‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 61 sur 88 · L HONNEUR · texte numérisé non relu

L HONNEUR

A M. de Valincour'. Satire onzième de Boilead.— 1698-1701.

Oui, l'honneur, Valincour, est chéri dans le monde Chacun pour l'exalter en paroles abonde ;

' Secrétaire général de la marine. Écrivain médiocre, il obtint cependant à l'Académie française le fauteuil laissé vacant, en 1G99, par la mort de Racine.

BOiLEAL', — 1698-1701. 267

A s'en voir revêtu chacun met son bonheur; m tout crie ici-bas : L'honneur ! Vive l'honneur!

Entendons discourir, sur les bancs des galères, Ce forçat abhorré mémo de ses confrères : Il plaint, par un arrêt injustement donné. L'honneur en sa personne à ramer condamné. En un mot, parcourons et la mer et la terre; Interrogeons marchands, financiers, gens de guerre, Courtisans, magistrats : chez eux, si je les croi. L'intérêt ne peut rien, l'honneur seul fait la loi.

Cependant, lorsqu'aux yeux leur portant la lanterne ^

J'examine au grand jour l'esprit qui les gouverne,

Je n'aperçois partout que folle ambition,

Faiblesse, iniquité, fourbe, corruption.

Que ridicule orgueil de soi-même idolâtre.

Le monde, à mon avis, est comme un grand théâtre.

Où chacun en public, l'un par l'autre abusé,

Souvent à ce qu'il est joue un rôle opposé ^.

Tous les jours on y voit, orné d'un faux visage,

Impudemment le fou représenter le sage *,

L'ignorant s'ériger en savant fastueux

Et le plus vil faquin trancher du vertueux.

Mais, quelque fol espoir dont leur orgueil les berce,

Bientôt on les connaît, et la vérité perce.

On a beau se farder aux yeux de l'univers :

A la fin sur quelqu'un de nos vices couverts

Le public malin jette un œil inévitable * ;

Et bientôt la censure, au regard formidable %

1 « Allusion au mot de Diogène le cynique, qui portait une lanterne en j)kin jour^ et qui disait qu'il cherchait un honnne. » {Note de Boileau.) — ^ Inversion forcée. — ^ Autre inversion peu naturelle. — *■ La césure de ce vers est défectueuse ; mais tous les critiques s'accordent à louer l'heureux effet pro» dnit par la suspension du mot./c//e. — ^ Boileau, qui savait se corriger, avait d'abord mis :

Et bientôt la censure , cpagneule admirable.

Sait^ le crayon en main, marquer nos endroits faux,

Et nous développer avec tous nos défauts.

Du mensonge toujours le vrai demeure maître.

Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l'être * ;

Et jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas

Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.

En vain ce misanthrope, aux yeux tristes et sombres.

Veut par un air riant en éclaircir les ombres :

Le ris sur son visage est en mauvaise humeur;

L'agrément fuit ses traits, ses caresses font peur ;

Ses mots les plus flatteurs paraissent des rudesses,

Et la vanité brille en toutes ses bassesses.

Le naturel toujours sort et sait se montrer.

Mais l'honneur... Quel est-il?... Pourras-tu me le dire? L'ambitieux le met souvent à tout brûler; L'avare, à voir chez lui le Pactole rouler ^; Un faux brave, à vanter sa prouesse frivole; Un vrai fourbe, à jamais ne garder sa parole ; Ce poëte, à noircir d'insipides papiers; Ce marquis, à savoir frauder ses créanciers; Un libertin, à rompre et jeûnes et carême; Un fou perdu d'honneur, à braver l'honneur même. L'un d'eux a-t-il raison? Qui pourrait le penser? . Qu'est-ce donc que l'honneur que tout doit embrasser? Est-ce de voir, dis-moi, vanter notre éloquence; D'exceller en courage, en adresse, en prudence ; De voir à notre aspect tout trembler sous les cieux ; De posséder enfin mille dons précieux ? Mais avec tous ces dons de l'esprit et de 1 ame Un roi même souvent peut n'être qu'un infâme. Qu'un Hérode, un Tibère effroyable à nonmier.

1 Vers de\cim proverbial. — ' «Fleuve de Lydie, où l'on trouve de l'or, ainsi que dans plusieurs autres fleuves. » {Note de Boileau.)

HùiLEAi-. — 1608-1 TOI. -2r/)

Laharpe trouve ces premiers vers dignes de Bodeau; mais il ne voit plus dans le reste de cette satire qu'un sermon froid , languissant et chargé de redites '. Il y a quelque exagération dans les deux parties de cette sentence. Quand l'auteur du Lutrin écrivit cette pièce, il avait soixante-deux ans , et le refroidissement de sa veine y apparaît plus ou moins partout. Dans ce début même, loué par l'auteur du Ljjct'tp, il a fallu, pour donner quelque fermeté à la marche des vers^ en retrancher sept sur soixante-dix. Après avoir dit :

Le naturel toujours sort et sait se montrer, le poëte ajoute, en délayant sa pensée ;

Vainement on l'arrête, on le force à rentrer :

Il rompt tout, perce tout, et trouve enfin passage.

Et comment revient-il à son sujet, après sa parenthèse sur les vains efforts du vice pour imiter la vertu ? Par une transition des plus prosaïques.

Mais loin de mon projet je sens que je m'engage. Revenons de ce pas à mon texte égaré.

L'honneur partout, disais-je, est du monde admiré; Mais l'honneur en effet qu'il faut que l'on admire. Quel est-il ? Valincour, pourras-t\i me le dire ?

Trop facile dans son admii^ation pour le commencement de cette satire, Laharpe a été un peu trop sévère dans la condamnation du reste. On y trouve encore une tu^ade qui, sans égaler les inspirations de l'âge viril du poète, a poiui;ant quelque chose de la netteté qui distingue son style et sa pensée.

C'est d'un roi que l'on tient cette maxime auguste,

Que jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste*.

Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla ;

Joignez-y Tamerlan, Genséric, Attila :

Tous ces fiers conquérants, rois, princes, capitaines.

Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois d'Athènes'

Qui sut, pour tous exploits, doux, modéré, frugal,

< Cours de littérature, t. VI, p. 198, (Paris, au VII.) — 2 Sentence d'Agé- 'î las, roi de Sparte. — ^ Socrate.

Toujours vers la justice aller d'un pas égal. Oui, la justice en nous est la vertu qui brille : Il faut de ses couleurs qu'ici-bas tout s'habille ; Dans un mortel chéri, tout injuste qu'il est. C'est quelque air d'équité qui séduit et qui plaît. A cet unique appât l'âme est vraiment sensible : Même aux yeux de l'injuste un injuste est horrible; Et tel qui n'admet point la probité chez lui Souvent à la rigueur l'exige chez autrui. Disons plus; il n'est point d'âme livrée au vice Où l'on ne trouve encor des traces de justice. Chacun de l'équité ne fait pas son flambeau ; Tout n'est pas Caumartin, Bignon ni d'Aguesseau * ; Mais jusqu'en ces pays où tout vit de pillage. Chez l'Arabe et le Scythe, elle est de quelque usage; Et du butin acquis en violant les lois C'est elle entre eux qui fait le partage et le choix

Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide, C'est de prendre toujours la vérité pour guide; De regarder en tout la raison et la loi; D'être doux pour tout autre et rigoureux pour soi ; D'accomplir tout le bien que le Ciel nous inspire. Et d'être juste enfin : ce mot seul veut tout dire.

Cette satu-e est terminée par un apologue assez ingénieusemeni conçu , mais très-froidement écrit et d'une longueur insupportable. Abrégeons-le.

Sous le bon roi Saturne, ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincour, et l'Équité, sa sœur. De leurs sages conseils éclairant tout le monde. Régnaient, chéris du Ciel, dans une paix profonde...

1 Louis Lefèvre de Caumartin, intendant des tinances et conseiller d'État. C'est lui qui inspira à Voltaire la première idée de sa Henriade. (Ci-dessus. p. 111.) L'abbé Bignon était membre de l'Académie française. Henri-François d'Aguesseau, alors procureur général, devint chancelier de France en 1717.

Mais un jour, l'honneur fut appelé au ciel par les dieux, et y delueura trop longtemps.

Un fourbe cependant, assez haut de corsage

Et qui hu ressemblait de geste et de visage,

Prend son temps, et partout ce hardi suborneur

S'en va chez les humains crier qu'il est l'Honneur ;

Qu'il arrive du ciel, et que, voulant lui-même

Seul porter désormais le faix du diadème.

De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi.

A ces discours trompeurs le monde ajoute foi

L'innocente Équité, honteusement bannie,

Trouve à peine un désert où fuir l'ignominie.

Aussitôt sur un trône éclatant de rubis

L'imposteur monte orné de superbes habits.

La Hauteur, le Dédain, l'Audace l'environnent,

Et le Luxe et l'Orgueil de leurs mains le couronnent.

Tout fier, il montre alors un front plus sourcilleux ;

Et le Mien et le Tien, deux frères pointilleux,

Par son ordre amenant les procès et la guerre,

En tous lieux de ce pas vont partager la terre ;

En tous lieux, sous les noms de bon droit et de tort.

Vont chez elle établir le seul droit du plus fort.

Le nouveau roi triomphe, et sur ce droit inique

Bâtit de vaines lois un code fantastique;

Avant tout aux mortels prescrit de se venger,

L'un l'autre au moindre affront les force à s'égorger,

Et dans leur âme, en vain de remords combattue.

Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs, ou tue...

Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter,

Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer...

Le véritable Honneur sur la voûte céleste

Est enfin averti de ce trouble funeste.

11 part sans différer, et, descendu des cieux.

Va partout se montrer dans les terrestres lieux.

Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode ;

On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode

Et lui-même, traité de fourbe et «'imposteur,

Est contraint de ramper aux pieds du séiiucteur.

Enfin, las d'essuyer outrage sur outrage,

11 hvre les humains à leur triste esclavage ;

S'en va trouver sa sœur, et, dès ce même jour.

Avec elle s'envole au céleste séjour.

Depuis, toujours ici riche de leur ruine.

Sur les tristes mortels le faux hoimeur domino

Gouverne tout, fait tout dans ce bas univers; Et peut-être est-ce lui qui m'a dicté ces vers. Mais en fîit-il l'auteur, je conclus de sa fable Que ce n'est qu'en Dieu seul qu'est l'iionncur véritalile.

Boileau a laissé une douziùmc saîire sur l'équivoque, composée en 1705. Ce poëte, alors âgé de soixante-neuf ans, mit onze mois à la faire et trois années à la polir ; mais son génie s'était éteint ; et tous les critiques disent avec Laharpe qu'on ne reconnaît point le bon esprit de l'auteur dans cette longue et vague déclamation, qui roule tout entière sur un abus de mots, et où l'on attribue à Véquivoque tous les malheurs et tous les crimes de l'univers à dater du péché originel'.

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