LE LUTRIN, CHA-NT VI
N'en sauraient ébranler les fermes fondements '. Au milieu des combats, des troubles, des querelles, Ton nom encor chéri vit au sein des fidèles. Crois-moi; dans ce lieu même où Ton veut t'opprimer Le trouble qui t'étonne est facile à calmer; Et, pour y rappeler la paix tant désirée. Je vais t'ouvrir, ma sœur, une route assurée. Prête-moi donc l'oreille, et retiens tes soupirs.
Vers ce temple fameux, si cher à tes désirs.
Où le Ciel fut pour toi si prodigne en miracles.
Non loin de ce palais où je rends mes oracles.
Est un vaste séjour des mortels révéré
Et de clients soumis à toute heure entouré ^.
Là, sous le faix pompeux de ma pourpre honorable.
Veille au soin de ma gloire un homme incomparable,
Ariste, dont le Ciel et Louis ont fait choix
Pour régler ma balance et dispenser mes lois '.
Par lui dans le barreau sur mon trône affermie.
Je vois hurler en vain la chicane ennemie;
Par lui la vérité ne craint plus l'imposteur.
Et l'orphelin n'est plus dévoré du tuteur.
1 Boileau, lorsqu'il écrivit ces vers solennels, n'aurait-il pensé qu'au proci du Lutrin? Nous ne pouvons nous empêcher de voir dans ces-noirs frémisse ments, dans ces combats, ces troubles, ces querelles, qui avaient menacé la jjié desûdèles sans l'anéantir, un tout petit reflet des souvenirs de la guerre faite Port-Royal à l'occasion du formulaire. Gomme tous les novateurs, les jansi nistes se proclamaient les défenseurs de l'Église véritable, et s'appliquaient promesse d'indéfectibilité. — ^ L'hôtel de la Présidence, dont il est ici que tion, était situé à cent mètres environ du Palais de justice et de la Sainti Chapelle, avec laquelle il communiquait par un couloir. C'était autrefois demeure du concierge ou bailli, qui avait la garde et l'intendance de tout Palais. 11 fut destiné, en 1617, au preujier président du Parlement de Paris; i c'est aujourd'hui l'hôtel de la Préfecture de police, rue de Jérusalem, quai d( Orfèvres. Compris dans l'enclos sur lequel s'étendait la juridiction du trésorie il faisait partie de la petite paroisse dont le vicaire de la chapelle-basse éta le curé. (Morand, Histoire de la Sainte-Chapelle, p. 95-97, p. 299.) — ' C( Ariste était le premier président Guillaume de Lamoignon , mort depuis si ans lorsque ce chant parut. Nous avons parlé ailleurs de cet hommage po thume. (Ci-dessus, p. 58-60.)
BOILEAU. — 1G8J. lOf)
Mais puurqiiui vainement t'en retracer l'image? Tu le connais assez : Ariste est ton ouvrage ; C'est toi qui le formas dès ses plus jeunes ans : Son mérite sans tache est un de tes présents. Tes divines leçons, avec le lait sucées. Allumèrent l'ardeur de ses nobles pensées. Aussi son cœur, pour toi brûlant d'un si beau feu, N'en fît point dans le monde un lâche désaveu ; Et son zèle hardi, toujours prêt à paroîtrc, N'alla point se cacher dans les ombres d'un cloître. Va le trouver, ma sœur : à ton auguste nom Tout s'ouvrira d'abord en sa sainte maison. Ton visage est connu de sa noble famille ; Tout y garde tes lois, enfants, sœur, femme, fille K Tes yeux d'un seul regard sauront le pénétrer. Et pour obtenir tout tu n'as qu'à te montrer.
Là s'arrête Thémis. La Piété charmée Sent renaître la joie en son âme calmée ^. Elle court chez Ariste; et s'offrant à ses yeux : Que me sert, lui dit-elle, Ariste, qu'en tous lieux Tu signales pour moi ton zèle et ton courage Si la Discorde impie à ta porte m'outrage? Deux puissants ennemis, par elle envenimés. Dans ces murs, autrefois si saints, si renommés, A mes sacrés autels font un profane insulte. Remplissent tout d'effroi, de trouble et de tumulte. De leur crime à leurs yeux va-t'en peindre l'horreur : Sauve-moi, sauve-les de leur propre fureur.
Elle sort à ces mots. Le héros en prière Demeure tout couvert de feux et de lumière.
' Guillaume de Lamoignon avait eu cinq fils et cinq filles, dont deux étaient mariées et deux religieuses visitandines; une seule était demeurée avec lui. — 2 Voilà deux vers bien faibles.
i \0 I.K J.LTRIN, C.HA.VT VI,
De la céleste fille il reconnaît Téclat,
Et mande au même instant le chantre et le prélat \
Muse, c'est à ce coup que mon esprit timide Dans sa course élevée a besoin qu'on le guide Pour chanter par quels soins, par quels nobles travaux Un mortel sut fléchir ces superbes rivaux.
Mais plutôt, toi qui fis ce merveilleux ouvrage, Ariste, c'est à toi d'en instruire notre âge. Seul tu peux révéler par quel art tout-puissant Tu rendis tout à coup le chantre obéissant. Tu sais par quel conseil rassemblant le chapitre Lui-même de sa main reporta le pupitre , Et comment le prélat, de ses respects content. Le fit du banc fatal enlever à l'instant ^ : Parle donc; c'est à toi d'éclaircir ces merveilles. 11 me suffit, pour moi, d'avoir su par mes veilles Jusqu'au sixième chant pousser ma fiction, Et fait d'un vain pupitre un second Ilion. Finissons. Aussi bien, quelque ardeur qui m'inspire, Quand je songe au héros qui me reste à décrire, Qu'il faut parler de toi, mon esprit éperdu Demeure sans parole, interdit, confondu.
Ariste, c'est ainsi qu'en ce sénat illustre
Où Thémis, par tes soins, reprend son premier lustre,
Quand, la première fois, un athlète nouveau
Vient combattre en champ clos aux joutes du barreau,
Souvent, sans y penser, ton auguste présence
Troublant par trop d'éclat sa timide éloquence.
Le nouveau Cicéron, tremblant, décoloré,
1 C'est de la prose : la verve du poëte s'était éteinte dans ce chant, qui ne semble fait que pour amener l'éloge du premier président. (Ci-dessus, p. GO.; — 2 Voyez ci-dessus, p. 3S-40, l'histoire du procès qui donna lieu à cette satire, et la sentence de Laraoignon, qui termina la chose à l'amiable.
TOMAlRi;. — 17"2n. 1 1 I
Cherche en vain son discours sur sa langue égaré; En vain pour gagner tenipS;, dans ses transes aflreuses. Traîne d'un dernier mot les syllabes honteuses; Il hésite, il bégaye; et le triste orateur Demeure enfin muof aux yeux du spectateur'.
LA HENRTADE,
pot'ine épique par Voltaire ^ — 1723.
Ce fut en 171S, au château de Saint- Ange, près de Fontainebleau, chez M. de Caumartiu, que Voltaire prit, dit-on, l'idée de son poëme dans quelques entretiens historiques avec ce conseiller d'État, grand admirateui; de Henri IV. Mais il n'y travailla sérieusement que deux années après, à l'âge de vingt-trois ans, durant son séjour à la Bastille, où il avait été renfermé à cause d'une satire anonyme contre le gouvernement, qu'on lui avait atti'ibuée. Lorsqu'il sortit de prison, au bout d'im an, avec les six premiei's chants de son épopée ^, il fallut aller remercier le régent, qui lui avait rendu la liberté ; et le marquis de Noce se chargea de le présenter. Pendant qu'ils attendaient dans l'antichambre du prince, au milieu d'une foule de solliciteurs, un orage épouvantable éclata sur Paris ; et Voltaire, regardant le ciel^ s'écria de manière à être entendu : Quand ce serait im régent cpji gouvernerait là-haut, les choses n'en iraient pas plus mal. Le marquis, indigné de ce sai'casme tout à la fois injurieux et impie, dit au prince en l'abordant : Monseigneur, voilà le jeune Arouet que vous
' Il paraît que Boileau avait en \ue Barbier d'Aucour, auquel ce malheur était arrivé la première fois qu'il avait plaidé devant le Parlement, et qui depuis n'avait plus osé ouvrir la bouche en public. Cet orateur manqué était, du reste, un homme d'esprit; et l'Académie frtnçaisc lui ouvrit ses portes en 1683, l'année même où ces vers parurent. Mais il avait publié contre Jean Racine une satire intitulée Apollon vendeur de mithridate ou Apollon charlatan ; et Boileau le punit d'avoir attaqué son ami. — - Né en 5694, mort en 1778. — ^ Des six cliants quil composa à la Bastille, Voltaire n'a conservé que le second, on se trouve le récit de la Saint-Barthélémy. Il refit les cinq autres, et en versilia trois nouveaux, qui complétèrent l'édition de 1723. Ainsi ce poëme parut d'abord en neuf chants ; cinq ans plus tard il en eut dix. On a souvent répété que Voltaire n'avait que vingt et un ans lorsqu'il publia la Henriade; mais il en avait alors près de trente, et trente-cinq lorsqu'il la remania en la complétant; il l'a même retouchée toute sa vie.
venez de tirer de la Bastille, et que vous allez y renvoyer; et il se mit à lui raconter l'aventure. Le régent en rit aux éclats et accorda iine gratitication au jeune poëte, dont l'esprit et la philosophie promettaient tant. Voilà Voltaire au moment où il faisait intervenir le Ciel et saint Louis dans la conversion de Hemi IV au catholicisme, et voilà le Mécène auquel il fallait faire agréer cette intervention du Ciel dans les affaires d'ici-has. Voilà aussi le siècle auquel il fallait plaire ; car le dix-huitième siècle c'est Voltaire et le régent.
Il y a dans l'histoire de ce poëme une autre circonstance qui doit servii' également de préambule à l'examen que nous allons en faire. Ce n'est pas à Paris qu'il fut publié, c'est à Londres ' ; ce n'est pas aux descendants catholiques de saint Louis et de Henri IV, c'est à la reine d'Angleterre qu''il fut dédié. Le poëte avait dû s'y prendre de façon à ne pas choquer l'hérésie. Aussi pi'omit-il dans sa dédicace de la morale sans superstition^ ce qui voulait dke du christianisme au goût des protestants et des incrédules.
Buffon disait vingt ans plus tard à l'Académie française, et peutêtre en présence de Voltaire, qui était académicien : Le style est l'homme. Dans ce poëme, en effet, nous allons retrouver le poëte, esprit léger, satirique, incrédvde , qui alla chercher sa philosophie à Londi'es parmi les libres penseurs et qui dédia ses chants catholiques à une reine hérétique.
Qu'est-ce donc que la Henriade? Une histoire infidèle, satirique et protestante de la Ligue, versifiée avec goût, malgré de très-nombreuses néghgences, et qui n'a de beautés vraiment poétiques que dans quelques pages, cousues çà et là sur un pauvre fond, comme ces lambeaux de pourpre dont parle Horace :
Purpureus laie qui splendeat unus et aller Assuitur pannus.
Considérons successivement dans son auteur le poëte sans invention, le philosophe sans croyances religieuses et par conséqpient sans merveilleux, le versificateur sans travail : sous ces trois titres vont se ranger tout natm-ellement les principales remarques à faire sur les défauts et les beautés de cette composition, quelquefois brillante, mais sans génie.
Condamnée par le public, qui ne la lit plus ^ cette œuvre sans in-
1 Ce poëme parut en 1723, sous le titre de In Ligue, et ne fut nommé la Henriade qu'à sa seconde édition, donnée à Londres encore, en 1726. — 2 (( Quant il son poème épique, dit le célèbre comte de Maistre dans son entretien sur Voltaire, je n'ai pas droit d'en parler; car, pour juger un livre,
térèt ne vaiulruit vniinieut pas la peiiio d'être aussi longuement analysée si l'examen que nous allons en faire ne devait pas avoir pom* piincipal but l'étude de Voltaire et de son époque. Il nous a paru, d'ailleurs, que le chantre de Henri IV, sévèrement jugé comme poëte, n'avait peut-être pas encore été mis à sa place comme versilicateur. On persévère à ranger quelques morceaux de son épopée parmi les modèles de style et les ornements de la mémoire : ne serait-il pas temps d'en linir avec ce préjugé fatal aux lettres, en montrant des incon-ections sans lin et des fautes de toute espèce jusque dans les pages de la Ilenriade les plus vantées ' ?