‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 28 sur 88 · LE LUTRIN, CHANT V · texte numérisé non relu

LE LUTRIN, CHANT V

Son antre n'est pas loin •; allons la consulter,

Et subissons la loi qu'elle nous va dicter.

Il dit. A ce conseil, où la raison domine.

Sur ses pas au barreau la troupe s'achemine,

Et bientôt dans le temple entend, non sans frémir,

Ue Tantre redouté les soupiraux gémir.

Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'salle Soutient l'énorme poids de sa voiile infernale Est un pilier fameux -, des plaideurs respecté Et toujours des Normands à midi fréquenté. Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique, Hurle tous les matins une sibylle étique : On l'appelle Chicane ; et ce monstre odieux Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux. La Disette au teint blême et la triste Famine, Les Chagrins dévorants et l'infâme Ruine, Enfants infortunés de ses raffinements.

Troublent l'air d'alentour de longs gémissements. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume, Pour consumer autrui le monstre se consume; Et, dévorant maisons, palais, châteaux entiers. Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers. Sous le coupable etfort de sa noire insolence Thémis a vu cent fois chanceler sa balance. Incessamment il va de détour en détour; Comme un hibou souvent il se dérobe au jour. Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe; Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe '.

» La Sainte-Chapelle est adossée au Palais de Justice. — * « Le Pilier des consuUatinns. C'est le premier de la ^rand'salle, du côté de la chapelle du Palais. Les anciens avocats s'assemblent près de ce pilier, où l'on vient les consulter. >, {Noie de Brossettc.) — ^ Virgile avait dit un parlant de Protée :

Fiet enim subito sus horridus, alraque tigris, Squamnsusquc ilraco et fulva ccrvice leaena.

(jéoiy., I. IV. vers 40T et 508.

DOILEAU. — 1C83. 97

En vain, pour le dompter, le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois : Ses griffes, vainement par Pussort ^ accourcies. Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies ; Et ses ruses, perçant et digues et remparts. Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l'aborde et le salue;

Et faisant avant tout briller Tor à sa vue :

Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir

Rend la force inutile et les lois sans pouvoir;

Toi pour qui dans le Mans le laboureur moissonne.

Pour qui naissent à Gaen tous les fruits de l'automne.

Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels.

L'encre a toujours pour moi coulé sur tes autels,

Daigne encor me connaître en ma saison dernière;

D'un prélat ^ qui t'implore exauce la prière.

Un rival orgueilleux, de sa gloire offensé,

A détruit le lutrin par nos mains redressé.

Épuise en sa faveur ta science fatale ;

Du Digeste et du Gode ouvre-nous le dédale;

Et montre-nous cet art, connu de tes amis.

Qui dans ses propres lois embarrasse Thémis.

La Sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même, Fait lire sa fureur sur son visage blême. Et, pleine du démon qui la vient oppresser, Par ces mots étonnants tâche à le repousser ' : Chantres, ne craignez plus une audace insensée.

1 « Henri Pussort, conseiller d'État, est celui qui a le plus contribué à rédiger les ordonnances publiées en 1667 et en 1670 pour la réforination de la justice et pour l'abréviation des procès. » [Note de Brossette.) — ^ Le trésorier. — 3 On reconnaît la sibylle du sixième livre de l'Enéide : Af, Phcebi nondum patiens, immanis in antro Bacchalur va tes, magnum si pectore possit Excussisse deum : taiilo magis ille fatigat Os rabidum, fera corda domaus, fingitque premendo. . . (V. Ï7-80.)

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