‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 33 sur 88 · LE LUTRIN, CHANT VI · texte numérisé non relu

LE LUTRIN, CHANT VI

Sous le joug des péchés leur foi s'appesantit ;

Le moine secoua le cilice et la haire ;

Le chanoine indolent apprit à ne rien faire;

Le prélat, par la brigue aux honneurs parvenu.

Ne sut plus qu'abuser d'un ample revenu,

Et pour toutes vertus fit, au dos d'un carrosse,

A côté d'une mitre armorier sa crosse *.

L'Ambition partout chassa l'Humilité,

Dans la crasse du froc logea la Vanité*.

Alors de tous les cœurs l'union fut détruite.

Dans mes cloîtres sacrés la Discorde introduite

Y bâtit de mon bien ses plus sûrs arsenaux.

Traîna tous mes sujets au pied des tribunaux '.

En vain à ses fureurs j'opposai mes prières :

L'insolente, à mes yeux, marcha sous mes bannières.

Pour comble de misère, un tas de faux docteurs

Vint flatter les péchés de discours imposteurs;

Infectant les esprits d'exécrables maximes.

Voulut faire à Dieu même approuver tous les crimes

Une servile peur tint lieu de charité;

Le besoin d'aimer Dieu passa pour nouveauté ;

Et chacun à mes pieds, conservant sa malice.

N'apporta de vertu que l'aveu de son vice^

Pour éviter l'affront de ces noirs attentats, J'allai chercher le calme au séjour des frimas. Sur ces monts entourés d'une éternelle glace Où jamais au printemps les hivers n'ont fait place; Mais jusque dans la nuit de mes sacrés déserts Le bruit de mes malheurs fait retentir les airs. Aujourd'hui même encore une voix trop fidèle

' Ci-dessus, p. 61. — ' Brossette trouve ici le souvc-iir d'un mot d( Socrate, ou plutôt de son disciple Antistbèiie, qui, à la vue d'un philosophe portant par affectation des vêtements tout déchirés, s'écria : Je vois ta vanit .i travers les trou? de ton montcau. — ^ Ci-dessus, p. 61. — * Ibi^J. — * Ci dessu?, p. 62.

BOTLEAl. — iriS3. 107

Ma (l'un triste dvsastvo apporté la nouvelle : J'apprends que^ dans ce temple où le plus saint des rois Consacra tout le fruit de ses pieux exploits ' Et signala pour moi sa pompeuse largesse, L'implacable Discorde et Tinfâme Mollesse^ Foulant aux pieds les lois, Thonneur et le devoir, L'surpent en mon nom le souverain pouvoir. Souffriras-tu, ma sœur, une action si noire? Quoi ! ce temple, à ta porte élevé pour ma gloire. Où jadis des humains j'attirais tous les vœux. Sera de leurs combats le théâtre honteux ! Non, non; il faut enfin que ma vengeance éclate : Assez et trop longtemps l'impunité les flatte '. Prends ton glaive, et, fondant sur ces audacieux. Viens aux yeux des mortels justifier les cieux.

Ainsi parle à sa sœur cette vierge enflammée : La grâce est dans ses yeux d'un feu pur allumée. Thémis sans différer lui promet son secours, La flatte, la rassure et lui tient ce discours : Chère et divine sœur, dont les nlains secourables Ont tant de fois séché les pleurs des misérables. Pourquoi toi-même, en proie à tes vives douleurs. Cherches-tu sans raison à grossir tes malheurs? En vain de tes sujets l'ardeur est ralentie : D'un ciment éternel ton Église est bâtie; Et jamais de l'enfer les noirs frémissements

' Allusion à la sainte couronne d'épines, au fragment de la vraie croiv et à quelques autres reliques insignes de la Passion formant le trésor de la Sainte- Chapelle. Ce vers n'est pas très-exact, car il semble dire que ces richesses furent le fruit des croisades de saint Louis. Or, sa première croisade n'eut lieu qu'en 1248; et dès 1239 il avait obtenu la sainte couronne, qui lui fut cédée par les Vénitiens et par l'empereur d'Orient Baudouin II. Le fragment de la vraie croix arriva de Constaniinople à Paris en 1241; et ce fut alors que le pieux roi lit bâtir la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248, avant son départ pour Damiette. La collégiale fut fondée à la même époque. — •> Ce vers est significatif. Port-Royal avait essayé, mais vainement, du vivant de Mazarin, de punir le zèle que l'évèque de Coutances, trésorier de la Sainte-Chapelle, avait fait éclater contre les doctrines de Janséoius, (Ci-dessus, p. 40-45.)

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