REGNIER. — 1G
Qui dedans ses écrits, en de certains effets, A comparé peut-être aussi mal que je fais.
Au reste, à manger peu, monsieur * buvait d'autant Du vin qu'à la taverne on ne payait comptant; Et se fâchait qu'un Jean *, blessé de la logique. Lui barbouillait l'esprit d'un ergo sophistique. Émiettant, quant à moi, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disait doucet je m'accordois, Leur voyant de piot ^ la cervelle échauffée, De peur, com.me on l'a dit, de courroucer la fée *.
Le pédant", tout fumeux de vin et de doctrine %
Répond, Dieu sait comment; le bon Jean se mutine;
Et semblait que la gloire, en ce gentil assaut.
Fût à qui parlerait, non pas mieux, mais plus haut.
Ne croyez en parlant que l'un ou l'autre dorme.
Comment! votre argument, dit l'un, n'est pas en forme.
L'autre : Tout hors du sens. — Mais c'est vous, malotru.
Qui faites le savant, et n'êtes pas congru ^
L'autre : Monsieur le sot, je vous ferai bien taire.
— Quoi? — Comment! est-ce ainsi qu'on frappe Despautère^?
Quelle incongruité ! — Vous mentez par les dents.
— Mais vous?... Ainsi ces gens, à se piquer ardents.
S'en vinrent du parler à tic tac, torche, lorgne ^;
Qui casse le museau; qui son rival éborgne;
Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau;
Qui, pour une rondache'% empoigne un escabeau.
1 Le monsieur est celui qui donne à manger. — 2 Ce Jean csfle parasite, suivant de madame Lippée, dont le poëte fait en outre un ergoteur. — 3 Vin.
— i Ou de réveiller le chat qui dort. — » Celui qui a fait la culbute en entrant. — ^ Boileau, dans sa satire du repas, imitera ce vers de Régnier, en l'affaiblissant, lorsqu'il dira :
Et déjà tout bouillant de vin et de colère.
— ■? Et n'allez pas ad rem. — ^ Grammairien dont le rudiment était classique alors. Le frapper, c'était pécher contre les règles de la grammaire. — ^ Torche, lorgne, vieille locution, signifie à tort et à travers. — i" Espèce de bouclier rond.
Tandis que chacun crie de son côté, et cfue le chevalier de la petite épée s'efforce de séparer les combattants,
Je cours à mon manteau, je descends l'escalier. Et laisse avec ses gens monsieur le chevalier. Qui voulait mettre barre entre cette canaille. Ainsi sans coup férir je sors de la bataille. Sans parler de flambeau ni sans faire aucun bruit.
Régnier avait tout ce qu'il fallait poiu- faille un poète du premier ordre s'il était né à une meilleure époque, ou si, pourvu de l'instinct et du goût de Malherbe, il avait su, comme lui, deviner et préparer la langue de Corneille et de Racine. Il a de la verve, de l'originalité, du trait, de l'abandon et quelque chose de la bonhomie de La Fontaine. Mais, faute de correction dans le style et de mesure dans la pensée, il n'a pas atteint la hauteur à laquelle, avec beaucoup moins de talent naturel, arriva RoUeau Despréaux cinquante ans après lui. Son français est encore barbare; et sa phrase, mal construite, est souvent obscure, quelquefois même à peine intelligible. Ses vers sont remplis d'hiatus, d'enjambements, de consonnances à l'hémistiche, de mots tronqués, comme don'rai pom" donnerai, de syllabes muettes qui demandaient à être éhdées. Mais ce qu'il y a de pire dans son style, c'est que, comme l'a si bien dit l'autem" de l'Art poétique, il se sent des lieux que fréquentait l'auteur. C'est peu que les expressions triviales y abondent : on y rencontre à chaque instant des termes si sales que la bienséance ne permet pas de les transcrire. « Régnier, dit le P. Rapin, n'est pas digne des honnêtes gens ^ »
Ne pouvant passer sous silence ce sale écrivain, puisqu'il figure dans toutes les histoh-es httéraires et même dans presque tous les recueils de poésies classiques, nous avons cru devoii' montrer ce qu'on peut étudier dans ses satu'es sans se souiller l'imagination, et l'apprécier assez en détail pour qu'on n'eût pas besoin de recourir au texte de ses oeuvres. Au reste, nous avons cité à peu près tout ce qu'on y admire.
On a dit que ce malheureux poète , effrayé par les jugements de Dieu, s'était converti à la hn de sa vie ; et l'on cite pour preuve de sou changement quelques pièces chrétiennes, entre autres ce sonnet, où respke, en effet, une componction pleme d'amertume :
1 Réflexions sur la poétique; part, il, 7'éflex. 28.
BOiLEAU, — 1065-1666. 189
0 Dieu ! si mes péchés irritent ta fureur, Contrit, morne et dolent, j'espère en la clémence. Si mon deuil ne suffit à purger mon offense. Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur;
Et, ne voyant salut que par la pénitence.
Mon cœur, comme mes yeux, s'ouvre à la repcntance;
Et me hais tellement que je m'en fais horreur.
Je pleure le présent, le passé je regrette; Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite; Dans mes rébellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse, Comme de père à fils uses-en doucement. Si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce.
Hélas ! c'est peu pour rassurer sur le compte d'un aussi grand coupable qu'un acte de contrition en vers. Tout ce qu'on sait de ses derniers moments, c'est que, victime tout le premier du vice qu'il avait célébré dans ses vers , il mourut, épuisé par la débauche , à trenteneuf ans, dans une hôtellerie à Rouen. A trente ans il était déjà inûi'me et décrépit.