‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 30 sur 88 · LE LUTRIN, CHANT V · texte numérisé non relu

LE LUTRIN, CHANT V

Les livres sur Evrard fondent comme la grêle

Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux

Abat rhonneur naissant des rameaux fructueux.

Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre :

L'un tient l'Édit d'amour '; l'autre en saisit la Montre ';

L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié ' ;

L'autre un Tasse français, en naissant oublié *.

L'élève de Barbin, commis à la boutique.

Veut en vain s'opposer à leur fureur gothique %

Les volumes, sans choix à la tête jetés,

Sur le perron poudreux ^ volent de tous côtés.

Là près d'un Guarini Térence tombe à terre ' ;

Là Xénophon dans l'air heurte contre un La Serre *.

Oh! que d'écrits obscurs, de livres ignorés

Furent en ce grand jour de la poudre tirés !

Vous en fûtes tirés, Almérinde et Simandre ^;

Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre '",

Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois ",

Tu vis le jour alors pour la première fois.

1 Petit poème de Regnier-Desmarais. On lit dans plusieurs éditions le Nœud d'amour, titre d'un autre ouvrage inconnu. — ^ La Montre d'amour, recueil de madrigaux, par Bonnecorse. (Voyez le recueil précédent, p. 229. — 3 Poëme de Coras. {Ibid.. note 2.) — ^ Michel Leclerc, de l'Académie française, né en 1622, mort en 1691, avait traduit en vers français les cinq premiers livres de la Hiéiusulern délivrée. — ^ Digne des Goths, peuples barliares, qui avaient détruit les sciences et les arts en Europe. — ^ Brossette assure que ce second perron de l'escalier de la Sainte-Chapelle fut appelé la plaine de Barbin depuis la publication de ce poëme, en mémoire du combat fantastique qui y avait été donné. — '' C'est pour exprimer le pêle-mêle que Boileau fait tomber Térence, poète latin qu'il estime, à côté de Guarini, auteur du Paslor fido, le Berger fidèle, tragi-comédie pastorale pleine de mauvais goiit. Dans son Art poétique, chant ui, il reproche à MoUère d'avoir

Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin Et sans honte à Térence allié Tabarin.

— 8 C'est pour la même raison que le célèbre auteur de la Cyropédie se trouve heurté par La Serre, poète dont les tragédies étaient pleines de gahmatias.

— 9 Petit roman anonyme. — "^ Mauvaise traduction d'un roman italien, faite par Scudéri- — "a Pierre Tardieu, sieur de Gaillerbois, avait été chanoine de la Sainte-Chapelle; mais il était mort dès l'année 1656. Ce chanoine était frère du lieutenant criminel Tardieu, fameux par son extrême avarice et par sa mort funeste. » (Note de Brossette.)

BOILEAIT. 4683. *01

Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure; Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure. D'un Le Vayer épais Giraut est renversé » ; Marineau, d'un Brébeuf à l'épaule blessé, En sent par tout le bras une douleur amère^ Et maudit la Pharsale aux provinces si chère *. D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi A longtemps le teint pâle et le cœur affadi '. Au plus fort du combat, le chapelain Garagne, Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne, (Des vers de ce poëme effet prodigieux!) Tout prêt à s'endormir bâille et ferme les yeux \ A plus d'un combattant la Clélie est fatale ^ : Girou « dix fois ' par elle éclate et se signale. Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri «. Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri, Est robuste de corps, terrible de visage. Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage.

. „ Giraut est un personnage imaginaire. Les œuvres de La Mothe Le Vayer ont été recueillies en deux volumes in-folio. L'épithète d'epais désigne et a g? sseur dTvolu„.e et le style de l'auteur. . (Note de ^^';^^^'^i7-:^^'^ Jn/P de Lucain traduite par Brébeuf en vers ampoules. Mar neau, suivant Sss tte est 10^ nom d'un chantre mort avant l'appantion du Lut nn. i 3 DodiUo autre chantre de la Sainte-Chapelle, était mort aussi avant la rubliSn 3; ce poëme. Ce Pmchène, qui lui aff^;|^^ !^ -^^^/^^^^ri )

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notes sur les notes dont Wendrock ^^icole) ava enric n ^^* j^

Tout le monde sait que ce jésuite, auquel on att bue '^ ^l^^o"J^ circulation du sang, écrivit sur trop de choses pour être ^^'^ ^lltïf cZL qua souvent de modération dans ses attaques. On 1 appela l avocat des perdues.

lOÎ LE LUTRIN, CHA.Vr V.

Il terrasse lui seul et Guibert et Grasset*, Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset; Et Gerbais l'agréable, et Guérin l'insipide.

Des chantres désormais la brigade timide

S'écarte^ et du Palais regagne les chemins.

Telle à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins.

Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante;

Ou tels devant Achille, aux campagnes ûu Xanthe,

Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours;

Quand Brontin à Boirude adresse ce discours :

Illustre porte-croix, par qui notre bannière

N'a jamais en marchant fait un pas en arrière ',

Un chanoine lui seul triomphant du prélat

Du rochet à nos yeux ternira-t-il l'éclat?

Non, non . Pour te couvrir de sa main redoutable,

Accepte de mon corps l'épaisseur favorable ^

"Viens; et, sous ce rempart, à ce guerrier hautain

Fais voler ce Quinault, qui me reste à la main *.

A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage.

Le sacristain, bouillant de zèle et de courage,

Le prend, se cache, approche, et droit entre les ycuN

Frappe du noble écrit l'athlète audacieux.

Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête.

> « Tons ces noms de chantres sont des noms inventés. Cependant, après la publication du Lu!) in, l'auteur reçut des plaintes de quelques personnes qui portaient les mêmes noms > Cette note de Brossette pourrait confirmer au besoin la conjecture que nous venons de hasarder sur l'allusion au jésuite Fabri. — * Brossette a vu dans ce vers un souvenir de la fièro contenance du portecroix dans une rencontre des processions de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, le jour de Pâques. Celle de la Cathédrale devait passer la première; mais elle fut, dit-il, obligée de céder le pas à la collégiale, soutenue par les huissiers du Parlement, qui accompagnaient le premier président, paroissien de l'antique chapelle des rois. — 3 « Iliade, 1. viii, vers 267. » {^ole de Boileau.) — * Dans sa troisième satire, imprimée sept ans avant le Lutrin, Boileau avait dit eu parlant des premières pièces dramatiques de ce poète :

Et jusqu'à Je vous kait, tout s'y dit tendrement.

BOIF.EAU. — lfi83. 103

Le livre sans vigueur mollit contre sa tète.

Le chanoine les voit; de col«'re embrasé :

Attendez, leur dit-il, couple lâche et rusé.

Et jugez si ma main, aux grands exploits novice,

Lance à mes ennemis un livre qui mollisse.

A ces mots, il saisit un vieil Infortiat *,

Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat %

Inutile ramas de gothique écriture,

Dont quatre ais mal unis formaient la couverture.

Entourée à demi d'un vieux parchemin noir.

Où pendait à trois clous un reste de fermoir.

Sur Tais qui le soutient auprès d'un Avicenne *,

Deux des plus forts mortels l'ébranleraient à peine *;

Le chanoine pourtant l'enlève sans effort,

Et sur le couple pâle et déjà demi-mort

Fait tomber à deux mains l'effroyable tonnerre.

Les guerriers, de ce coup, vont mesurer la terre.

Et, du bois et des clous meurtris et déchirés,

Longtemps, loin du perron, roulent sur les degrés.

Au spectacle étonnant de leur chute imprévue. Le prélat pousse un cri qui pénètre la nue. Il maudit dans son cœur le démon des combats. Et de l'horreur du coup il recule six pas. Mais bientôt rappelant son antique prouesse. Il tire du manteau sa dextre vengeresse; Il part, et, de ses doigts saintement allongés. Bénit tous les passants en deux files rangés. Il sait que l'ennemi, que ce coup va surprendre.

1 « Livre de droit d'une grosseur énorme. » [Note de Boileau.) C'est le uoin de la seconde partie du Digeste, qui est un recueil des décisions des plus fameux jurisconsultes romains, composé par ordre de l'empereur Justiiiien.

— 2 Deux anciens jurisconsultes, l'un du treizième siècle, l'autre du seizième.

— 3 Auteur ariibe, philosophe et médecin, mort en 1037. — i Parodie du tableau de Turnus soulevant, pour écraser Knée, une pierre énorme que douze hommes auraient à peine portée, {Enéide, 1. xii, vers 896-900.)

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