‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 46 sur 88 · DISCOURS AU ROI · texte numérisé non relu

DISCOURS AU ROI

placé par Bou-eau en tête de ses satires. — 166b-1666.

Boileau avait déjà composé cinq salues lorsqu'il écrivit ce discours, au commencement de l'année 1663. Il s'excuse donc de ne pas avoir chanté plus tôt les louanges d'unmonarcpie célébré partons les poètes. S'il ne l'a pas fait, c'est que, d'une part, U ne sait pas louer, et que, de l'autre, il n'ose pas aborder un si grand sujet avant d'avoir perfectionné son talent.

Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence. J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, Ce n'est pas que mon cœur, vainement suspendu. Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû; Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante. Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir, Touchant à tes lauriers craindrait de les flétrir

Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse, Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse; Et, tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité. Et retient les méchants par la peur des supplices, Moi, la plume à la main, je gourmande les vices.

Cette pièce est généralement faible. On y trouve des épithètes oiseuses, des accumulations de métaphores peu suivies, des vers durs, des périodes lourdes. Presque toutes les phrases y sont jetées dans le même moule; et le poëte les prolonge à chaque instant avec des et ou même avec des et qui. Dès le début ces défauts apparaissent :

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse. Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux. Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux.

Reconnaîtra-t-on la logique de Boileau dans cet amas de ligures incohérentes , oVi le nom du roi protège les mauvais poètes tout à la fois par sa lumière et par son ombre ?

C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire, Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire: Et ton nom, du midi jusqu'à l'ourse vanté, Ne devra qu'à leurs vers sou immortahté. Mais plutôt, sans ce nom dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière, Ils verraient leurs écrits, honte de l'w ivers. Pourrir dans la poussière à la merci des vers. A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile, Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile, Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché, Languirait tristement sur la terre couché.

Voilà ce qu'écrivait encore à vingt-neuf ans un poëte qui, mfiri par le travail, se fera un style si clair, si ferme et si plein ; qui, quinze années plus tai'd, pourra affirmer, sans crainte d'être démenti.

Que son vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose *,

Au reste, dans cet essai même, tout médiocre qu'il est, se montrent

* Recueil précédent, p. 229,

DOILEAU. — KiGO-KKiO. 191

tléji'iquolqui'S vers (lignes di- l'auteur du Lutrin vidcVArt poétique; ces deux- ci, par exemple :

Pour cliantcr un Auguste il faut être un Virgile. Des sottises du temps je compose mou liel.

LA FORTUNI-: A PARIS,

ou le dépari du poi-te, satire ()reniiére de Boileau. — 1660-lGfi(î.

Dans la troisième satire de Juvénal, Umbritius déclare axipoëte^son ami^ qu'il abaudorme Rome^ attemlu qu'elle est livrée à l'intrigue et à la mauvaise foi ; que le luxe y triomphe ; que tout y est vénal, et qu'on y court à chaque instant le danger d'être écrasé, brûlé, volé, battu, etc. C'était un beau thème j Boileau s'en empara et lit dire à Damon, quittant Paris, ce que le poète latin avait mis dans la bouche de son philosophe. Mais la copie est restée bien au-dessous du modèle, soit pom- le style , soit pour le choix du personnage et poiir la mise en scène.

Le vers de Juvénal est souvent obscur, mais il est toujours vigoureux ; celui de Boileau, dans celte satire , est généralement lâche et ditius. Voyez combien sa première phrase est traînante et embarrassée,

Damon, ce grand auteur, dont la Muse fertile Amusa si longtemps et la cour et la ville. Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau, Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau, Et de gui le corps sec et la mine affamée N'en sont pas mieux, refaits pour tant de renommée, Las de perdre en rimant et sa peine et son bien. D'emprunter eu tous lieux et de ne gagner rien, Sans habit, sans argent, ne sachant plus que faire. Vient de s'enfuir chargé de sa seule misère ; Et bien loin des sergents, des clercs et du Palais Va chercher un repos qu'il ne trouva jamais. Sans attendre qu'ici la justice ennemie L'enferme en un cachot le reste de sa vie. Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.

> Recueil précédent, p. 229.

Dans la satire latine l'habitant de Rome qui s'exile, indigné des vices qui l'entourent, est un philosophe, exagéré sans doute dans quelques-unes de ses appréciations et dans la conclusion pratique qu'il en tire, mais c'est un homme honorable. Dans la satire française le poète qui fuit Paris en criant contre l'ingratitude, la déloyauté, les intrigues et le luxe de ses concitoyens est un misérable, criblé de dettes, menacé de la prison. Il était difficile de plus mal choisir : l'indignation d'un pareil homme ne peut être ni sjTupathique ni persuasive.

Rien de plus naturel que la mise en scène de Jiivénal. 11 accompagne Umbritius, qui a pris le chemin de Cumes, tandis que ses gens achèvent de charger tout son mobilier sur un seul chariot :

Dum tota domus rheda coraponitur una.

Les deux amis s'arrêtent près des vieux arcs de la porte Capéna, et y attendent le voitiuier qui doit les suivre. Devant eux est la fontaine de la nymphe Égérie , consultée autrefois par Numa Pompilius. La grotte qui la couvre est louée à des juifs, qui n'ont pour tout mobilier que du foin et des corbeilles. Le peuple romain leur vend jusqu'à l'ombre du bois sacré qui environne le berceau de ses lois; et dont il a fait un repaire de mendiants après en avoir chassé les Muses :

Omnis enim populo mercedera pendere jussa est Arbor, et ejectis mendicat silva camœnis.

C'est à la vue de ces profanations et de cette avaiice que l'indignation du philosophe éclate, et qu'il exphque à son ami les raisons de son exil volontaire. L^arrivée du chariot ne peut mettre fin à son discours, tant il a de choses à dire. Mais les mules s'impatientent, le soleil tombe, le voitiuier se fâche et ne eesse d'agiter son fouet pour presser le départ :

His alias poteram et plures subnectere causas; Sed juraenta vocant, et sol imlinat; eundum est, Nam mihi comraota jamdudum mulio virga Adnuit.

Adieu donc, Juvénal : sou\iens-toi d'L'mbritius ; et quand Rome le permettra d'aller respirer ton air natal à Arprinum, fais-le savoir à ton ami, qui viendra de Cumes sacrifier avec toi aux dieux de ton pays; et là, si mou secom's n'est pas indigne de toi, je m'armerai de toutes pièces pour t'aider à censurer les vices de notre siècle.

Ergo vale nostri memor; et, quoties te Roma tuo refici properautein leddet Aquiiio, Me quoqiie ad Hclviiiam Cererem vestranique Dianani Convelle a Curais : satyrarum ego, ni pudet illas, Adjutor gelidos veniam caligatus iu agros.

Tout cela est naturel et pittoresque. Le départ de Damon, au contraire, est sans couleur et sans intérêt. Son discoui's est uu de ces interminables monologues que la rhétorique a quelquefois admis, mais que la vraisemblance a toujom-s exclus.

Mais le jour qu'il partit, plus défait et plus blême

Que n'est un pénitent sur la fin d'un carême,

La colère dans rame et le feu dans les yeux,

11 distilla sa rage en ces tristes adieux :

Puisqu'en ce lieu, jadis aux muses si commode,

Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode,

Qu'un poëte, dit-il, s'y voit maudit de Dieu

Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu.

Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche

D'où jamais ni l'huissier ni le sergent n'approche.

Et, sans lasser le Ciel par des vœux impuissants,

Mettons-nous à l'abri des injures du temps.

Que George vive ici, puisque George y sait vivre.

Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis.

De clerc, jadis laquais, a fait comte et marquis;

Que Jaquin vive ici, dont Tadresse funeste

A plus causé de maux que la guerre et la peste;

Qui de ses revenus écrits par alphabet

Peut fournir aisément un calepin complet;

Qu'il règne dans ces lieux : il a droit de s'y plaire.

Mais moi vivre à Paris! Eh! qu'y voudrais-je faire?

Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir ;

Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir.

Je ne sais point en lâche essuyer les ouirages

D'un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages,

De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers

Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers.

Pour uu si bas emploi ma muse est trop altière;

Je suis rustique et fier, et j'ai l'àme grossière ' :

Je ne puis rien nommer si ce n'est par son nom : J'appelle un chat un chut, et Rolet un fripon ^

1 Tout ce passage est imité à la fois de Juvénal {Sut. IU, v. 41-44) et de Régnier (ci-dessus, p. 164) — - Charles Rolet, procureur au Parlement. On IV. 13

\9l SATIRES.

Ce vers, devenu proverbial, est à peu près tout ce que les lecteurs de Boileau ont retenu de sa première satire. Peu de poètes ont eu, comme lui , le talent de graver leurs sentences dans la mémoire des générations ; et c'est une chose remarquable que de l'y voir réussir dès son début.

Juvénal avait décrit non-seulement les vices, mais aussi les embarras de Rome ; et, à son exemple, dit Brossette, Despréaux avait fait la description des embarras de Paris. Mais il s'aperçut qu'elle chargeait trop sa composition ; il la détacha donc, et en fit une pièce à part, qui est la sixième de ses satkes.

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