IV
De choquer un auteur qui choque le bon sens, De railler d'un plaisant qui ne sait pas nous plaire, C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.
Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité ; A Malherbe^ à Racan préférer Théophile ^ Et le cUnquant du Tasse à tout For de Virgile '. Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila ' ; Et, si le roi des Huns ne lui charme Toreille, Traiter de visigoths tous les vers de Corneille. Il n'est valet d'auteur ni copiste, à Paris, Qui, la balance en main, ne pèse les écrits. Dès que l'impression fait éclore un poëte. Il est esclave- né de quiconque l'achète : Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui. Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui. Un auteur à genoux, dans une humble préface. Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce ; Il ne gagnera rien sur ce juge irrité. Qui lui fait son procès de pleine autorité. Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire! On sera ridicule, et je n'oserai rire !
Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux ? Loin de les décrier, je les ai fait paraître ; Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître, Leur talent dans l'oubli demeurerait caché;
1 Ci-dessus, p. 207, note 6. — ^ Ce jugement sur l'auteur de la Jérusalem délivrée a été généralement blâmé. Quelques critiques, pour excuser Boileau, ont essayé d'adoucir sa pensée. Suivant eux, il ne nie pas le génie du Tasse, mais il a voulu tout simplement dire qu'il y a du clinquant dans son style. — 3 L'une des dernières et des plus faibles tragédies du grand Corneille : elle parut eu 1667. Voyez ci-dessous, dans la troisième partie, l'épigramme de Boileau sur cette pièce et sur YÂgésilas du même poëte.
BOiLEAL. — 1607-1668. 2."0
Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché ' ? La satire ne sert qu'à rendre un fat illustre : C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre. En les blâmant enfin j'ai dit ce que j'en croi ; Et tel qui m'en reprend en pense autant que moi.
Il a tort, dira l'un : pourquoi faut-il qu'il nomme?
Attaquer Chapelain ! ah ! c'est un si bon homme !
Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers ^.
Il est vrai, s'il m'eiit cru, qu'il n'eût point fait de vers.
Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ?
Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose ?
En blâmant ses écrits ai-je d'un style affreux
Distillé sur sa vie un venin dangereux?
Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète,
Sait de l'homme d'honneur distinguer le poëte.
Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité;
Qu'on prise sa candeur et sa civilité;
Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère.
On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire.
Mais que pour un modèle on montre ses écrits;
Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits * ;
Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire ;
Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire
Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier.
J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier.
Faire dire aux roseaux par un nouvel organe :
Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne ^.
Quel tort lui fais-je enfin ? Ai-je par un écrit
Pétrifié sa veine et glacé son esprit?
1 CJ-dessus, p. 203, note 1. — ^ Balzac a adressé six livres de lettres fa milières à Chapelain. — * « Il avait de divers endroits huit mille livres de pension. » [Note de Boileau.) — < Apollon et Pan, s'étant défiés, prirent Midas, roi de Phryg:ic, pour juge de leur chant; et Pan fut déclaré vainqueur, Apollon , ajoute la fable, pour se venger de Midas, lui donna des oreilles d'une, que le pauvre prince cacha de son mieux. Son perruquier les aperçut, et eut défense
Quand un livre au Palais se vend et se débite. Que chacun par ses yeux juge de son mérite, Que Bilaine * Tétale au deuxième pilier. Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier? En vain contre le Cid un ministre se ligue: Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L'Académie en corps a beau le censurer : Le public révolté s'obstine à l'admirer ^ Mais lorsque Chapelain met une œuvre en lumière, Chaque lecteur d'abord lui devient un Linière '. En vain il a reçu l'encens de mille auteurs; Son livre en paraissant dément tous ses tlatteurs. Ainsi, sans m'accuser, quand tout Paris le joue, Qu'il s'en prenne à ses vers, que Phébus désavoue. Qu'il s'en prenne à sa muse, allemande en françois *. Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
La satire, dit-on, est un métier funeste. Qui plaît à quelques gens et choque tout le reste. La suite en est à craindre : en ce hardi métier La peur plus d'une fois fit repentir Régnier ^. Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse ; A de plus doux emplois occupez votre muse , Et laissez à Feuillet ^ réformer l'univers.
Et sur quoi donc faut-il que s'exercent mes vers?
d'en parler sous peine de mort. Voulant concilier son secret et la peine qu'il avait 11 se taire, le barbier fit un trou dans la terre et y dit tout bas : Midas a des oreilles d'âne; puis remplit le trou, croyant y avoir renfermé ses paroles. Mais il y poussa des roseaux, qui, lorsque le vent les agitait, redisaient en plein air : Midas a des oreilles d'àne! (Ovide, Métamorphoses, 1. XI.)
1 Libraire du Palais, qui vendait la Pucelle de Chapelain. — "^he cardinal de Richelieu, poussé par les ennemis de Corneille, avait obligé l'Académie française à publier, en 1637, la critique du Cid, dont les deux principaux personnages sont Chimène et Rodrigue, son amant. — '^ Ce poëte chansonnier avait fait contre la Pucelle, nu moment de son apparition, une épigramme que nous avons citée dans la troisième partie de ce re-i-ueil. (Voyez le recueil précédent, p. 219, note 2.) — ^ Ci-dessus, p. 1 et 2. — ^ Et moi aussi, disait quelquefois Boileau. — ^ Prédicateur d'alors, dont la morale était fort sévère.
Irai-jo dans une ode, en phrases do Malherbe *, Troubler dans ses roseaux le Danube superbe; Délivrer de Sion le peuple gémissant; Faire trembler Memphis ou pâlir le Croissant; Et, passant du Jourdain les ondes alarmées. Cueillir mal à propos les palmes idumées ? Viendrai-je, en une églogue, entouré de troupeaux, Au milieu de Paris eniler mes chalumeaux. Et , dans mon cabinet^ assis au pied des hêtres^ Faire dire aux échos des sottises champêtres ? Faudra-t-il, de sang-froid et sans être amoureux, Pour quelque Iris en l'air faire le langoureux , Lui prodiguer les noms de Soleil et d'Aurore, Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore ? Je laisse aux doucereux ce langage aflfété. Où s'endort un esprit de mollesse hébété.
La satire, en leçons, en nouveautés fertile ,
Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile.
Et, d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens.
Détromper les esprits des erreurs de leur temps.
Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice.
Va jusque sous le dais faire pâlir le vice;
Et souvent sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot.
Va venger la raison des attentats d'un sot.
C'est ainsi que Lucile % appuyé de Lélie ^,
Fit justice en son temps des Cotins d'Italie,
Et qu'Horace, jetant le sel à pleines mains.
Se jouait aux dépens des Pelletiers romains '\
C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre.
M'inspira dès quinze ans la haine d'un sot livre.
Et sur ce mont fameux où j'osai la chercher
Voyez, sur les iinitaleurs du style de Malherbe, p. 196, notai, et le reil précédent, p. 181, note 1. — ^ Pocte latin satirique. (Ci-dessus, Sat. vii, 253.) — ' Consul romain, qui fut Taini de Lucile. — * Perse se justifie de
Fortifia mes pas et m'apprit à marcher.
C'est pour elle, en un mot, que j'ai fait vœu d'écrire.
Toutefois, s'il le faut, je veux bien m'en dédire. Et, pour calmer enfin tous ces flots d'ennemis. Réparer en mes vers les maux qu'ils ont commis. Puisque vous le voulez, je vais changer de style. Je le déclare donc, Quinault est un Virgile; Pradon comme un soleil en nos ans a paru; Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt ni Patru ' ; Cotin , à ses sermons traînant toute la terre , Fend les flots d'auditeurs pour aller à sa chaire; Saufal - est le phénix des esprits relevés ;
Perrin * Bon, mon esprit! courage ! poursuivez.
Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour une raillerie ? Et Dieu sait aussitôt que d'auteurs en courroux. Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous ! Vous les verrez bientôt, féconds en impostures. Amasser contre vous des volumes d'injures, Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat Et d'un mot innocent faire un crime d'état \ Vous aurez beau vanter le roi dans vos ouvrages Et de ce nom sacré sanctifier vos pages;
même eu rappelant les morsures de Lucile et les plaisanteries d'Horace, qui attaquait agréablement ses propres amis :
Secuit Lucilius urbern, Te, Lupe: te Mutî; et genuinum fregit in illis. Oranc vafer vitium ridenti Flaccus amico Tangit, et admissus circum praeconlia ludit, Callidus excusso populum suspendere naso. (Sut. I, V. 115-118.)
1 Perrot d'Ablancourt, académicien, était alors célèbre par ses nombreuses traductions d'auteurs grecs et latins, dont on estime encore le style aujourd'hui. Patru, son ami, fut l'un des plus célèbres avocats du dix-septième siècle. Voyez le recueil précédent, p. 205, note 3. — ^ Sauvai. Voyez ci-dessus, p. 234, note 2. — ^ Ibid., note 3. — ^ « Cotin, dans ses écrits, m'accusait d'être criminel de lèse-majesté divine et humaine. » {Note de Boileau.)
ItOlLKAU. — -1601. 203
(Jui méprise Cotin ii'estiine point son roi. Et n'a, selon Cotin, ni Dieu , ni foi, ni loi.
Mais quoi ! répondrez-vous , Cotin nous peut-il nuire ' ?
Et par ses cris enfin que saurait-il produire ?
Interdire à mes vers, dont peut-être il fait cas.
L'entrée aux pensions, où je ne prétends pas?
Non, pour louer un roi que tout l'univers loue.
Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue;
Et, sans espérer rien de mes faibles écrits.
L'honneur de le louer m'est un trop digne prix.
On me verra toujours, sage dans mes caprices,
De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices
Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus,
Lui marquer mon respect et tracer ses vertus.
— Je vous crois; mais pourtant on crie, on vous menace.
Je crains peu, direz-vous, les braves du Parnasse.
Hé ! mon Dieu ! craignez tout d'un auteur en courroux,
(Jui peut... -Quoi? —Je m'entends.— Mais encor?- Taisez-vous.