IV
Et, chacun vainement se ruant entre deux. Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux. Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées Font voir un long débris de bouteilles cassées : En vain à lever tout les valets sont fort prompts, Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare.
De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare;
Et, leur première ardeur passant en un moment.
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire.
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire.
Avec un bon serment que, si pour l'avenir
En pareille cohue on me peut retenir.
Je consens de bon cœur, pour punir ma folie.
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie^
Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers
Et qu'à peine au mois d'août Ton mange des pois verts.
Horace avait traité le même sujet i; et Régnier, comme nous l'avons vu, avait fait aussi son souper rîdicu/e'.Boileaules a imités tous 1 es deux à la fois, et les a surpassés. Des trois satires, la sienne est la mieux conçue. 11 a pris à Horace son Porcins, qui d'un pâté ne fait qu'une bouchée,
Ridiculus totas simul absorbere placen'as ;
son Nomentanus, payant les dîners qu'on lui donne par l'éloge détaillé qu'U en fait, à l'apparition de chaque plat.
Si quid forte lateret.
Indice monstraret digito;
et ces deux personnages ont été fondus dans le parasite hâbleur :
Surtout certain hâbleur, à la gueule afifaniée. Qui vint à ce festiu conduit par la fumée,
1 Livre II. satire viu. — * Ci-iiessiis, p. 179
BOiLEAU. — l()0ri-!66n. 211
El qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux, A fait en bien mangeant l'éloge des morceaux.
Il lui doit encore l'idée des contrastes parmi les convives. Au repas donné par Nasidienus, avare qui s'est mis en frais^ avaient assisté, avec Fundanius, qui en fait le récit. Mécène, représentant par excellence le luxe et la politesse; ses deux ombres, Servilius Balatro et Vibidius, moqueur spirituel; Viscus Thurinus et le poëte Varius, qui, pour ne pas éclater de rire, mord sa serviette :
\ arius muppa compescere rlsum Vix polerat.
Mais il est deux choses que BoUeau ne doit à personne : c'est , en premier lieu, d'avoir mis le récit et la critique du repas dans la bouche même du noble et délicat personnage qui a tant souUert de s'être trouvé à si mauvaise table et en si mauvaise compagnie ; c'est , en second lieu, d'avoir doimé à ce convive ditlicile le défaut contraire à celui qu'il censure. Pour que la satke latine eût eu tout le sel de la satire française, il aurait fallu que Mécène, type de l'urbanité romaine, eût été en outre un gourmet renommé, à la façon de Lucullus, et qu'il eût raconté lui-même sa mésaventure. Horace n'a vu qu'im ridicule ; Boileau, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, en a saisi deux, les a mis en présence et a doublé par ce moyen le comique du tableau.
Nous n'avons tenu compte que de l'invention et de l'habileté de la mise en scène; car dans les détads , ici comme ailleurs , le satirique du siècle d'Auguste l'emporte presque partout par son allure franche et naturelle.
Quant à Régnier, Boileau lui doit son dénoùment , et ne l'a pas égalé dans la dispute et dans le combat qui terminent le festin. Mais l'absence des contrastes ne lui permet pas d'entrer en parallèle : tous ses convives sont des malotrus , et lui-même il n'a rien qui le distingue d'eux. Son souper est un repas de cabaret, dont la peinture, toute vive et tout originale (ju'elle est, ne peut faire pardonner les inconvenances morales et littéraires. Donnez à Régnier le goût de Boileau, et dans sa manière d'écrire vous aui'ez à peu près celle d'Horace.