‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 47 sur 88 · LA RIIVIE ET LA RAISON · texte numérisé non relu

LA RIIVIE ET LA RAISON

A Molière. Satire seconde de Boileau '. — 1664-1666.

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine* Ignore en écrivant le travail et la peine ; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts. Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime. On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher : Jamais au bout du vers on ne te voit broncher; Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse, A peine as-tu parlé qu'elle-même s'y place. Mais moi qu'un vain caprice, une bizarre humeur, Pour mes péchés, je crois, fit devenir rimeur. Dans ce rude métier où mon esprit se tue. En vain pour la trouver je travaille et je sue. Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir; Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir; Si je veux d'un galant dépeindre la figure,

l'appelait coramuiiéineiit au Palais Vdme damnée. Eu 1681 il fut condamné au bannissement pour neuf ans.

1 C'est la cinquième dans l'ordre chronologique. — 2 Terme impropre : une veine n'écrit pas.

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Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure *; Si je pense exprimer un auteur sans défaut, La raison dit Virgile^, et la rime Quinault ^ ; Enfin, quoi que je fasse ou que je veuille faire, La bizarre toujours vient m'offrir le contraire. De rage quelquefois, ne pouvant la trouver, Triste, las et confus, je cesse d'y rêver; Et, maudissant vingt fois le démon qui m'inspire. Je fais mille serments de ne jamais écrire. Mais, quand j'ai bien maudit et Muses et Phébus, Je la vois qui paraît quand je n'y pense plus. Aussitôt, malgré moi, tout mon feu se rallume ; Je reprends sur-le-champ le papier et la plume; Et, de mes vains serments perdant le souvenir. J'attends de vers en vers qu'elle daigne venir. Encor si pour rimer, dans sa verve indiscrète. Ma Muse au moins souffrait une froide épithète. Je ferais comme un autre; et, sans chercher si loin. J'aurais toujours des mots pour les coudre au besoin. Si je louais Philis en miracles féconde, Je trouverais bientôt : à nulle autre seconde. Si je voulais vanter un objet nonpareil, Je mettrais à l'instant : plus beau que le soleil. Enfin, parlant toujours &' astres et de merveilles, De chefs-d'œuvre des deux, de beautés sans pareilles ^,

1 Auteur d'une mauvaise traduction de Quiatilien, imprimée en 1663, et de quelques autres ouvrages sans mérite. Boileau avait d'abord mis :

Si je pense parler d'un galant de notre âge, Ma plume pour rimer rencontrera Ménage.

Mais l'abbé de Pure ayant écrit contre lui, son nom remplaça celui de l'abbé Ménage, dont la critique au reste va bientôt revenir. — * Quinault, qui se distingua plus tard par des opéras, n'avait encore composé que de mauvaises tragédies. — ^ \\ parait que Boileau fait ici allusion aux poésies de iabbé Ménage, qui sont remplies d'expressions pareilles. Ce froid rimeur, qui était du reste un savant grammairien, se rendit justice à lui-même lorsqu'il avoua naïvement, au commencement de la préface de ses Observationi sur Malherbe, qu'il avait peu de naturel à la poésie, et qu'il ne faisait des vers, s'il faut ainsi dire, qu'en dépit des muses.

Avec tous ces beaux mots, souvent mis au hasard, Je pourrais aisément, sans génie et sans art, Et transposant cent fois et le nom et le verbe. Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe ^ Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots. N'en dira jamais un s'il ne tombe à propos. Et ne saurait soufïrir qu'une phrase insipide Vienne à la tin d'un vers remplir la place vide. Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois. Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.

Maudit soit le premier dont la verve insensée

Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée.

Et, donnant à ses mots une étroite prison.

Voulut avec la rime enchaîner la raison ^ !

Sans ce métier fatal au repos de ma vie

Mes jours pleins de loisir couleraient sans envie;

Je n'aurais qu'à chanter, rire, boire d'autant,

Et comme un gras chanoine, à mon aise et content.

Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,

La nuit à bien dormir et le jour à rien faire ^.

1 Les versificateurs d'alors allaient chercher des tours et surtout des rimes dans ce poêle, ainsi que Ménage lui-même nous l'apprend. [Recueil précédent, p. 181, note 1.) — ^ Brossette raconte que le fameux Arnauld d'Andilly, entendant réciter cette satire, fut extrêmement frappé de ces quatre vers, et qu'il les compara à ceux de Brébeuf sur Cadmus, dans sa traduction de la fharsale (livre 111) :

C'est de lui que nous vient cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux, Et, par les traits divers des figures tracées, Donner de la couleur et du corps aux pensées.

3 La Fontaine a employé la négation dans le vers qui termine son épitaphe ;

Quant à son temps, bien le sut dispenser ; Deux parts eu fit, dont il soûlait passer L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Boileau aurait pu dire de même :

La nuit à bien dormir, le jour à ne rien faire. Il consulta l'Académie, qui prononça à l'unanimité, dit Brossette , que sa manière était !a meilleure. L'usage a condamné cette décision.

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Mon cœur, exempt de soins, libre de passion, Suit donner une borne à son ambition; Et, fuyant des grandeurs la présence importune. Je ne vais point au Louvre adorer la fortune; Et je serais heureux si, pour me consumer, Un destin envieux ne m'avait fait rimer.

Mais depuis le moment que cette frénésie De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie. Et qu'un démon jaloux de mon contentement M'inspira le dessein d'écrire poliment.

Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage. Retouchant un endroit, effaçant une page, Enfin passant ma vie en ce triste métier. J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier ^

Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume ^ !

Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,

Semblent être formés en dépit du bon sens;

Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,

Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire;

Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers.

Qu'importe que le reste y soit mis de travers?

Malheureux mille fois celui dont la manie

Veut aux règles de l'art asservir son génie!

Un sot en écrivant fait tout avec plaisir : i

11 n'a point en ses vers l'embarras de choisir;

Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,

Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire.

Mais un esprit sublime en vain veut s'élever

' Ce Pelletier, mort en 1680, était un faiseur de sonnets; il en adressait à tout le monde. Il prit ce vers pour un éloge, et fit imprimer cette satire dans un recueil de poésies où se trouvaient quelques-unes de ses pièces. — ^ Georges de Scudéri, auteur de plusieurs romans, du poëme d'Alaric et d'un grand nombre de pièces de théâtre. (Ci-dessus, p. 1 et 3.)

A ce degré parfait qu'il tâche de trouver; Et. toujours mécontent de ce qu'il vient de faire. Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire ' ; Et tel dont en tous lieux chacun vante Tesprit Voudrait pour son repos n'avoir jamais écrit.

Toi donc qui vois les maux où ma Muse s'abîme. De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime ; Ou, puisque entin tes soins y seraient superflus, Molière, enseigne-moi l'art de ne rimer plus.

En 1664 Boileau, dînant avec quelques hommes de lettres chez le comte du Broussin, fut invité à lire cette pièce, qu'il venait d'achever et qui ne fut imprimée que deux ans après. MoUère, qui se trouvait là, avait promis de lire ensuite une traduction du poëme philosophique de Lucrèce en vers français, ouvrage de sa jeunesse. Mais lorsqu'il eut entendu la satire où l'auteur, en le consultant sur les dilScultés de la rime, l'avait maniée avec tant d'aisance , il n'osa pas montrer sa traduction, dont le mérite ne pouvait être que dans le style. Il prit son Misanthrope, qu'il travaillait alors, et en récita quelques scènes après avoir demandé grâce pour sa versification, moins soignée que celle qu'on venait d'admirer. Il me faudrait, ajouta-t-il, un temps infini pour donner à mes ouvrages la perfection que M. DespréaiLx donne aux siens. L'autem- du Misanthrope, faute de loish, travaillait, en effet, beaucoup moins son style que l'auteur de l'Art poétique et du Lutrin : aussi sa versification est-elle généralement beaucoup moins correcte.

BoUeau tira l'aisance de la difliculté, et trouva la vigueur dans l'obstacle. On dit que, pour donner à ses vers plus de sens et de force, il faisait ordinairement le second avant le premier, au rebours de tant d'écrivains^ qui commencent leurs phrases sans savoir comment ils les finiront. Cette satire nous offre im exemple de l'importance qu'il attachait à celte méthode et de l'estime que les grands maîtres d'alors faisaient d'une rime heui'euse et d'un bon vers. Après avoir parlé des expressions banales, qui ne manquent jamais, il en était venu à dire :

1 Quand !\Iolière, dit Brossette^ entendit ce vers, il s'écria en sei-rant la uiain de Boileau : « Voilà la plus belle vérité que vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parle/.; mais, tel que je suis, je n'ai rien fait en ma vie dont je sois véritablement content, »

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Avec tous CCS beaux mots, souvent mis au hasard, Je pourrais aiséuicnt, sans génie et sans art,... Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe-

Mais où tromor \uie limo ? 11 consulta La Fontaine, Molière et llacine aussi, sans doute : la chose leur parut impossible. Cependant il s'opiniàlra et finit par tomber sur le vers qu'il cherchait:

Je pourrais aisément, sans génie et sans art. Et transposant cent fois et le nom et le verbe, Dans mes vers recoiisus mettre en pièces Malherbe.

Ah ! le voilà, s'écria La Fontaine en entendant la phrase ainsi complétée : vous êtes bien heiu'cux ! Je donnerais la plus belle de mes fables pour avoir trouvé cela.

Cette satire de Boileau a inspiré à Collin-d'Harleville * une petite pièce intitulée la Servante Matiresse , qui aurait pu être un charmant badinage si elle avait été plus courte. En délayant dans soixante vers ime idée qui n'en demandait qu'une vingtaine, ce poète est tombé tout à la fois dans la diffusion et dans l'invraisemblance. 11 pouvait personnifier la rime et la faire jaser avec son maître, comme la Toinette d'Argan, dans le Malade imaginaire ; mais prolonger ce jeu autant qu'il l'a fait, c'était en détruu'e le prestige. Nous ne citerons de cette bagatelle poétique que les traits les plus heureux.

La Rime, holà ! la Rime! holà! la Rime, holà! La Rime, ici!... J'enrage. Ah! maudite servante ! Voyez si d'aujourd'hui la friponne viendra! Malheureuse, veux-tu?... Mais rien ne l'épouvante; Et quand je m'égosille, elle est peut-être là. Qui rit en tapinois et fait la sourde oreille. Que maudit soit le jour où l'on me conseilla De prendre à mon service une fille pareille! Pour la dernière fois je vais... Ah! la voici. Pourquoi, depuis une heure au moins que je t'appelle?... — Vraiment, si j'accourais à tous vos mandements,. . Mais je serais sur pied, je pense, à tous moments. Souvent vous m'appelez pour une bagatelle. Pour quelque épître à madame une telle, Dont jamais on ne peut découvrir le logis; Pour des chansons... Enfin vous m'obligez de dire Des choses dont parfois moi-même je rougis: Vous me faites mentir, extravaguer, médire,

' Auteur de comédies, né en l7i5o, morl en 1806.

— Ce que tu dis est faux. Mais quand il serait vrai, Qu'importe? c'est à toi d'obéir en silence.

— Oh ! quand il me plaira, Monsieur, j'obéirai.

— Mais voyez un peu l'insolence !

— C'est ce dont avec moi vous êtes convenu.

— Comment? — De mon humeur je n'ai point fait mystère, Et mon maître Boileau vous en a prévenu.

Cette fille, a-t-il dit, est un peu volontaire ; On fait pour l'appeler des efforts superflus : D'elle-même elle vient quand on n'appelle plus.

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