attribue l'Imitation de Jésus-Christ. Les jansénistes prétendaient que leurs adversaires n'entendaient pas saint Augustin : voilà pourquoi Boileau élève ironiquement le savoir des molinistes de la .'^ainte-Chapelle jusqu'à l'intelligence d'un livre aussi facile à comprendre.

BOII.EAU. — lC.7i. 3

Mes yeux en sont témoins : j'ai vu moi-ni^me hier

Entrer chez le préhit le chapelain Garnier '.

Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire,

Par ce ministre adroit tente de le séduire '^

Sans doute il aura lu dans son aânt Augustin

Qu'autrefois saint Louis érigea ce lutrin \

Il va nous inonder des torrents de sa plume.

Il faut, pour lui répondre, ouvrir plus d'un volume.

Consultons sur ce point quelque auteur signalé;

Voyons si des lutrins Bauny n'a point parlé ;

Étudions enfin, il en est temps encore;

Et, pour ce grand projet, tantôt, dès que l'aurore

Rallumera le jour dans l'onde enseveli.

Que chacun prenne en main le moelleux Abéli *.

Ce conseil imprévu de nouveau les étonne; Surtout le gras Evrard dépouvante en frissonne. Moi, dit-il, qu'à mon âge, écolier tout nouveau. J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau !

0 le plaisant conseil ! Non, non, songeons à vivre. Va maigrir, si tu veux et sécher sur un livre. Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran;

Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ; Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque ^ :

1 II n'y avait à la Sainte-Chapelle qu'un seul janséniste appelé Louis Foiirnier, et non pas Lefournier, comme le dit Brossette. C'est lui que Boileau désigne ici sous le nom de Garnier. — - Nous avons raconté au long Thistoire à laquelle font allusion ce? cinq vers, qu'on n'avait pas compris jusqu'ici. (Cidessus, p. ib-48.) — ■'• Voyez l'analyse de ce discours, ci-dessus, j». 53 et 54. — < Cette épithèfe est tirée du nom donné par Abély à son traité de morale, qu'il intiiula ; Medulla theologira, la Alocllc tliéologiijnc, c'est-à-dire la substance de la théolo;.,'ie. — ^ L'abbé Boileau, frère du poëte et cbanoine de la Sainte-Chapelle, ayant été interrogé par Brossette sur le sens de ce \ers, lui répondit : « L'abbaye de Saint-Nicaise de Reims, en Champagne, est unie au chapitre de la Sainte-Chapelle. Comme le vin fait le principal revenu de cette abbaye, chaque chanoine doit avoir tous les ans un muid de vin de Reims ; mais cela s'apprécie, et l'on emploie cet argent aiix déjenses nécessaires de la Sainte-Chapelle... Le capitulant avait donc raison de dire : Je sais stir quelle vigne nous avons hypothèque, y) (Lettre du 12 février 1703 ; auvips de Boileau Despreanv, tome IV, p. U8. Paris, 1821.}

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