‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 52 sur 88 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

Au marquis de Dangeau 3. Satire cinquième '- de Boileau. — 1665-1666.

Dans cette pièce, cpii fut écrite en 1663 et imprimée l'année suivante , l'auteur montre que la véritable noblesse consiste dans la vertu, indépendamment de la naissance. Juvénal a développé la même

' V. 324. — 2 Y. 326. — ^ Ce marquis de Dangeau était l'arrière -petit -fils de du Plessis-Mornay, l'un des chefs du parti Iiuguenot au temps de Henri IV. (Ci-dessus, p. 140 et 143.) Grand maître des ordres de Notre-Dame du Mont- Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem, il fut en outre académicien. Il a laissé des Mémoires très-considérables dont Voltaire a imprimé une partie sous son propre nom après les avoir décriés. — ■* Septième dans l'ordre chronologique.

idée dans sa huitième satire ; et Boileau , qui lui doit ses meilleurs traits, est demeuré fort au-dessous de lui. 11 n'a ni sa verve, ni son ampleur, ni sa philosophie. Horace a fait aussi une satire sur la noblesse, qui, pom- le fond comme pour la forme, ne ressemble en rien à celle-ci ' .

La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère

Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère *,

Un homme issu d'un sang fécond on demi-dieux

Suit, comme toi, la trace où marchaient ses aïeux.

Mais je ne puis souffrir qu'un fat, dont la mollesse

N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse.

Se pare insolemment du mérite d'autrui.

Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui ^

Je veux que la valeur de ses aïeux antiques

Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques *,

Et que l'un des Gapets, pour honorer leur nom.

Ait de trois fleurs de lis doté leur écusson.

Que sert ce vain amas d'une inutile gloire

Si, de tant de héros célèbres dans l'histoire.

Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers

Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers;

Si, tout sorti qu'il est d'une source divine.

Son cœur dément en lui sa superbe origine.

Et, n'ayant rien de grand qu'une sotte fierté,

S'endort dans une lâche et molle oisiveté?

Cependant, à le voir avec tant d'arrogance

Vanter le faux éclat de sa haute naissance.

On dirait que le ciel est soumis à sa loi.

1 Satirar. l, Sat. vi, De vem nohilitate. — 2 Ce vers est bien prosaïque et bien dur, — 3 Sénèque le tragique avait dit : Qui genus jactat suuni, Aliéna laudat.

[ïïercul. fur., act. n, se. 2, v. 3i0 et 341.) 4 La phrase n'est pas française ; il aurait fallu dire : ait fourni de matière les plus vieilles chroniques, ou bien de la matière aux plus vieilles chroniques, ou bien encore, en changeant le verbe, ait servi de matière aux plus vieilles chroniques.

Et que Dieu Ta pétri d'autre limon que moi. Enivré de lui-même, il croit, dans sa folie, Qu'il faut que devant lui d'abord tout s'humilie. Aujourd'hui toutefois, sans trop le ménager. Sur ce ton un peu haut je vais l'interroger ^ .

Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime. Entre tant d'animaux qui sont ceux qu'on estime? On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de cœur, Fait paraître en courant sa bouillante vigueur; Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière S'est couvert mille fois d'une noble poussière ; Mais la postérité d'Alfane et de Bayard -, Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard. Sans respect des aïeux dont elle est descendue, Et va porter la malle ou tirer la charrue ^. Pourquoi donc voulez- vous que, par un sot abus. Chacun respecte en vous un honneur qui n'est plus? On ne m'éblouit point d'une apparence vaine : La vertu d'un cœur noble est la marque certaine *. Si vous êtes sorti de ces héros fameux.

1 Boileau fut oblig^é d'ajouter ces quatre vers pour empêcher ses lecteurs de croire que l'apostrophe suivante s'adressait au marquis de Dangeau. — 2 Coursiers fabuleux : le premier est le cheval du roi Gradasse dans le poëme d'Arioste, et le second est monté par le célèbre Renaud de Montauban, dans le romau des Quatre t'iLs Aymon. — ^ Ces dix vers sont imités des douze vers suivants de la satire huitième de Jjvcnal:

Die mitii, Teucrorum proies, animalia muta Quis generosa putet, nisi fortia? nempe volucrem Sic laudaïuus cquum, facili cui pluriina palma Fervet, el exsultal rauco vicloria circo. Nobilis liic, quocumque veiiit de graniiiic, cujus Clara i'uga anle alios cl primus in aequore pulvis, Sed vénale pecus Corythœ posteritas et iiirpini, si rara jugo Victoria seilit.

Mi ibi luajoruui respectus, gralia nulla Cmbraruru : dominos pretiis mutare jubentur Exiguià, tritoque trahunt epirhedia colio Segnipedes, dignique molam versare Nepolis. (V. 56-67.)

Nobilitas sola est atque unica virtns.

(Juvénal, ibid., t. 2fl )

BOiLEAu. — ! 66.")- 1666. 223

Montrez-nous cette ardeur qu'on vit briller en eux.

Ce zèle pour l'honneur, cette horreur pour le vice.

Respectez-vous les lois? Fuyez-vous l'injustice?

Savez-vous pour la gloire oublier le repos.

Et dormir en plein champ le harnois sur le dos?

Je vous connais pour noble à ces illustres marques *.

Alors soyez issu des plus fameux monarques.

Venez de mille aïeux; et, si ce n'est assez,

Feuilletez à loisir tous les siècles passés;

Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre;

Choisissez de César, d'Achille ou d'Alexandre * :

En vain un faux censeur voudrait vous démentir.

Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir.

Mais, fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne,

Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne.

Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous

Sont autant de témoins qui parlent contre vous.

Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie

Ne sert plus que de jour à votre ignominie '.

En vain, tout fier d'un sang que vous déshonorez.

Vous dormez à l'abri de ces noms révérés ;

En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères :

Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères.

11 fallait en rester là. Le poète a gâté sa période en ajoutant

Je ne vois rien en vous qu'un lâche, un imposteur. Un traître, un scélérat, un pertide, un menteur,

1 Saiictus liaberi Justitiaeque tenax factis diclisque mereris? Agnosco procerem.

(Juvéiial, ibid., v.24--:6.)

2 1 une licet a Pico numeres genus, altaque si te Nomin.n délectant, omnem Titanida pugnam Inter majores ipsumque Promethea ponas :

De quocunique voles proavuni tibi sumito iibro. [Ilid., V. i31-j3i )

3 Incipil ipsoruiii conlra te slare pareiUuni Nobilitas, claramque facem praet'erre pudeiidis.

[Ibid., V. 138 et 138.)

Un fou dont les accès vont jusqu'à la furie

Et d'un tronc fort illustre une branche pourrie.

Ces quatre vers, au jugement de tous les critiqxies , ne sont que de la déclamation. Il n'y a même pas de gradation dans cet amas d'injures; et la dernière image^ poétique en elle-même, n'est amenée par rien. A partir de là le poëte se bat les flancs , tombe dans les exagérations et même dans les idées fausses. Il avait raison d'affirmer qu'il n'y a pas de véritable noblesse sans vertu; que plus un nom est illustre, plus est méprisable celui qui le porte s'il ne sait pas en soutenir l'éclat. Mais condamaer l'institution de la noblesse , de ses titres^ de ses privilèges , parce qu'on en abuse , c'est sortir des bornes du vrai et se jeter dans le sophisme ; et c'est ce qu'a fait BoUeau dans la seconde partie de sa satire, que quelcpies beaux vers ne peuvent justifier.

Que maudit soit le jour où cette vanité

Vint ici de nos mœurs souiller la pureté !

Dans les temps bienheureux du monde en son enfance

Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence;

Chacun vivait content et sous d'égales lois;

Le mérite y faisait la noblesse et les rois;

Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre ,

Un héros de soi-même empruntait tout son lustre.

Mais enfin par le temps le mérite avili

Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,

Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,

Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.

De là vinrent en foule et marquis et barons :

Chacun pour ses vertus n'offrit plus que des noms.

Aussitôt maint esprit fécond en rêveries

Inventa le blason avec les armoiries;

De ses termes obscurs fit un langage à part.

Composa tous ces mots de cimier et à' écart,

De pal, de contre -pal, de lambel et de fasce

Et tout ce que Segoing dans son Mercure entasse *.

1 Charles Segoing, avocat, auteur du Trésor héraldique ou Mercure armoriai, imprimé à Paris eu 1648.

Une vaine folie enivrant la raison,

L'honneur triste et honteux ne fut plus de saison.

Alors, pour soutenir son rang et sa naissance,

Il fallut étaler le luxe et la dépense;

Il fallut habiter un superbe palais.

Faire par les couleurs distinguer ses valets;

Et, traînant en tous lieux de pompeux équipages,

Le duc et le marquis se reconnut aux pages.

Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien ; Et, bravant des sergents la timide cohorte, Laissa le créancier se morfondre à sa porte. Mais, pour comble, à la fin le marquis en prison Sous le faix des procès vit tomber sa maison. Alors le noble altier, pressé de l'indigence. Humblement du faquin rechercha l'alliance; Avec lui trafiquant d'un nom si précieux. Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux ' ; Etj corrigeant ainsi la fortune ennemie, Rétablit son honneur à force d'infamie.

Car si l'éclat de l'or ne relève le sang.

En vain l'on fait briller la splendeur de son rang ;

L'amour de vos aïeux passe en vous pour manie.

Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.

Mais quand un homme est riche il vaut toujours son prix;

Et, l'eût-on vu porter la mandille ^ à Paris,

N'eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,

D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire '.

Quand Boileau lut sa satire au marquis de Daugeau, elle Unissait à

* Le sens était fini, et la période se reposait sur une idée pleine de vigueur. Mais le poëte, dit Brossette, ayant besoin de deux vers à rime féminine, fit les deux suivants par nécessité. Quelques critiques y admirent une gradation que nous n'y trouvons pas. — 2 Petite casaque portée alors par les laquais. — s Charles D'Hozier, généalogiste de la maison du roi, juge général des armes tt blasons de France.

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