REPROCHES DE BOILEAU A SON ESPRIT
Satire neuTième de Boileau. — 1667-1668.
Les satires de Boileau, imprimées en 1666 , avaient blessé tant de gens et soulevé tant de plaintes que leur auteur dut songer à se justifier. Il le fit en liomme habile. Prenant le parti de ses adversaires, et parlant à son esprit comme les autres poètes parlent à leur muse, il lui reproche le tort qu'il a fait aux autres, celui qu'il s'est fait à lui-même ; et chaque réponse de l'accusé devient une nouvelle satire. Car il faut bien, pour se défendre, qu'il expose les raisons de sa conduite.
Cette pièce est pleine de verve, de finesse et de gaieté; l'u'onie y est maniée çà et là avec un tact infini, et le style en est très-soigné. C'est, au dire de tous les critiques, le chef-d'œuvre satu-ique de Boileau ; et quelques-uns ont même porté leur admiration jusqu'à croire qu'Horace n'a rien fait de mieux. Tout en proclamant le mérite extraordinaire de cette composition, nous n'oserions pas l'élever à cette hauteur. Nous y reconnaissons bien dans quelques détails la délicatesse, le sel et l'originaUté du satirique latin ; mais nous n'y retrouvons pas dans l'ensemble cette aisance pleine de naturel et de grâce qui va jusqu'à l'abandon sans tomber dans la négligence; ce fonds de philosophie qui perce jusque dans les badiuages ; ces subites saillies qui
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l'échappent en trois mots ; cette variété de tournures et ce laisser iller capricieux qui rompent à tout moment l'uniformité du dis- ;ours.
C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler : Vous avez des défauts que je ne puis celer. Assez et trop longtemps ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nourri l'insolence; Mais, puisque vous poussez ma patience à bout, Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croirait, à vous voir dans vos libres caprices Discourir en Gaton des vertus et des vices. Décider du mérite et du prix des auteurs Et faire impunément la leçon aux docteurs. Qu'étant seul à couvert des traits de la satire Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire. Mais moi qui dans le fond sais bien ce que j'en crois, Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts, Je ris quand je vous vois, si faible et si stérile. Prendre sur vous le soin de réformer la ville. Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu'une femme en furie ou Gautier en plaidant K
Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète. Sans l'aveu des neuf sœurs , vous a rendu poëte ? Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts ? Qui vous a pu souffler une si folle audace ? Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse ? Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré. Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré *,
1 Avocat d'alors trcs-mordant, qii'oa avait surnommé au Palais Gautier la gueule. Lorsqu'un plaideur voulait intimider son adversaire, il le menaçait de iui lâcher Gautier.
* Si paulum a summo decessil, vergil ad iraum.
(Hor., de Arte pott., y. 378.)
Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure ' î
Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer
Cet ascendant malin qui vous force à rimer.
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles.
Osez chanter du roi les augustes merveilles *.
Là, mettant à profit vos caprices divers,
Vous verriez tous les ans fructifier vos vers;
Et par l'espoir du gain votre muse animée
Vendrait au poids de l'or une once de fumée.
Mais en vain, direz-vous, je pense vous tenter
Par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter :
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée,
Entonner en grands vers la Discorde étouffée.
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts
Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts \
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan pourrait chanter au défaut d'un Homère '';
Mais pour Gotin ^ et moi, qui rimons au hasard,
Que l'amour de blâmer fit poètes par art,
' On a reproché à Boileau d'avoir mis sur la même ligne Horace et Voiture, qui ne fut qu'un bel esprit. Clément, dans sa seconde lettre à Voltaire, donne à ces deux vers un sens qui justifierait le poëte, s'il était possible de l'admettre. «L'abbé de Pure, dit-il, voulait imiter la galanterie de Voiture; et Boileau faisait des satires dans le goût d'Horace. L'auteur, qui s'égaye dans les remontrances qu'il se fait à lui-même, dit à son esprit qu'il prenne garde d'avoir le même sort en imitant Horace que celui de l'abbé de Pure en imitant Voiture.» Mais la construction de la phrase ne se prête que difficilement à cette interprétation. 11 semble plus naturel d'excuser Boileau par l'estime exagérée qu'on avait de son temps pour l'écrivain qu'il a rais si haut. A la mort de Voiture , en 1648 , toute l'Académie française avait porté le deuil. (Voyez le Recueil précédent, p. 172-174.)
J Aut si tantus amor scribendi te rapit, aude
Cœsaris invicti res dicere, multa laborum Prœmia laturus.
{Hor. Satirar. H, sat^ i, v. 10-12.)
3 Quand Boileau écrivait cette satire Louis XIV prenait Lille et plusieurs autres villes de Flandre. — < Racan vivait encore. C'était sans doute pour faire plaisir à un vieillard, alors âgé de quatre-vingts ans, que Boileau l'élevait à la hauteur d'Homère, dont il n'avait ni la majesté ni le génie. (Voyez le second recueil, p. 132, et le troisième, p. 168.) — ^ Ci-dessus, p. 2'i6, note 2.
BOii.EAU. — IGC'-KIOR. -ioà
(Jiioiqu'un tas de grimauds vante notre éloquence. Le plus sûr est pour nous de garder le silence. Un poëme insipide et sottement flatteur Déshonore à la fois le héros et l'auteur : Enfin de tels projets passent notre faiblesse.
Ainsi parle un esprit languissant de mollesse. Qui sous Thunible dehors d'un respect affecté Cache le noir venin de sa malignité.
MaiS;, dussiez-vous en l'air voir vos ailes fondues. Ne valait-il pas mieux vous perdre dans les nues Que d'aller sans raison, d'un style peu chrétien. Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien *, Et du bruit dangereux d'un livre téméraire A vos propres périls enrichir le libraire?
Vous vous flattez peut-être, en votre vanité , D'aller comme un Horace à l'immortalité ; Et déjà vous croyez dans vos rimes obscures Aux Saumaises futurs * préparer des tortures. Mais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus. Sont de ce fol espoir honteusement déçus ! Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir leur livre Dont les vers en paquet se vendent à la livre ! Vous pourrez voir, un temps, vos écrits estimés Courir de main en main par la ville semés; Puis de là, tout poudreux, ignorés sur la terre. Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre ^ ;
* Quanlo rectius hoc quani tristi laedere versu
Pantolabum scurram Nomentanumque nepotem ?
(Hor., Salirar. Il, sat. \, v. 21 et 22.) ' Saumaise, célèbre comaientateur, était mort en 1633. — ^ cPoëtes extravagants. » {Note de Boileau. ) Neuf-Germain avait vécu sous Louis XIII. Voyez, sur La Serre, la satire du Repas ridicule, p. 208. Au lieu de ces deux vers, le poëte avait d'abord mis ceux-ci :
Fais suivre avec , ce rebut de notre âge,
Et la Lettre à Costar et l'Avis à Ménage. Quel était ce rebut? Gilles ^Boileau, auteur d'une Lettre à Codar et d'un
Ouj de trente feuille! s réduits peut-être à neuf, Parer, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf. Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper le loisir des laquais et des pages, Et, souvent dans un coin renvoyés à l'écart. Servir de second tome aux airs du Savoyard * !
Mais je veux que le sort, par un heureux caprice, Fasse de vos écrits prospérer la malice ; Et qu'enfin votre livre aille, au gré de vos vœux. Faire siffler Gotin chez nos derniers neveux. Que vous sert-il qu'un jour l'avenir vous estime Si vos vers aujourd'hui vous tiennent lieu de crime Et ne produisent rien, pour fruit de leurs bons mots, Que l'effroi du public et la haine des sots ? Quel démon vous irrite et vous porte à médire ?
Un livre vous déplaît; qui vous force à le lire ?
Laissez mourir un fat dans son obscurité :
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté?
Le Jonas inconnu sèche dans la poussière,
Le David imprimé n'a point vu la lumière,
Le Mdise commence à moisir par les bords '.
Quel mal cela fait-il ? Ceux qui sont morts sont morts :
Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre ?
Et qu'ont fait tant d'auteurs pour remuer leur cendre ?
Que vous ont fait Perrin, Bardin, Pradon, Hainaut,
Avis à Ménage, le propre frère de Boileau Despréaux. 11 parait que GiHcî, qui était l'aîné, avait dit en parlant des satires du jeune poète : « On les lira pendant quelque temps; mais à la lin elles tomberont dans l'oubli, comme font la plupart de ces petits ouvrages; et le temps leur ôtera les charmes que la nouveauté leur a donnés.» L'allusion à ce propos est restée dans les deus vers précédents. La haine entre ces deux frères, qui éclate çà et là dans les vers du satirique, ne lui fait certes pas honneur. 11 faudrait l'oublier, si elle n'était pas nécessaire pour expliquer quelques-unes de ses autres critiques, que la vengeance a pareillement dictées et exagérées.
» « Où l'on vend d'ordinaire les livres de rebut. » [Noie de Boileau.) — 2 Chantre du Pont-Neuf, dont les chansons avaient été imprimées en 1665 sous ce titre : Recueil 'nouveau des chansons du Savoyard, pur lui seul chantées à Paris. Son père avait chanté comme lui. — ^ Voyez ci-deesus, p. 2.
BOiLEAU. — 1667-1668. 235
Colletet , Pelletier, ïitreville, Quinault ',
Dont les noms en cent lieux , placés comme en leurs niches,
Vont de vos vers malins remplir les hémistiches?
Ce qu'ils font vous ennuie. 0 le plaisant détour !
Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour
Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime ,
Retranché les auteurs ou supprimé la rime. Écrive qui voudra : chacun à ce métier Peut perdre impunément de l'encre et du papier. Un roman, sans blesser les lois ni la coutume. Peut conduire un héros au dixième volume ^ De là vient que Paris voit chez lui de tout temps Les auteurs à grands tlots déborder tous les ans. Et n'a point de portail où, jusques aux corniches. Tous les piliers ne soient enveloppés d'affiches. Vous seul , plus dégoûté, sans pouvoir et sans nom. Viendrez régler les droits et l'état d'Apollon !
Mais vous qui raffinez sur les écrits des autres, De quel œil pensez-vous qu'on regarde les vôtres ? Il n'est rien en ce temps à couvert de vos coups ; Mais savez-vous aussi comme on parle de vous ?
Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique : On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis, Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis ^
1 Perrin, Pradon, Colletet, Pelletier et Titre\ille ont déjà été nommés et réunis en deux vers dans la septième satire, ci-dessiis, p. 234. \ oyez Quinault p. 193, note 2, et Hesn^ult, p. 81, 7iote 3. Bardin, qui était académicien, a laissé quelques ouvrages mal écrits. - ^ Les romans de Cyrus et de délie, par Mademoiselle de ScudJri, sont chacun de <Iiï volumes. Voyez ci-dessus, p. 101, notes 5 et 7. — 3 Horace avait dit, en pirlant de l'opinion que l'on a d'un poëte satirique :
Fœnum habet in cornu, louge fuge : (iumiKodo ri.sai!i
Excutiat sibi, non hic cuiquam parccl aiiiico.
[Salirar. I, sat. iv, v. 3i el r..)
Régnier, dans sa do'.izième satire, s'etr.it d.'jà emparé Jo cette pensée, et
2o6 SATIRES.
Il ne pardonne pas aux. vers de la Pucelle %
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon?
Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon ?
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse,
N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace -.
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin.
L'un et Fautre avant lui s'étaient plaints de la rime.
Et c*est aussi sur eux qu'il rejette son crime.
II cherche à se couvrir de ces noms glorieux.
J'ai peu lu ces auteurs ; mais tout n'irait que mieux
Quand de ces médisants l'engeance tout entière
Irait, la tête en bas, rimer dans la rivière '.
Voilà comme on vous traite ; et le monde effrayé Vous regarde déjà comme un homme noyé.
En vain quelque rieur, prenant votre défense. Veut faire au moins, de grâce, adoucir la sentence : Rien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi ,
Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles? N'entendrai-je qu'auteurs se plaindre et murmurer? Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer?
même l'avait rendue avec beaucoup plus de vivacité dans les quatre vers qui suivent :
Fuyez ce médisant ;
Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant.
— Quoi, Monsieur! n'est-ce pas cet homme à la satire,
Qui perdrait son ami plutôt qu'un mot pour rire?
1 De Chapelain, ci-dessus, p. 214, note 3. — * « Saint-Pavin reprochait à l'auteur qu'il n'était riche que des dépouilles d'Horace, de Juvénal et de Régnier. » {Note de Boileau.) Nous citerons, dans la troisième partie de ce recueil, les épigrammes que ces deux poètes s'adressèrent à ce sujet. — ' Allusion à un mot du duc de Montausier, qui, regardant les satires de Boileau comme des médisances intolérables, avait dit qu'il faudrait l'envoyer, avec tous les satiriques, imer dans la rivière. Nous avons vu, dans le recueil précédent (p. 219, notel), comment Boileau, par un vers flatteur, gagna le cœur de ce duc austère.
PûiLEAu. — UiCT-i r.ns.
Ht'pondez, mon esprit; ce n'est pins raillerie :
Dites... Mais, (lirez-vous^ pourqnoi cotte furie?
(Juoi ! pour un maigre auteur que je glose en passant,
i:st-ce un crime, après tout, et si noir et si grand?
Et qui, voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage
Où la droite raison trébuche à chaque page.
Ne s'écrie aussitôt : L'impertinent auteur !
L'ennuyeux écrivain ! le maudit traducteur !
A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles
Et ces riens enfermés dans de grandes paroles?
1 .st-ce donc là médire ou parler franchement ? Non, non, la médisance y va plus doucement. Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère Alidor à ses frais bâtit un monastère^ : Alidor! dit un fourbe, il est de mes amis; .li^ l'ai connu laquais avant qu'il fijt commis; C'est un homme d'honneur, de piété profonde l'.t qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde.
Voilà jouer d'adresse et médire avec art; Et c'est avec respect enfoncer le poignard^. Un esprit né sans fard, sans basse complaisance Fuit ce ton radouci que prend la médisance. Mais de blâmer des vers ou durs ou languissants,
< Il paraît que Boileau a voulu désigner, sous ce nom iV Alidor, un raaltùtier fameux nomnié Dalibert, qui avait effectivement été laquais avant de s'enrichir par ses fraudes. — ^ C'est à Horace que Boileau doit ce tableau et ce trait lancé contre les médisants hypocrites :
Ego, si risi quod ineptus
Pastillos RufiUus olet, Gorgonius hircum,
Lividus et mordax videor tibi? Mentio si qua
De Capitolini furlis injecta Pelillî
Te coram fuerit, defendas, ut tuus est mes :
« Me Capitolinus convictore usas ainicoque
A piiero est, causaque mea permulta rogalus
Fecit, et incolumis laetor quod vival in Urbe :
Sed lanien adniiror quo paclo judicium illud
Fugerit. >' Hic nigrce succus loliginis, haec est
iEiugo niera.
{Salirar. l, sal. [V, v. 91-101.)