‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 63 sur 88 · IV · texte numérisé non relu

IV

De la philosophie obligeant défenseur.

Conseille par pitié mon aveugle ignorance ; De nos arts, de nos mœurs garantit l'excellence ; Et de son plein savoir, si je réplique un mot. Pour prouver que j'ai tort, il me déclare un sot *.

Mais de ces sages vains confondons l'imposture ; De leur règne fameux retraçons la peinture; Et que mes vers, enfants d'une noble candeur. Éclairent les Français sur leur fausse grandeur.

Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile*? Quel siècle d'ignorance en beaux faits plus stérile Que cet âge nommé siècle de la raison? Tout un monde sophiste, en style de sermon. De longs écrits moraux nous ennuie avec zèle, Et Ton prêche les mœurs jusque dans la Pucelle^. Je le sais; mais, ami, nos modestes aïeux Parlaient moins de vertus et les cultivaient mieux. Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils fait naître?

1 Par ce grand Pathos, qui le conseille par pitié, il désigne Laharpe, auteur des Conseils à un jeune poète, pièce couronnée à l'Académie française l'année même où cette satire parut. Entre autres avis donnés aux adversaires de la philosophie, dont Laliarpe se faisait l'obligeant défenseur, on y lit :

Ris tout bas, si tu veux, des querelles du temps;

Mais n'inscris point ton nom parmi les combattants....

Oui, quoiqu'en tous les temps l'injurieuse envie

Se plaise à raconter les faules du génie,

Crois qu'il est rare au moins que d'illustres esprits

Soient vils dans leur conduite et grands dans leurs écrits...

Vois des arts en nos jours les plus brillants modèles

A l'honneur, au bon goût également fidèles...

Laissant mourir loin d'eux les libelles impurs,

Fabriqués par la haine en ses antres obscurs...

De qui hait les talents j'augure toujours mal : Jamais leur détracteur ne devint leur rival. 8 El quel temps fut jamais plus fertile en miracles? {Alhalie, acte 1'^, scène 1.)

» Poëme infâme où Voltaire s'est plu à outrager .l-.Mnne d'Arc , la religion el la France. Laharpe, revenu à de meilleurs sentiments, y vit le déshonneur Je sou siècle.

GILBEUT. — 177o.

Ces Français si vantés, peux-tu les reconnaître ? Jadis peuple héros, peuple femme en nos jours, La vertu qu'ils avaient n'est plus qu'en leurs discours.

Suis les pas de nos grands... qui, par droit de naissance. Dans les camps, à la cour régnent en espérance : Quels succès leurs talents semblent nous présager! Ceux-là font de leurs mains courir ce char léger Que roule un seul coursier sur une double roue ; Ceux-ci, sur un théâtre où leur mémoire échoue. En bouffons apprentis défigurent ces vers Où Molière, prophète, exprima leurs travers ; Par d'autres avec art une paume lancée Va, revient, tour à tour poussée et repoussée. Sans doute c'est ainsi que Turenne et Villars S'instruisaient dans la paix aux triomphes de Mars.

La plupart, indigents au milieu des richesses. Achètent l'abondance à force de bassesses. Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent ; Parfois, faute de fonds, monseigneur est marchand. Que dirai-je d'Arcas? quand sa tête blanchie, En tremblant, sur son sein se penche appesantie ; Quand son corps, vainement de parfums inondé, Trahit les maux secrets dont il est obsédé...

Vois-tu, parmi ces grands, leurs compagnes hardies Imiter leurs excès, par eux-même applaudies; Dans un corps délicat porter un cœur d'airain, Opposer au mépris un front toujours serein ; Et, du vice endurci témoignant l'impudence^ Sous leur casque de plume étouffer la décence?

Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs Souvent bâiller en loge à des prix différents, Cloris n'est que parée, et Cloris se croit belle.

En vôtrments légers Tor s'est changé pour elle; Son front luit étoile de mille diamants , Et mille autres encore, effrontés ornements. Serpentent sur son sein, pendent à ses oreilles; Les arts pour l'embellir ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleraient d'heureux jours. Riches des seuls trésors perdus pour ses atours...

Enlant sophiste, au fond coquette pédagogue, Zélis 7'egle la mode, à son gré met en vogue Nos petits vers lâchés par gros in-octavo Ou ces drames pleureurs qu'on joue incognito; Protège l'univers, et, rompue aux affaires. Fournit vingt financiers d'importants secrétaires ; Lit tout, et même sait, par nos auteurs moraux. Qu'il n'est certainement un Dieu que pour les sots.

Parlerai-je d'Iris? Chacun la prône et l'aime :

C'est un cœur, mais un cœur! c'est l'humanité même.

Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé

Frappe, en courant, son chien, qui jappe épouvanté,

La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes.

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes :

Il est vrai ; mais aussi qu'à la mort condamné

Lally ' soit, en spectacle, à l'échafaud traîné.

Elle ira la première à cette horrible fête

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.

Mais la corruption, à son comble portée.

Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée :

* Le comte Thomas- Arthur de Lally, gouverneur des possessions françaises dans rinde, accusé de trahison dans la guerre contre les Anglais, condamné le 6 mai 1766, exécuté le 9. Son innocence a été i<rouvée cloquemnient par les plaidoyers de son fils, le comte de Lally-Tollendal, et sa mémoire a été réhabilitée dans l'opinion publique. Voyez nos Chefs-d'œuvre d' Éloquence frari' çaise, p. 475-508, (Paris, Lanier, 18S4.)

•ÎILBERT. — 177.%. 27"

l.llc infecte l'empire, et les mêmes travers Rt'^gnent également dans tous les rangs divers.

Il faut voir ce marchand, philosophe en boutique. Qui, déclarant trois fois sa ruine authentique, Trois fois s'est enrichi d'un heureux déshonneur. Trancher du financier, jouer le grand seigneur.... Partout s'offre l'orgueil, et le luxe, et l'audace. Orgon à prix d'argent veut anoblir sa race : Devenu magistrat, de mince roturier, Pour être un jour baron il se fait usurier. Jadis son clerc Mondor enviait son partage ; Tout à coup, des bureaux secouant l'esclavage. Il loge sa mollesse en un riche palais. Et derrière un char d'or promène trois valets....

Eh! quel frein contiendrait un vulgaire indocile. Qui sait, grâce aux docteurs du moderne évangile. Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas; Que l'homme tout entier est promis au trépas? Chacun veut de la vie embellir le passage : L'homme le plus heureux est aussi le plus sage; Et, depuis le vieillard qui touche à son tombeau Jusqu'au jeune homme à peine échappé du berceau, A la ville, à la cour, au sein de l'opulence. Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence, La débauche, au teint pâle, aux regards effrontés. Enflamme tous les cœurs vers le crime emportés. C'est en vain que, fidèle à sa vertu première, Louis ' instruit aux mœurs la monarchie entière; La monarchie entière est en proie aux Lais; Leurs vices sont les dieux qu'encense leur pays; Et la Religion, mère désespérée.

Par ses propres enfants sans cesse déchirée,

« Louis XV[.

Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats. Le pardon sur la bouche, en vain leur tend les bras : Son culte est avili, ses lois sont profanées. Dans un cercle brillant de nymphes fortunées Entends ce jeune abbé, sophiste bel esprit : Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit *,... Traite la piété d'aveugle fanatisme , Et donne, en se jouant, des leçons d'athéisme.

Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté. Ce siècle heureux des mœurs et de l'humanité ! A peine des vertus l'apparence nous reste. Mais, détournant les yeux d'un tableau si funeste. Éclairés par le goût, envisageons les arts. Quel désordre nouveau se montre à nos regards ! De nos pères fameux les ombres insultées, Comme un joug importun les règles rejetées. Les genres opposés bizarrement unis, La nature, le vrai de nos livres bannis. Un désir forcené d'inventer et d'instruire. D'ignorants écrivains jamais las de produire , Des brigues, des partis l'un à l'autre odieux , Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux : Tout me dit que des arts la splendeur est ternie.

Fille de la peinture et sœur de l'harmonie. Jadis la poésie, en ses pompeux accords, Osant même au néant prêter une âme, un corps, Égayait la raison de riantes images.

Cachait de la vertu les préceptes sauvages Sous le voile enchanteur d'aimables fictions; Audacieuse et sage en ses expressions,

^ Il était impossible de caractériser avec plus de justesse la légèreté impie de certains abbés philosophes d'alors, qui, n'ayant jamais sonj^é au sacerdoce , avaient cependant pris la tonsure pour arriver aux bénéfices qui les isaient vivre.

Pour cadencer un vers qui dans l'âme s'imprime, Sans appauvrir l'idée, (Mirichissait la rime, S'ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs Et nous divertissait pour nous rendre meilleurs. Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste Qui le premier nous dit en prose d'algébriste : Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus ; Pour plaire à ma raison pensez; ne peignez plus! Dès lors la poésie a vu sa décadence : Infidèle à la rime, au sens, à la cadence,, Le compas à la main, elle va dissertant. Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant.

C'était peu que, changée en bizarre furie, Melpomène mêlât sur la scène flétrie Des romans fort touchants ' (car à peine l'auteur Pour emporter les morts laisse vivre un acteur) *; Que, soigneux d'évoquer des revenants affables. Prodigue de combats, de marches admirables, Tout poëte moderne, avec pompe assommant. Fit d'une tragédie un opéra charmant :

La muse de Sophocle, en robe doctorale. Sur des tréteaux sanglants professe la morale. Là souvent un sauvage, orateur apprêté.

Aussi bien qu'Arouet parle d'humanifé ' ; Là des Turcs amoureux, soupirant des maximes. Débitent galamment Sénèque mis en rimes * ; Alzire au désespoir, mais pleine de raison. En invoquant la mort, commente le Phédon ^ ; Pour expirer en forme, un roi, par bienséance,

' Mauvais hémistiche. — ^^ Cette parentlièse embarrasse la phrase. — * Dans la tragéilie à' Alzire, Zamore, chef américain, dit à l'Espagnol Guzman en lui sauvant la vie :

Allez 1 la grandeur d'Ame est ici le partage

Du peuple infortuné qu'ils ont nommé sauvage.

* Orosniaue, dans Zaïre. — ^ Dialogue de Platon sur l'immortalité de l'àme.

Doit exhaler son âme avec une sentence; Et chaque personnage au théâtre produit, Héros toujours soufflé par l'auteur qui le suit. Fût-il Scythe ou Chinois*, dans un traité sans tilre. Par signe interrogé, vous répond par chapitre.

Thalie a de sa sœur partagé les revers :

Peindre les mœurs du temps est Tobjet de ses vers;

Mais, lasse d'un emploi que le goût lui confie.

Apôtre larmoyant de la philosophie.

Elle fuit la gaîlé qui doit suivre ses pas.

Et d'un masque tragique enlaidit ses appas.

Tantôt c'est un rimeur dont la muse étourdie,

Dans un conte ennobli du nom de comédie,

Passe, en dépit du goût, du touchant au bouffon,

Et marie une farce avec un long sermon ;

Tantôt un possédé dont le démon terrible

Pleure éternellement; dans uti dranie risible.

Que dis-je! oser blâmer un drame, un drame enfin !

La comédie est belle, et le drame est divin ;

Pour moi, j'y goûte fort, car j'aime la nature,

Ces héros villageois, beaux esprits sous la bure.

Et j'approuve l'auteur de ces drames diserts.

Qui ne s'abaisse point jusqu'.à parler en vers.

Un vers coûte à polir, et le travail nous pèse ;

Mais en prose du moins on est sot à son aise.

Partout le même ton : chaque muse en ses chants,

Aux dépens du vrai goût, fait la guerre aux méchants;

Le plus lourd chansonnier de l'Opéra-Comique

Prête à son Apollon un air philosophique,

Et des vers sont charmants si peu qu'ils soient moraux.

Mais de la poésie usurpant les pinceaux

Et du nom des vertus sanctifiant sa prose,

' Les Scythes et VOrphelin df: la Chine, «ont deux, tr.^.géilipj de VoUiir?

GtlBERT. — 1775. 281

Far la pompe des mots l'éloquence en impose.

One d'orateurs guindés, qui se disent profonds,

So tourmentent sans fin pour enfanter des sons!

Jtans un livre où Thomas' rôve comme en extase

.Te cherche un peu de sens^ et vois beaucoup d'emphase.

Un plaisant, des dévots Zoïle envenimé,

Qui nous vend par essais le mensonge imprimé,

I»es oppresseurs fameux développant les trames,

Met, pour mieux l'ennoblir, l'histoire en épigrammes*.

Chaque genre varie au gré des écrivains

Et ne connaît de lois que leurs caprices vains.

Sans doute le respect des antiques modèles

Eût au vrai ramené les muses infidèles :

Eux seuls, de la nature imitateurs constants,

Toujours lus avec fruit, sont beaux dans tous les temps.

îîeureux qui, jeune encore, a senti leur mérite !

Même en les surpassant il faut qu'on les imite.

Mais les sages du jour, ou de fiers novateurs.

De leur goût corrompu partisans corrupteurs.

Ne pouvant les atteindre, ont dégradé leurs maîtres;

Et, protecteurs des sots tîétris par nos ancêtres,

0 de la sympathie inévitable effet !

Us vengent les Gotins' des atfronts du sifflet.

Voltaire en soit loué! chacun sait au Parnasse Que Malherbe est un sot et Quinault un Horace. Dans un long commentaire il prouve longuement Que Corneille parfois pourrait plaire un moment \

* Thomas, écrivain philosophe, auteur de l'Éloge de Marc-Aitrèle , mort en 1785. Voyez le Recueil précédent, p. 276. — * Alhisionà l'ouvrai^e historique de Voltaire intitulé : Essai sui^ les Mœurs et sur l'Esprit des Nations. Il est parfaitement caractérisé. — » Les sots. Le nom de l'ahbé Cotin, tant de fois ridiculisé par Boileau, est devenu proverbial. — * En efTet, dans ses commentaires .sur le théâtre de Corneille, Voltaire, jaloux de la gloire de ce );rand poète, a eu l'art de souvent le déprécier tout en le louant.

J'ai vu l'enfant gâté do nos penseurs sublimes, Laharpe, dans Rousseau trouver de belles rimes. Si l'on en croit Mercier', Racine a de l'esprit; Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l'apprit, Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie : Il eût pu travailler à l'Encyclopédie.

Boileau, correct auteur de libelles amers, Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers; Et tous ces demi-dieux, que l'Europe en délire A depuis cent hivers l'indulgence de lire. Vont dans un juste oubli retomber désormais. Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.

Quelques vengeurs pourtant, arnit'S d'un noble zèle, Ont de ces morts fameux épousé la querelle ; De là sur l'Hélicon deux partis opposés Régnent, et , l'un par l'autre à l'envi déprisés. Tour à tour s'adressant des volumes d'injures. Pour le trône des arts combattent par brochures. Mais, plus forts par le nombre et vantés en tous lieux, Les corrupteurs du goût en paraissent les dieux. Si Clément^ les proscrit, Laharpe les protège. Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre', en corps, commenter l'alphabet. Grammairiens jurés, immortels par brevet. Honneurs, richesse, emplois, ils ont tout en partage. Hors la seule raison, que leur bonheur outrage; Et le public esclave obéit à leurs lois. Mille cercles savants s'assemblent à leur voix :

1 Né en 17A0, mort en 1814. Après avoir soutenu, dans uu Essai sur l'Art dramatique, que les tragédies de Corneille et de Racine étaient bonnes pour un peuple d'enfants, il proposa gravement de les remplacer par ses pièces de théâtres.— * Mort en 1812. Voltaire le nommait VIndimtnt. Il fut, comme Fréron, l'un des plus ardents et des plus sévères défenseurs du bon goût et des saines doctrines. Voyez le Recueil précédent, p. 65, note 2.-3 L'Académie française siégeait encore au Louvre.

C'est dans ces tribunaux galants et domestiques Que parmi vingt beautés, bourgeoises empyriques, Distribuant la gloire et pesant les écrits, Ces tiers inquisiteurs jugent les beaux esprits.

O malheureux l'auteur dont la plume élégante Se montre encor du goût sage et fidèle amante; Qui, rempli d'une noble et constante fierté, Dédaigne un nom fameux par l'intrigue acheté. Et, n'ayant pour preneurs que ses muets ouvrages, Veut par ses talents seuls enlever les sutirages ! La faim mit au tombeau Malfilâtre * ignoré ; S'il n'eiit été qu'un sot, il aurait prospéré. Trop fortuné celui qui peut avec adresse Flatter tous les partis, que gagne sa souplesse ; De peur d'être blâmé, ne blâme jamais rien; Dit Voltaire un Virgile et même un peu chrétien ; Et toujours en l'honneur des tyrans du Parnasse De madrigaux en prose allonge une préface ! Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent Qui, de ces novateurs enthousiaste ardent. Abjure la raison, pour eux la sacrifie , Soldat sous les drapeaux de la philosophie ! D'abord comme un prodige on le prône partout ; Il nous vante; en offet c't-st un homme de goût. Son chef-d'œuvre est toujours l'écrit qui doit ériore ; On récite déjà les vers qu'il fait encore. Qu'il est beau de le voir de dînes en dînes. Officieux lecteur de ses vers nouveau-nés, Promener chez les grands sa muse bien nourrie î Paraît-il, on l'embrasse ; il parle, on se récrie ; Fût-il un Durosoy', tout Paris l'applaudit. C'est un auteur divin, car nos dames l'ont dit :

1 Mort en 1767. — 2 Mort sur l'échafaud révolutionnaire en 1792. Il écrivit mal en prose comme en vers.

La marquise., le duc, pour lui tout est libraire; De riches pensions on l'accable; et Voltaire Du titre de génie a soin de l'honorer Par lettres qu'au Mercure il fait enregistrer.

Ain^i do nos tyrans la ligue protectrice

l)"ane gloire précoce enfle un rimeur novice.

L'auteur le plus fécond, sans leur appui vanté,

Travaille dans l'oubli pour la postérité ;

Mais par eux, sans rien faire, un fat nous en impose :

Turpin n'est que Turpin ', Suard - est quelque chose.

Oh I combien d'écrivains languiraient inconnus Qui, du Pinde français illustres parvenus. En servant ce parti conquirent nos hommages ! L'encens de tout un peuple enfume leurs images ; Eux-même, avec candeur se disant immortels. De leurs mains tour à tour se dressent des autels.

Sous peine d'être uu sot, nul plaisant téméraire

Ne rit de nos amis et surtout de Voltaire.

On aurait beau montrer ses vers tournés sans art.

D'une moitié de rime habillés au hasard.

Seuls et jetés par ligne exactement pareille.

De leur chute uniforme importunant l'oreille.

Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux.

L'un sur l'autre appuyés, se traînant deux à deux' ;

Et sa prose frivole, en pointes aiguisée ,

Pour braver l'harmonie incessamment brisée;

' François Henri Turpin, après avoir débuté par une ode sur l'Immaculée Conception, qui fut couronnée en 1731, composa plusieurs ouvrages historiques, estimables quoi qu'en ait dit Labarpe. Il végéta sans recevoir ni gratifications ni bonneurs, et mourut dans l'indigence, en 1799, âgé de quatre-vingt dix ans. — 'Il était au uniiibre des qunrant? depuis \\n an. Il est mort en 1817, honoré du titre de secrétaire perpétuel de l'Académie française, et ne laissant que de» traductions sans mérite et des articles de journaux. — " Il était impossible de mieux exprimer les reproches qu'on fait à la versification de Voltaire. Ci-dessus, p. 154-160.

Sa prose, sans montir, et ses vers sont parfaits : Le Mercure trente ans Ta juré par extraits; Oui pourrait en douter? — Moi. Cependant j'avoue Que d'un rare savoir à bon droit on le loue; Que ses ehefs-d'œuvre fauX;, trompeuses nouveautés, 1 -tonnent quelquefois par d'aniiques beautés; Que par ses défauts même il sait encor séduire : Talent qui peut absoudre un siècle qui l'admire. Mais ([u'on m ose prôner des sophistes pesants. Apostats eftVontés du goût et du bon sens : Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire, qu'il vante' ; Qui, du nom de poëme ornant de plats sermons. En quatre points mortels a rimé les saisons; Et ce vain Beaumarchais, qui, trois fois avec gloire, Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire *; Et ce lourd Diderot, docteur en style dur. Qui passe pour sublime à force d'être obscur ; Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse, Qui se croit un grand homme, et fit une préface ^; Et tant d'autres encor dont le public épris Connaît beaucoup les noms et fort peu les écrits; Alors, certes alors ma colère s'allume.

Et la vérité court se placer sous ma plume.

Ah! du moins, par pitié, s'ils cessaient d'imprimer,

Dans le secret contents de proscr, de rimer;

Mais de l'humanité maudits missionnaires.

Pour leurs tristes lecteurs ces prêcheurs n'en ont guères.

Laharpe est-il bien mort? Tremblons ! de son tombeau

On dit qu'il sort armé d'un Gustave nouveau *.

1 Recueil précédent, p. &^,note l. — * Les Mémoires à consulter de Beaumarchais, qui n'ojit que l'éloquence du pamplilet, durent surtout leur succès au scandale. C'est à la même cause que cet auteur dut la vogue prodigieuse de ses drames immoraux. Voyez nos Chefs-d'œuvre d'Eloquence française^ p. <37. (Paris, Lanier, 1854.) — ^ La préface de V Encyclopédie. — ^Une de ses tragédies est intitulée Gustave Wn^a.

Thomas est en travail d'un gros poëme épique*; ^larmontel enjolive un roman poétique^; Et même Durosoy, fameux par des chansons, Met l'histoire de France en opéras bouffons : Tout compose, et déjà de tant d'auteurs manœuvres Aucun n'est riche assez pour acheter les œuvres.

Tour moi qui, démasquant nos sages dangereux. Peignis de leurs erreurs les effets désastreux. L'athéisme en crédit, la licence honorée Et le lévite enfin brisant l'arche sacrée; Qui retraçai des arts les malheurs éclatants. Les ligues, le pouvoir des novateurs du temps. Et leur fureur d'écrire, et leur honteuse gloire. Et de mon siècle entier la déplorable histoire , J'ai vu les maux promis à ma sincérité. Et, devant craindre tout, j'ai dit la vérité. Oh ! si ces vers vengeurs de la cause publique. Qu'approuva de Beaumont^ la piété stoïque. Portés par son suffrage, auprès du trône admis, Obtiennent de mon roi quelques regards amis ; S'il prête à ma faiblesse un bras qui la soutienne, On verra de nouveau ma mu£e citoyenne Flétrir ces novateurs, que poursuivront mes cris : Tls ne dormiront plus... qu'en lisant leurs écrits.

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