‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 27 sur 88 · LE LUTRIN'^ CHAXT IV · texte numérisé non relu

LE LUTRIN'^ CHAXT IV

Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.

En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser;

Mon bras seul, sans latin, saura le renverser.

Que m'importe qu'Arnauld me condamne ou m'approuve !

J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve :

C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts?

Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais.

Ce discours, que soutient l'embonpoint du visage. Rétablit l'appétit, réchauffe le courage. Mais le chantre surtout en paraît rassuré. Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré : Allons sur sa ruine assurer ma vengeance. Donnons à ce grand œuvre une heure d'abstinence; Et qu'au retour tantôt un ample déjeuner Longtemps nous tienne à table et s'unisse au dîner.

Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle

Par ces mots attirants sent redoubler son zèle.

Ils marchent droit au chœur d'un pas audacieux.

Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux.

A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte :

Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte;

Ils sapent le pivot, qui se défend en vain;

Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main.

Enfin sous tant d'efforts la machine succombe.

Et son corps entr'ouvert chancelle, éclate et tombe'.

Tel sur les monts glacés des farouches Gelons -

Tombe un chêne battu des voisins aquilons;

Ou tel, abandonné de ses poutres usées,

Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisées.

La masse est emportée, et ses ais arrachés

Sont aux veux des mortels chez le chantre cachés.

C'est l'harmonie du procumbit humi bos de \Wg\le. {Enéide, l. v, v. 481.) ' « Peuples de h Sarmatie, voisins du Borysthène. » (Note de Buileau.)

bOlLEAU. — 1(18:]. 95

CHANT y. — 1083.

L'aurore cependant, d'un juste effroi troublée, Des chanoines levés voit la troupe assemblée, Et contemple longtemps avec des yeux confus Ces visages fleuris qu'elle n'a jamais vus. Chez Sidrac aussitôt Brontin, d^'un pied fidèle. Du pupitre abattu va porter la nouvelle. Le vieillard de ses soins bénit l'heureux succès, Et sur un bois détruit bâtit mille procès. L'espoir d'un doux tumulte échauffant son courage, Il ne sent plus le poids ni les glaces de l'âge, Et chez le trésorier, de ce pas, à grand bruit. Vient étaler au jour les crimes de la nuit.

Au récit imprévu de l'horrible insolence,

Le prélat hors du lit impétueux s'élance.

Vainement d'un breuvage à deux mains apporté

Gilotin avant tout le veut voir humecté :

Il veut partir à jeun. Il se peigne, il s'apprête;

L'ivoire trop hâté deux fois rompt sur sa tête.

Et deux fois de sa main le buis tombe en morceaux.

Tel Hercule filant rompait tous les fuseaux.

Il sort demi-paré. Mais déjà sur sa porte

Il voit de saints guerriers une ardente cohorte.

Qui tous, remplis pour lui d'une égale vigueur,

Sont prêts, pour le servir, à déserter le chœur.

Mais le vieillard - condamne un projet inutile.

Nos destins sont, dit-il, écrits chez la Sibylle;

< Les deux derniers chants de ce poëine ne parurent qu'en 1683. «La veille du jour que M. Colbert mourut, dit Brosfette, l'abbé Gallois lui lut les denx derniers chants du Lutrin : et ce ministre, tout malade qu'il était, ne laissa pas de rire au récit du combat imaginaire dos dianlrcs et des chanoines. » — 2 Le vieux .Sidrac.

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