‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 40 sur 88 · L ECOLE DE UONSAUD ET L ECOLE DE MALHERBE · texte numérisé non relu

L ECOLE DE UONSAUD ET L ECOLE DE MALHERBE

satire neuvième de Régnier. — De 1606 à 1608.

Cette satire, l'une des meilleures de Régnier, n'a pas cependant tout le mérite littéraire de la troisième. Mais elle est précieuse pour l'hisloii'e de notre poésie et de notre langue, puisqu'elle compare les deux écoles qui, à la tin du seizième siècle , se disputaient le Parnasse français , celle de Ronsard , heureusement près de finir, et celle de Malherbe, d'où allaient sortir Corneille et Racine.

Ronsard, qui avait de la verve, de l'invention et une fécondité sans pareille, mais qui manquait de goût et même parfois de bon sens, s'était avisé de nous faire une langue nouvelle, savante et beaucoup plus riche en introduisant subitement et violemment dans le français les tournures et les expressions grecques et latines. Il avait dit en terminant le quatrième livre de sa barbare épopée, la Franciadc :

Les Français qui mes vers liront.

S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.

En effet, de son vivant même, il eut besoin de commentateurs, tant son style était quelquefois ininteUigible '. Mort depuis vingt

1 En voici un exemple ; c'est une invocation à Bacchus, sorti de la cuisse de Jupiter :

O cuisse-né Bacchus, mystique, hyménéen,

Carpime, evaste, agnien, nianique, linécii,

Evie, euboléeii, baladin, solitaire,

Vengeur, satyre, roi, germe des dieux et père,

Martial, iiomien, cornu, vieillard, enfant,

Preaii, nyctélien ! Gan^e vit triomphant

Ton char enorgueilli de ta dextre fameuse,

Qui avait tout conquis jusqu'à la nicr gemmeuse.

[Hymne de Bacchus, a Jean Briiion.,

il'l SATIRE?;.

ans ', après un demi-siècle de gloire et d'autorité absolue , ce prince des poètes, c'est le nom qu'on lui donnait, avait déjà beaucoup perdu de son prestige ; mais ses disciples, quoique moins hardis que leur maître , persévéraient cependant dans la fausse voie qu'il leur avait tracée. Régnier jurait encore par lui^ et remplissait son style de latinismes, (i Ronsard et les auteurs ses contemporains, dit Labruyère, ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi: ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l'ont exposé à la manquer povu- toujours et à n'y plus revenir -. »

Malherbe avait trente ans lorsque Ronsai-d disparut, 11 était né avec un bon sens rare, qui lui fit deviner les illusions de son maître, et avec une fermeté d'âme, une originalité brusque et impérieuse, qui ne lui permirent pas de transiger avec l'erreur. 11 ramena notre idiome national à ses destinées , en cherchant ses lois dans notre génie, son harmonie dans notre oreille. Au lieu d'étudier le français dans les livres de Rome et d'Athènes, il le trouvait à Paris ; et c'était sans doute pour formuler plus énergiquement sa pensée que, lorsqu'il était interrogé sur la valeiu" ou l'élégance d'un mot, il renvoyait aux crocheteurs du Port-au-Foin , en disant qu'ils étaient ses maîtres pour le langage^. L'abus qu'on avait fait du grec et du latinle poussa même à des accès de mauvaise humeur contre les Grecs et les Latins eux-mêmes ' : il aurait presque voulu qu'on les oubliât , ce qui, du reste, aurait mieux valu que de les copier aussi sottement. Quant au patriarche des novateurs, qui avait dénaturé notre langue et notre poésie par amour pour les anciens, l'anecdote suivante nous montrera le cas qu'il en faisait : elle nous a été conservée par le plus habile et le plus fidèle de ses disciples. « Il avait effacé, dit Racan, plus de la moitié de son Ronsard, et en cotait à la marge les raisons. Un jour Yolande, Racan, Coloumby et quelques autres de ses amis le feuilletaient sur sa table; et Racan lui ilemanda s'il approuvait ce qu'il n'avait point effacé. Pas plus que le reste, dit-il. Cela donna sujet à la compagnie et entre autres à Coloumby de lui dire que, si l'on trouvait ce livre après sa mort, on croirait qu'il am'aitpris pour bon ce qu'il n'avait pas effacé. Sur quoi il lui répondit qu'il disait vrai: et tout à l'heure il acheva d'effacer le reste '. »

Malherbe ne traitait guère mieux l'abbé Desportes, oncle de Régnier. 11 disait que, s'il voulait se donner la peme de relever les fautes

* En 1585. — * Des ouvrages de l'esprit. — ' Vie de Malherbe, par Racan. — • «< Il n'aimait point du tout les Grecs, dit Racan dans la vie de ce poète, et particulièrement il s'était déclaré contre le galimatias de Pindare. Pour les Latins, celui qu'il aimait le plus était Stacc, et après lui Senèquc le tragique, Horace, Juvénal. Ovide et Martial. » — ^ Ibid.

RF.ÙMKR. — PF. KKX» A 1008. \TA

lie ce poi't»^ . il ferait un rcciu'il aussi gros que toutes ses œuvres réunies'. Ci' jugement était par trop sévère ; car l'abbé Desportes, tout eu marcbant dans la voie tracée par Ronsard, s'était défié des excès de son maître, auquel il survécut plus de vingt ans ^. Il ne copia plus servilement les anciens; il les imita, et parla français. Il avait conservé les inversions forcées de son école; mais il fut plus en garde que la plupart de ses contemporains contre les enjambements et les hiatus. Il commença même à tirer notre langue poétique de la barbarie où la fougue des novateurs l'avait jetée; et son style présage déjà l'harmonie dont Malherbe allait trouver les lois. L'ennemi de Ronsard fut donc beaucoup trop sévère dans la sentence qu'il porta sur le plus modéré de ses disciples ; mais il ne l'émit sans doute qu'après la scène que nous allons rap])orter et qui donna lieu à la satire suivante de Régnier. C'est encore Racan qui nous eu a transmis le souvenir.

« Malherbe, dit-il, avait été ami de Régnier le sath'ique , et il l'estimait, en son genre, à l'égal des Latins ; mais il survint entre eux un divorce dont voici la cause. Étant allé diner ensemble chez l'abbé Desportes, oncle de Régnier, ils trouvèrent qu'on avait déjà servi le potage. Desportes, se levant de table , reçut Malherbe avec grande civilité, en offrant de lui donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il avait nouvellement faits. Comme il se mil en devoir de monter en son cabinet pour l'aller quérir, Malherbe lui dit qu'il les avait déjà vus, que cela ne méritait pas qu'il prit cette peine , et que son potage valait mieux que ses psaumes. Cette brusquerie déplut si fort à Desportes qu'il ne lui dit pas un mot durant tout le diner ; et aussitôt qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent, et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Régnier de faire sa satire contre Malherbe '. »

Se déclarant donc le champion de Ronsard et de son oncle , Régnier envisage tour à tour le coté littéraire et le côté moral de la question; et sans nommer son adversaire ;, il le définit de façon cfu'on ne peut s'y méprendre. Il en fait un ennemi de l'antiquité classique, du bon guùt et du génie : c'est la première partie de sa satire. Dans la seconde, après avoir montré la part que la passion et l'intérêt ont dans les jugements des hommes, il explique la folie des ré-

^ Vie de Malherbe. — ^ Il mourut le 5 octobre iGOti. C'est lui que Boileau, en parlant de la chute de Ronsard, a nommé dans son Art poétique :

Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut, Rendit phis naeniis Desportes et Bertaut.

— ^ Vie de Malherbe.

iormateui's et de leur chef par l'envie qui leur a troublé le cœur et la tête.

Aufondj c'est Malherbe qui avait raison, et la postérité lui a donné gain de cause. Mais son caractère et son genre de talent lui firent prêter le flanc à la satire ; et Régnier prolita de tout ce qui le rendait vulnérable, c'est-à-dire de son mépris pour les poètes de l'antiquité, du rude conseil qu'il donnait à ses disciples en les envoyant étudier le français sur les places de Paris , au milieu des portefaix , et enfin de la préférence qu'il semblait donner au travail de l'expression sur celui de la pensée. Malherbe, en eôet, avait plus de goût que de génie, plus de prudence que de hardiesse, plus d'harmonie dans l'oreiUe que de puissance dans l'imagination; il se montrait, en un mot^ plus ordinairement versificateur que poëte. Il était donc facile de tourner ses qualités en défaut, en l'accusant d'être moins occupé du fond que de la forme. 11 parait qu'il fut sensible à ce reproche, puisqu'il disait souvent à Racan : « Voyez-vous, Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangem's de syllabes , et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos chacune en leur rang. » Oui, la postérité l'a dit, et les a remerciés d'avou" fait la langue de Racine ; et ce labeur modeste a été assurément plus avantageux au génie poétique de la France que l'enthousiasme de Ronsard, qui s'était embaiTassé dans un mélange de français, de grec et de latin.

Ce préambule était nécessaire à l'intelligence et à l'appréciation de la satu-e de Régnier. Elle a deux cent cinquante vers, dont un bon nombre sont obscurs, négligés et prosaïques, ^'ou3 citerons les plus remarquables.

Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, Pendant qu'en leur métier jour et nuit tu t'amuses Et que d'un vers nombreux, non encore chanté *, Tu te fais un chemin à l'immortalité, Moi qui n'ai ni l'esprit ni l'haleine assez forte

^ Ce Nicolas Rapin, né en Poitou en 15 iO, mort à Tours en 1608, essaya de faire des vers français sans rimts et mesurés à la f-içon des vers grecs et latins. Il a, dit-on, travaillé à la satire ilénippéc. Tous les beaux esprits du temps lui firent des éloges funèbres et des épilapbes. Ses poésies latines sont estimées. Il ne faut pas le confondre avec le P. René Rapin, comme l'a fait par mégarde M. Tissot, dans ses Leçons et modèles de liitérature française. Ce jésuite, auteur du poôme des Jardins, — Hortoru;./ lihri IV, — n"a vii le jour qu'en 1620, sept ans après la mort de Régnier.

UEGNIEU. — DK lUOG A 1608. 173

Pour te suivre de près et te servir d'escorte, Je me contenterai, sans me précipiter,

IVadmirer ton labeur, ne pouvant l'imiter

Contraire à ces rêveurs dont la muse insolente.

Censurant les plus vieux, arrogamment se vante

De réformer les vers, non les tiens seulement.

Mais veulent déterrer les Grecs du monument.

Les Latins, les Hébreux et toute l'antiquaille,

Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille :

Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif,

11 avait le cerveau fantastique et rétif;

Desportes n'est pas net, du Bellay trop facile;

Belleau ne parle pas comme on parle à la ville ' ;

Il a des mots hargneux, bouffis et relevés.

Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvés.

Gomment î il nous faut donc, pour faire une œuvre grande. Qui de la calomnie et du temps se défende. Qui trouve quelque place entre les bons auteurs. Parler comme à Saint- Jean parlent les crocheteurs'

Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire. Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire; Et, pour quelque vieux mot étrange ou de travers^ Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers? Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'égaye en la licence ^.

Il semble en leurs discours hautains et généreux

« Joachim du Bellay était mort en loGO, Rémi Belleau en 1377. — 2 «C'est- -dire comme parlent les crocheteurs do la place de Grève ou de la rne Saintean, qui est tout proche l'église de ce nom, appelée ponr cela Saint-Jean en \rève. Si notre antenr n'eût pas été irèné par la mesure lin vers, il aurait dit ins doute : Parler comme à In Grève parlent le.'i crocI:Pfei'r.v. » [Note de Bros- ;tie.) i Ubi pliira nilcnl in carnnîie, non l:o pauris

O.Tciifîar nvieiilis, elc.

(iliir.. Dp nr'.e pael., V, TiO (.t piiiv.)

Que le cheval volant n'ait passé que pour eux;

Que Phébus à leur ton accorde sa vielle;

Que la mouche du Grec* leurs lèvres emmielle;

Qu'ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nid

Et que des hauts esprits le leur est le zénith...

Qu'eux tout seuls du bien dire ont trouvé la méthode

Et que rien n'est parfait s'il n'est fait à leur mode.

Cependant leur savoir ne s'étend seulement

Qu'à regratter un mot douteux au jugement.

Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue ;

Épier si des vers la rime est brève ou longue ;

Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant

Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant;

Et laissent sur le vert le noble de l'ouvrage *.

Nul aiguillon divin n'élève leur courage;

Ils rampent bassement, faibles d'inventions.

Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions,

Froids à l'imaginer ^ Car s'ils font quelque chose.

C'est proser de la rime et rimer de la prose.

Que l'art lime et relime et polit de façon

Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ;

Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase.

Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase...

Or, Rapin, quant à moi, je n'ai point tant d'esprit. Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit,

' Pindare, sur les lèvres duquel, en son enfance, des abeilles se posèrent et firent leur miel. Platon, dont on a écrit la même chose, n'a pas fait profession de poésie. — * Négligent la pensée, qui est la partie la plus noble d'un ouvrage, l'abandonnent, comme ceux qui laissent à terre, sur l'herbe, ce qu'ils devraient ramasser. Expression proverbiale — ^ Froids lorsqu'il s'agit d'imaginer. « Malherbe, dit Racan, avait aversion des tictions poétiques. En lisant une élégie de Régnier, où ce poète feignait que la France s'était élevée au ciel pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle était pendant la Ligue, il demanda à Fauteur en quel temps cela était arrivé. Depuis cinquante ans, lui ajouta-t-ii, je n'ai pas quitté la France, l't je ne me suis pas aperçu qu'elle ait jamais bougé de place. » (Vie de Malherbe.)

REGNIER. — DE i606 A 1608. 177

Laissant là ces docteurs que les Muses instruisent

En des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent,

De SCS fautes un livre aussi gros que le sien.

Telles je les croirai quand ils auront du bien.

Et que leur belle muse, à mordre si cuisante.

Leur don'ra, comme à lui, dix mille écus de rente ';

De l'honneur, de l'estime, et quand par l'univers

Sur le luth de David on chantera leurs vers ^,

Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable

Et qu'ils sauront rimer une aussi bonne table.

S'ils ont l'esprit si bon, et l'intellect si haut,

Le jugement si clair, qu'ils fassent un ouvrage

Riche d'inventions, de sens et de langage,

Que nous puissions draper comme ils font nos écrits,

Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien appris

Mais, Rapin, mon ami, c'est la vieille querelle. L'homme le plus parfait a manque de cervelle; Et de ce grand défaut vient l'imbécillité. Qui rend l'homme hautain, insolent, eifronté; Et selon le sujet qu'à l'œil il se propose. Suivant son appétit il juge toute chose...

Philosophes rêveurs, discourez hautement ; Sans bouger de la terre, allez au firmament; Faites que tout le ciel branle à votre cadence,

• Desportes s'enrichit plus par le métier des vers qu'aucun poëte de sou temps. Charles IX le gratifia de huit cents écus d'or pour une seule petite pièce; Henri III lui donna dix mille écus d'argent comptant pour l'impression de quelques sonnets; et l'amiral de Joyeuse, pour un seul sonnet, lui livra les revenus d'une ahliaye. « Dans la même cour, dit Balzac, Torquato Tasso a eu besoin d'un écu, et l'a demandé à une dame de sa connaissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avait apporté en France, après y avoir fait un an de séjour ; et toutefois je m'assure qu'il n'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le moins, que le sonnet qui valut une abbaye. » {Note de Brossette.j — - Allusion aux Psaumes de son oncle.

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