IV
08 LE LUTRIN, CHAiNT V.
Je vois, je vois au chœur la masse replacée; Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort; Et surtout évitez un dangereux accord.
Là bornant son discours, encor tout écumante, Elle souffle aux guerriers l'esprit qui la tourmente; Et dans leurs cœurs brûlants de la soif de plaider Verse l'amour de nuire et la peur de céder.
Pour tracer à loisir une longue requête, A retourner chez soi leur brigade s'apprête. Sous leurs pas diligents le chemin disparoit. Et le pilier, loin d'eux, déjà baisse et décroît'.
Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indomptable. Leur appétit fougueux, par l'objet excité. Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté; Par le sel irritant la soif est allumée; Lorsque d'un pied léger la prompte Renommée, Semant partout l'effroi, vient au chantre éperdu Conter l'affreux détail de l'oracle rendu. Il se lève enflammé de muscat et de bile. Et prétend à son tour consulter la sibylle. Evrard a beau gémir du repas déserté, Lui-même est au barreau par le nombre emporté. Par les détours étroits d'une barrière oblique *
1 « Qui croirait, dit Jean-Bapliste Rousseau, que l'original de deux aussi beaux vers se trouvât dans /a Puce/le de Chapelain? Le voici, livre v :
Chinon baissé décroit,
s'éloigne, se blanchit, s'efface et disparoît. C'est ainsi que Virgile tirait de For du fumier d'Eanius. » {Lettres de Rousseau 5wr différents sujets de littérature, tome 11^ p. 187.) — * « La maison du chantre a son entrée au bas de i'escalier de la chambre des comptes, vis-àvis la porte de la Sainte-Chapelle-basse ; ainsi pour aller de là au Palais il faut passer par les détours étroits d'une barrière oblique, qui est plantée le long des murs de la Sainte-Chapelle et qui sert à ménager un passage libre derrière les carrosses dont la cour du Palais est ordinairement remplie. L'espace vide qui est entre la barrière et le mur conduit aux degrés par où l'on monte à la Sainte-Chapelle. » (A'o/e de Brossette.)
BOILEAL. — 108:5. M
Ils gagnent les degrés et le perron antique Où, sans cesse étalant bons et méchants écrits^ Barbin vend aux passants des auteurs à tout prix ',
Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place
Dans le fatal instant que, d'une égale audace,
Le prélat et sa troupe, à pas tumultueux.
Descendaient du Palais Tescalier tortueux.
L'un et l'autre rival, s'arrêtant au passage.
Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage.
Tels deux fougueux taureaux, embrasés, furieux.
Déjà le front baissé, se menacent des yeux.
Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude,
Ne sait point contenir son aigre inquiétude :
Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité.
Saisissant du Gyrus - un volume écarté.
Il lance au sacristain le tome épouvantable.
Boirude fuit le coup : le volume effroyable
Lui rase le visage, et droit dans l'estomac
Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac,
Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène,
Tombe aux pieds du prélat sans pouls et sans haleine.
Sa troupe le croit mort, et chacun empressé
Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.
Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent;
Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent.
La Discorde triomphe, et du combat fatal
Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.
Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle.
' «Barbin se piquait de savoir vendre dos livres quoique méchants.» {Xotc de Boileau.; « Sa boutique était sur le second perron de l'escalier de la Sainte- Chapelle. » {Note de Brossette.) — '^ « Roman de Mademoiselle de Scudéri, intitulé Artamène ou le Grand Cyrus. Notre auteur a aflecté de donner à ce roman les épithètes d'e/;ûw«//i/û6/e, (ï effroyable-, d'horrible, non-seulement pour se moquer de la grosseur des volumes, mais encore parce que ces mêmes termes y sont employés à tout propos. ;; {Xote du même.)
UniversTf^