REGNIER. — 1612. J
Et, prêchant la vendange, assuraient en leur trogne
Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux ivrogne.
Sa bouche est grosse et torte, et seml)le, en son porfil ',
Celle-h\ d'Ahzon, qui, retordant du fd.
Fait la moue aux passants, et, féconde en grimace.
Bave, comme au printemps une vieille limace.
Un râteau mal rangé pour ses dents paraissait.
Ou le chancre et la rouille en monceaux s'amassait...
Sa barbe, sur sa joue, éparse à l'aventure.
Où l'art est en colère avecque la nature,
En bosquets s'élevait, où certains animaux.
Qui des pieds, non des mains, lui faisaient mille maux.
Quant au reste du corps, il est de telle sorte Qu'il semble que ses reins et son épaule torte Fassent guerre à sa tête, et par rébellion Qu'ils eussent entassé Osse sur Pélion; Tellement qu'il n'a rien en tout son attelage Qui ne suive au galop la trace du visage.
Pour sa robe, elle fut autre qu'elle n'était Alors qu'Albert le Grand ^ aux fêtes la portait; Mais toujours recousant pièce à pièce nouvelle. Depuis trente ans c'est elle, et si ce n'est pas elle; Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé Qui survécut au temps qui l'avait consommé '. Une teigne affamée * était sur ses épaules. Qui traçait en arabe une carte des Gaules. Les pièces et les trous, semés de tous côtés. Représentaient les bourgs, les monts et les cités.
' Profil. — ^ Fameux docteur de Paris, {^rand philosophe et grand théologien, mort en 1280. — ^ C'est le vaisseau qui porta Thésée d'Athènes en l'Ile de Crète, pour aller combattre le Miuotaure. i.cs Athéniens le conservèrent pendant plusieurs siècles, en substituant des ])lanches neuves à celles qui tombaient en pourriture, ce qui donna enfin occasion aux philosophes de ce temps-là de disputer si ce vaisseau, ainsi radoubé et renouvelé, était le même ou si c'en était un autre. (Plut., Vie de Thésée.) — '* Insecte qui avait rongé son habit.
Les filets séparés, qui se tenaient à peine,
Imitaient les ruisseaux coulant clans une plaine.
Les Alpes, en jurant, lui grimpaient au collet;
Et Savoi' qui plus bas ne pend qu'à un filet.
Les puces et les poux, et telle autre quenaille ^,
Aux plaines d'alentour se mettaient en bataille.
Qui, les places d'autrui par armes usurpant.
Le titre disputaient au premier occupant...
Un mouchoir et des gants avec ignominie.
Ainsi que des larrons pendus en compagnie,
Lui pendaient au côté, qui semblaient, en lambeaux,
Crier, en se moquant : Vieux linge, vieux drapeaux !
De l'autre brimbalait ^ une clef fort honnête.
Qui tire à sa cordelle une noix d'arbalète.
Ainsi ce personnage, en magnifique arroi,
Marchant pedetentim % s'en vint jusques à moi.
Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses
Qu'il fleurait * bien plus fort, mais non pas mieux que roses.
n me parle latin, il allègue, il discourt,
n réforme à son pied les humeurs de la cour :
Qu'il a pour enseigner une belle manière;
Qu'en son globe il a vu la matière première;
Qu'Épicure est ivrogne, Hippocrate un bourreau;
Que Barthole et Jason ^ ignorent le barreau;
Que Virgile est passable, encor qu'en quelques pages
Il méritât au Louvre être chifflé des pages;
Que Pline est inégal, Térence un peu joli :
Mais surtout il estime un langage poli ^
Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre :
* Pour oser transcrire de pareils vers, il fallait vraiment avoir besoin de montrer jusqu'où Régnier avait pu descendre. — ^ Se balançait. — 3 Pas à pas, gravement. — '►Flairait. — =• Célèbres jurisconfniltcs. Barthole naquit vers l'an 1313, et Jason en 1435. — ^ Boileau imitera ces vers dans sa troisième satire (ci-dessous, p. 208) . lorsqu'il fera dire à sou gentilhomme campagnard :
A mon gré le Corneille est joli quelquefois.
En vérité, pour moi.'j'aime le beau françois.
KEGNTER. — 1612. 185
L'un n'a point de raison et l'autre n'a point d'ordre...
Quant à son jugement, il est plus que parfait.
Et l'immortalité n'aime que ce qu'il fait.
Par hasard, disputant, si quelqu'un lui réplique
Et qu'il soit à quin : Vous êtes hérétique.
Ou pour le moins fauteur ; ou. Vous ne savez point
Ce qu'en mon manuscrit j'ai noté sur ce point...
Un valet, se levant le chapeau de la tête.
Nous vint dire tout haut que la soupe était prête.
Je connus qu'il est vrai ce qu'Homère en écrit.
Qu'il n'est rien qui si fort nous réveille l'esprit
Un gros valet d'étahle.
Glorieux de porter les plats dessus la table.
D'un nez de majordome et qui morgue la faim,
Entra, serviette au bras et fricassée en main;
Et, sans respect du lieu, du docteur ni des sauces.
Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chausses.
On le tance; il s'excuse; et moi, tout résolu,
Puisqu'à mon dam le Ciel l'avait ainsi voulu,
Je tourne en raillerie un si fâcheux mystère * ;
De sorte que monsieur m'obligea de s'en taire.
Sur ce point on se lave, et chacun en son rang
Se met dans une chaire ou s'assied sur un banc...
Or, entre tous ceux-là qui se mirent à table, 11 n'en était pas un qui ne fût remarquable. Et qui sans éplucher n'avalât l'éperlan ^ L'un en titre d'oftice exerçait un berlan ^ ; L'autre était des suivants de madame Lippée*; Et l'autre chevalier de la petite épée ^
1 Une si fâcheuse représentation. Autrefois une représentation théâtrale s'appelait un mystère. — ^ Qui ne mangeât goulûment, qui n'avalât les morceaux tout entiers. 'L>/je)-/û« est un petit poisson de mer. — ^ Brelan. Tenait une maison de jeu. — '• Un parasite. — ^ Un lilou, un coupeur de bourse. Les filous se servaient pour couper les bourses de couteaux ou de petites épées.
En forme d'échiquier les plats rangés sur table N'avaient ni le maintien ni la grâce accostable; Et bien que nos dîneurs mangeassent en sergents, La viande pourtant ne priait point les gens K
Mon docteur de menestre% en sa mine altérée, Avait deux fois autant de mains que Briarée; Et n'était, quel qu'il fiit, morceau dedans le plat Qui des yeux et des mains n'eut un échec et mat...
Devant moi, justement^ on plante un grand potage D'où les mouches à jeun se sauvaient à la nage. Le brouet était maigre; et n'est Nostradamus, Qui, l'astrolabe ^ en main, ne demeurât camus % Si, par galanterie ou par sottise expresse. Il y pensait trouver une étoile de graisse. Pour moi, si j'eusse été sur la mer de Levant, Où le vieux Louchali '^ fendit si bien le vent % Quand Saint-Marc s'habilla des enseignes de Thrace % Je le comparerais au golfe de Patrasse *, Pour ce qu'on y voyait, en mille et mille parts. Les mouches qui flottaient en guise de soldarts, Qui morts semblaient encor, dans les ondes salées. Embrasser les charbons des galères brûlées.
J'ois, ce semble, quelqu'un de ces nouveaux docteur.^ Qui d'estoc et de taille étrillent les auteurs Dire que cette exemple est fort mal assortie. Homère, et non pas moi, t'en doit la garantie,
1 N'était pas engageante. — ' Le parasite. Docteur en soupe, du mot italien minestrn. — * Instrument astronomique. Recueil précédont, p. 202, note 5.
4 Déconcerte. Expression proverbiale. — * Fameux corsaire, renégat, né en
Italie, qui commanda l'aile gauche de la flotte turque à la bataille de Lépante. — •> Allusion à sa fuite précipitée — "^ Quand l'église de Saint-Marc, à Venise, fut ornée des drapeaux enlevés aux Ottomans, dont la capitale, Constanlinople, est dans l'ancienne Thrace. — » Le golfe de Patrasse ou Patras est celui de Lépante.