LES FOLIES HUMAINES
A l'abbé Le Vayer i. Satire quatrièmes de Boileac. — 1664-1666.
L'abbé de La Mothe Le Vayer, Molière et Boileau s'étaient amusés , dit Brossette, dans une conversation philosophique et joyeuse, à prouver par des exemples que tous les hommes ont un grain de folie ; que chacun d'eux cependant se croit sage , et sage tout seul. Molière trouva dans cette pensée le sujet d'ime comédie qu'il se proposa de faire et qu'il n'a pas faite. Boileau en a tiré ime satire. Cette pièce est généralement pâle, et n'est pas assez développée. Nous nous contenterons de l'analyser, et nous la comparerons ensuite avec une satu-e d'Horace sm^ le même sujet ^
D"où vient, cher Le Vayer, que l'hoinme le moins sage Croit toujours seul avoir la sagesse en partage. Et qu'il n'est point de fou qui, par belles raisons, Ne loge son voisin aux Petites-Maisons?
C'est ce que font, premièrement^ le pédant, enivré de sa vaine science, qui croit que
Sans Aristote La raison ne voit goutte, et le bon sens radote ;
secondement, le galant, qui, sous une perruque blonde,
Condamne la science, et, blâmant tout écrit, Croit qu'en lui l'ignorance est un titre d'esprit ; Que c'est des gens de cour le plus beau privilège. Et renvoie un savant dans le fond d'un collège;
troisièmement, le bigot orgueilleux ou le faux dévot, qui, croyant duper Dieu par sou hypocrisie.
Damne tous les humains de sa pleine puissance ;
et enfin le libertin incrédule, qui, ne reconnaissant pas d'autre loi que le plaisir^
Tient que ces vieux propos de démons et de flammes Sont bons pour étonner des enfants et des femmes ;
1 L'abbé La Mothe Le Vayer mourut âgé de trente-cinq ans, au mois de septembre 1664, peu de temps après la composition de cette satire. — ^Cinquième dans l'ordre chronologique. — 3 Satirar. II, sat. m.
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Que c'est s'embarrasser de soucis superflus. Et qu'enfin tout dévot a le cerveau perclus.
En un mot, qui voudrait épuiser ces matières. Peignant de tant d'esprits les diverses manières, Il compterait plutôt combien dans un printemps Guénaud et l'antimoine ont fait mourir de gens '.
Le poëte passe à la seconde partie de sa thèse :
Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins, Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être ;
Qui, toujours pour un autre enclin vers la douceur,
Se regarde soi-même en sévère censeur,
Rend à tous ses défauts une exacte justice,
Et fait sans se flatter le procès à son vice.
Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.
Ainsi l'avare
Appelle sa folie une rare prudence ;
e prodigue soutient que
L'avarice est une étrange rage, Et jette, furieux, son bien à tous venants;
!t rmi et l'autre sont fous au jugement du marquis qui, passant sa de à la maison de jeu.
Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.
Il est un genre de folie innocente qu'il faut se garder de détruire : l'est la folie des douces illusions. Cette troisième partie de la satire ist la plus remarquable, surfont à cause du jugement porté sur l'aueiu" de la Pucelle , dans lequel Boileau a mis beaucoup de verve et l'originalité. Nous le citerons tout entier :
Il est d'autres erreurs dont Taimable poison D'un charme bien plus doux enivre la raison : L'esprit dans ce nectar heureusement s'oublie.
1 Lorsque cette satire parut, les médecins de Paris disputaient fort entre !ux au sujet de l'antimoine ; Guénaudy médecin de la reine, était à la tête de ;eux qui plaidaient eu faveur de ce médicament.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie.
Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés.
Soient des moindres grimauds chez Ménage siffles *,
Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille,
Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile*.
Que ferait-il, hélas ! si quelque audacieux
Allait pour son malheur lui dessiller les yeux.
Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces,
Montés sur deux grands mots comme sur deux échasses ' ;
Ses termes sans raison l'un de l'autre écartés
Et ses froids ornements à la ligne plantés *?
Qu'il maudirait le jour où son âme insensée
Perdit l'heureuse erreur qui charmait sa pensée !
Jadis certain bigot, d'ailleurs homme sensé. D'un mal assez bizarre eut le cerveau blessé, S'imaginant sans cesse, en sa douce manie. Des esprits bienheureux entendre l'harmonie. Enfin un médecin fort expert en son art Le guérit par adresse, ou plutôt par hasard; Mais voulant de ses soins exiger le salaire, Moi vous payer ! lui dit le bigot en colère. Vous dont l'art infernal, par des secrets maudits. En me tirant d'erreur m'ôte du paradis!
La conclusion du poëte est plus spirituelle que morale. Mais dans
1 « On tenait chez Ménage, toutes les semaines, une assemblée où allaient beaucoup de petits esprits. » 'Note de Boileau.) — 2 Ci-dessus, p. 2. — 3 Dans le poëme de la Pucellc d'Orléans on tiouve plusieurs vers composés de deux grands mots dont cbacun remplit un hé- ^ -.
mistiche. Boileau, pour se moquer de ces mots gigantesques, :^ %. citait ordinairement ce vers de Chapelain : ï %
De ce sourcilleux roc l'inébranlable cime ; ^ f
et le disposait, comme on le voit, de façon que le mot roc ^ 1
semblât monté sur deux échasses.
— '• C'est une allusion, suivant Brossctte, aux comparaisons continuelles de Chapelain, qui ne manquent jamais de venir régulièrement aprè.s un certain nombre de vers.
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;ette boutade contre la raison et la conscience il ne faut voir qu'une laisanterie.
J'approuve son courroux; car, puisqu'il faut le dire,
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
C'est elle qui, farouqjie au milieu des plaisirs,
D'un remords importun vient brider nos désirs.
La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles;
C'est un pédant qu'on a sans cesse à ses oreilles.
Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher.
Souvent, comme Joli, perd son temps à prêcher ^
En vain certains rêveurs nous l'habillent en reine.
Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine.
Et, s'en formant en terre une divinité.
Pensent aller par elle à la félicité :
C'est elle, disent-ils, qui nous montre à bien vivre.
Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre :
Je les estime fort; mais je trouve en effet
Que le plus fou souvent est le plus satisfait.
Il n'y a dans cette composition que deux idées appartenant à son auteur, celle des folies innocentes qu'il faut se garder de détruire et celle de la boutade contre les importunités de la liaison. Tout le reste vient d'Horace ; et la copie est infiniment au-dessous du modèle, soit pour la justesse de la pensée, soit pour l'ampleur et l'originalité des arguments, soit enfin pour l'habileté du plan.
Commençons par la justesse et l'exactitude philosophique de la thèse. Horace, passant en revue le genre humain tout entier, renconti'e partout les travers ou de l'avarice, ou de la prodigalité, ou de l'ambition, ou de la débauche, ou de l'amoui-, ou de la superstition; et il en conclut, à bon droit, non pas que tous les hommes sont fous, mais qu'on trouve des fous partout. 11 y a donc dans sa sentence des exceptions pour les sages, excepta sapiente *; et ce n'est que le commun des hommes, le vulgaire, qui radote, vulgus cunctum insanire docebo ■■'.
1 Claude Joli , alors curé à Paris de Saint-Nicolas des Champs et depuis évêque d'Agen , était un prédicateur illustre et zélé : ses serinons ont été recueillis en huit volumes. — ^ Satirar. Il, sat. m, v. 46. — ^ Ibid., v. 62 et 63.
Boileau est bien autrement hardi :
N'en déplaise à ces fous nommés sages de Grèce, En ce monde il n'est point de parfaite sagesse : Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins. Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Et pourtant Boileau est loin d'avoir établi sa conclusion sui' des prémisses aussi larges que celles d'Horace. Il ne parle ni des fureurs de l'ambition;, qui réduisit le plus sage des rois de la Grèce à immoler sa fille Ipbigénie ; ni des démences de la débauche , qui dévore les fortunes, qui arrache de l'oreille de Métella ime perle de grand prix et la fait dissoudre dans sa coupe, pour lui donner le plaisir d'avaler cent mille francs d'un trait; ni des extravagances de l'amour, qui fait tourner la tète au point de ramener l'âge mûr aux ridicules légèretés de l'enfancej et ce qu'il dit des autres sources des folies humaines est bien maigre auprès des développements du satùique latin. Il énonce ordinairement en quatre vers ce qu'Horace prouve en cinquante.
Comparons, par exemple, ce qu'ils ont dit l'un et l'autre de l'avarice.
Un avare, idolâtre et fou de son argent, Rencontrant la disette au sein de l'abondance, Appelle sa folie une rare prudence, Et met toute sa gloire et son souverain bien A grossir un trésor qui ne lui sert de rien. Plus il le voit accru, moins il en sait Tusage.
Voilà tout. Écoutons maintenant Horace : Si quelqu'un achetait des luths et en faisait un monceau, n'ayant de goût ni pour le luth ni pour rien de ce qui tient à l'harmonie.
Si quis emat citharas, emptas comportet in unum, Nec studio citharœ, nec musae deditus ulli ;
s'il accumulait des tranchets et des formes sans être cordonnier; des voiles de vaisseau, ayant de l'aversion pour le commerce et pour la mer,
Si scalpra et formas, non sutor; nautica vela^ Aversus mercaturis,
il passerait partout pom^ un insensé, et ce serait à bon droit,
Delirus et amens Undique dicatur merito.
Eh bien ! eu quoi dilTère de ces fous celui qui enfouit or et argent
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sans savoir se servir de ce monceau de bien, et qui n'ose pas plus y toucher qu'à chose sacrée ?
Quicl discrepat istis Qui nummos aurumquc recoiulit, nescius uti Compositis, metueusque velut contingere sacrum '?
Voilà la folie de l'homme
Qui met toute sa gloire et son souverain bien A grossir un trésor qui ne hii sert de rien.
Et comment Horace démontrera-t-il que l'avare.
Rencontrant la disette au sein de l'abondance, Appelle sa folie une rare prudence?
Par une scène digne de Plante, tant le dialogue en est comique et serré. Opimius vit chichement à côté d'un trésor qu'il a caché ; tout ce qu'il se permet , c'est de la piquette de Veïes les jours de fête et du vin éventé les jours ordinales ; et sa coupe est une écuelle de terre. U est pris ^XD. beau jour par une léthargie si profonde que voilà son héritier courant gaiement , triomphalement par sa maison pour trouver ses coffres et ses clefs. Anive un médecin, homme expéditif et consciencieux , qui, pom' le réveiller, fait placer une table devant lui, y fait verser des sacs d'écus, met autour des gens qui les comptent, et crie :
Si vous n'y prenez garde, votre avide héritier va tout enlever.
l'avare.
Quoi ! de mon vivant ?
LE MÉDECIN
Pour être vivant, secouez-vous et obéissez-moi.
l'avare.
Que me prescrivez-vous?
LE MÉDECIN
Le sang va manquer à vos veines si vous ne donnez à l'instant même de la nourritm-e et du confort à votre estomac défaillant. Vous balancez ? allons ! prenez cette petite tisane de riz.
l'avare.
Qu'a-t-elle coûté?
LE MÉDECIN
Peu de chose.
1 Vers 104-110.
l'avare.
Combien donc ?
LE MÉDECIN
Huit as.
l'avare.
Hélas ! qu'importe de mourir tué par la maladie ou par le vol et la rapine ?
Ni tua custodis, avidus jara hœc auferet hère?. —
Men' vivo V — Ut vivas igitur, vigila : hoc âge. — Quid vis?
— Déficient inopem venœ te, ni cibus atque
Ingens accedit stomacho fultura ruenti.
Tu cessas? Agedum, surac hoc ptisanariiim oryzae. —
Quanti emptse? — Parvo. — Quanti ergo? — Octussibus. — Eheu!
Quid refert morbo au furtis pereamque rapinis *?
Horace a soixante vers pareils, où les folies de l'avarice sont envisagées sous toutes leurs faces. Boileau, avec ses six vers, n'a donc été que son pâle et sec abréviateur. Et ce n'est pas seulement contre la première des passions qu'elle attaque , c'est contre toutes que l'argumentation du poète latin a cette amplem', cette verve et cette originalité. Tout y est en dialogue et en images. La proposition elle-même est tournée en tableau. « Ecoutez-moi et composez-vous pour m'entendre, vous que l'ambition et l'amour de l'or font pâlir ; vous à qui la luxure, ou la superstition ou toute autre maladie de l'âme donne la fièvre : approchez, je vais vous prouver que tous vous avez perdu la tête ; voyons, passez chacun à votre tour.
Audire, atque togam jubeo componere, quisquis Arabitione mala aut argent! pallet amore, Quisquis luxuria tristive snperstitione Aut alio mentis morbo calet ; hue propius me, Dum doceo insanire omnes, vos ordinc aditfi -.
Et prenant tous ces fous à partie , l'un après l'autre, le satirique distribue à chacun son paquet d'ellébore. L'avare d'abord a le sien ; et c'est le plus gros :
Danda est hellebori multo pars maxima avaris s.
L'ambitieux en a grand besoin aussi, car il a le cœm' gonflé^ tumidum est cor '*; et son extravagance est de la pire espèce, puisqu'elle est méchante , et qu'un scélérat est un fou à lier. Qui s'est laissé
1 Vers 151-157. — '- Vers 77-81. — 3 Vers 8-2. — > Vers -213.
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prendre an frêle éclat de la renommée a en le cerveau blessé par les joios sangninaircs de la déesse des combats.
Ubi prava StuUitia, hic est sumnia insania : qui scelcratus Et furiosus erit ; qiioni ccpit vitreu fnma. Hune circumlonuit gaudcns Bellona crucntis '.
Il lui faut donc tant d'ellébore qu'il fera bien de s'embarquer pour l'île où celte herbe pousse^
Naviget Antyciram *.
Etl'amom'? dans qur-llo catégorie le mettre ? Dans celle des furieux quand la jalousie le vend sanguinaire ; dans celle des enfants sans raison quand il n'est que ridicule. Qu'un barbon s'amuse à faire des châteaux de cartes, à atteler des rats à un petit chariot , à jouer à pair ou non, à aller à cheval sur un long bâton, vous le direz insensé.
yEdificare casas, plaustello adjungere mures, Ludcre par impar, equitare iii arundine longa Si quera delectet barbatum, amenlia verset *.
Eh bien ! voilcà les puérilités de l'amour; et l'enfant de trois ans qui joue étendu dans la poussière n'est pas plus enfant que l'amant qui pleure aux pieds de sa maîtresse. Il n'est pas moins fou dans ses caprices. Offrez une pomme à un bambin irrité, il la refuse. — Prends, mon petit bichon ! — Il n'en veut point. Gardez-la, il la veut.
Porrigis irato puero quum poma, récusât :
— Sume, catelle ! — Negat. Si non des, optât *.
Voilà les indécisions d'un amant quand on l'a fâché. On lui ferme la porte, il accourt. On l'ouvre, il fait le difficile.
Il faudrait tout citer ; car partout se trouvent la même fécondité dans les idées, la même originalité dans leur exposition. C'est un feu roulant d'argiunents et d'images. Passons à l'habileté du plan.
Quelque juste que fût la thèse d'Horace, si sagement limitée , elle devait avoir dans la forme et dans les détails quelques-unes des exagérations qu'emporte toujours la satire. Or, le poète a trouvé le moyen de décliner la responsabilité de ses hy^jerboles , tout en doublant le sel de leur assaisomiement. Ce n'est pas lui qu'on entendra, c'est un philosophe et un médecin ; et lui-même il sera le premier
' Vers 220-223. -■ 2 Vers 166. — 3 Vers 247-249. — * Vers 258, 259.
à se moquer d'eux, tout en les laissant dire. C'est ainsi qu'aurait fait Molière s'il avait exécuté la comédie dont Brossette nous assure qu'il avait conçu la pensée dans l'entretien qui fit naitre à Boileau l'idée de sa satire. Car Horace , en faisant intervenir un philosophe stoïcien , Damasippe ;, qui n'a de philosophie que dans sa barbe ; en lui adjoignant le médecin Stertinius, qui l'a empêché de se jeter dans le Tibre; en mettant sa satire en dialogue, d'une part se décharge de toute accusation, et de l'autre fait ressortir la fohe par la folie, comme l'auteur du Misanthrope oppose les ridicules et se cache derrière ses acteurs. 11 pousse même la précaution jusqu'à se faire appeler fou par le fou qu'il a mis en scène ; et c'est par là qu'U finit. « Grand stoïcien, puisqu'il y a plus d'un genre de fous, dans quelle classe me mettez-vous? Pour moi, H me semble que j'ai la tête saine. » Et Damasippe lui déroule ses extravagances, si bien qu'il finit par perdre patience et crier au censeur des fohes d'ici-bas : Damasippe, ne vous mêlez que de vos affaires !
Teneas, Damasippe, luis te ' !
Plus fou que moi, veuUlez m'épargner !
0 major tandem parcas, insane, minori '-.
BoUeau n'a eu ni cette prudence philosophique ni cette habileté httéraire. Au lieu de mettre sa thèse en scène, U Tamise en discours. Et pom-fant il aurait eu plus besoin qu'Horace de ne pas parler en son pi'opre nom, puisqu'il voulait aller jusqu'au paradoxe.