‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 64 sur 88 · MON APOLOGIE · texte numérisé non relu

MON APOLOGIE

Satire seconde de Gilbert. — 1'

Psaphon, philosophe dans le sens qu'on donnait alors à ce mot, reproche à Gilbert d'avoù' calomnié la philosophie , et l'avertit des mal-

*De sa Pélréidc, poëme dont Pierre le Grand était le héros, et qu'il abandonna ne pouvant le mener à bonne fin. — - Ses Inms et son Béltsaire. — » Chriftophe de Beauniont, l'un des plus grands archevêques de Paris, surnommé TAthanase de son siècle, mort en 1781. 11 aima Gilbert, et, quatre ans après la publication de cette satire, il lui obtint une modique pension

GlLDEllï, — 1778. 587

deurs auxquels il s'expose en cuinbaltant l.'s niaitrcs tic la iorlune et de la renommée.

PSAPIION.

Que vous a donc produit votre goiit si tranchant? Vous payez cher l'honneur de passer pour méchant. A-t-on vu votre muse, à la cour présentée, Pour décrier les rois du roi même rentée? Peut-on citer un duc qui soit de vos amis? Parmi vos protecteurs comptez-vous un commis? Vend-on votre portrait? Quel corps académique Vous a pensionné d'un prix périodique?

Des quarante immortels journaliste adoptif, Êtes-vous du fauteuil héritier présomptif? Aux cris religieux d'un parterre idolâtre, En face de vous-même, au milieu du théâtre. Jamais en effigie, assis sur un autel, Vous a-t-on couronné d'un laurier solennel*?.,. Tout le monde vous fuit ; votre ami, dans la rue. N'osant vous reconnaître, à peine vous salue. Jamais à vous chanter un poëte empressé De petits vers flatteurs ne vous a caressé. Et jamais, comme nous, en bonne compagnie On ne voit chez les grands souper votre génie. Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous , L'un vous montre du doigt, l'autre sort en courroux. Le voilà, dit l'auteur, et l'auteur lui réplique : Gardez-vous de cet homme ; il mord, c'est un critique. Mais de tant de mépris méchamment consolé, Vous sifflez l'univers dont vous êtes sifflé. Croyez-moi, laissez-nous vivre et penser tranquilles; Sur d'utiles objets rimez des vers utiles : Chantez les douze mois, prêchez sur les saisons',

' Voltaire venait d'être couronné sur la scène peu de temps avant sa mort, arrivée le 30 mai 1778. — * Allusion aux poëmes didactiques de Roucher sur les Mois et de Saint-Lambert sur les Saisons. Voyez le Recueil précédent, p. Ci et 76.

Égayez la morale en opéras bouflbnS; Élevez désormais vos talents jusqu'aux drames,, Et sur l'agriculture attendrissez nos dames \ Votre jeune Apollon^ qui n'a point réussi. Dans la satire encor ne peut être endurci; Un jour vous pleurerez d'avoir trop osé rire * : Cessez de critiquer...

Eh ! cessez donc d'écrire.

Tant qu'une légion de pédants novateurs Imprimera l'ennui pour le vendre aux lecteurs. Et par in-octavo publiera l'athéisme.

Fanatiques criant contre le fanatisme.... Je veux, de vos pareils ennemi sans retour. Fouetter d'un vers sanglant ces grands hommes d'un jour....

PSAPIION.

Eh! que pourraient vos cris contre leur vaste gloire? Soixante ans de succôs défendent leur mémoire. On se rit, croyez-moi, d'un jeune audacieux Qui du Pinde français pense avihr les dieux.

On juge, croyez-moi, les vers et non point l'âge.

Si je suis jeune enfin, j'en ai plus de courage :

Qu'ils tremblent, ces faux dieux, dans leur temple insolent;

Je l'ai juré, je veux vieillir en les sifllanl.

D'ennuyer nos neveux vainement ils se flattent;

Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent.

Je suis contre leur gloire armé de leurs écrits...

Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures. Donne encor plus de poids à mes justes censures.

> Comme Saint-Lambert au début de son poëme. /i/rf.,p. 64. — * Ce discours de Psophon rappelle quelques-uns des Conseils doimée à un jeunt poète par Laharpe. (Ci-dessus, p. 274, note i.)

On connaît i^'s vioillards sur le Pinde honorés,

Poliliqucs udi'oits, charlatans illustrés :

Ceux-ci, pour assurer leur gloire viagère,

Dévouant au faux goût leur Apollon vulgaire.

De la philosophie arborent les drapeaux;

Ceux-là, pour ménager leur illustre repos.

Flattant tous les partis de caresses égales,

Ont juré de mentir aux deux ligues rivales;

Et tous, par intérêt taisant la vérité,

Vendent le bien public à leur célébrité.

Le jeune homme, ignoré des partis qu'il ignore,

De leurs préventions n'est point esclave encore.,..

Son libre jugement est désintéressé.

Et son vers dit toujours tout ce qu'il a pensé.

Cette satire est loin d'avoir partout la verve et l'originalité de la précédente, dont elle répète trop souvent les idées; cependant elle est pleine encore de vers énergiques. Le passage le plus remaripiabln est celui où le poète se justiiie d'avoh- fait deviner, d'avoii* même quelquefois déclaré le nom des personnages qu'il attaque. Le voici :

Quand de traits différents, recueillis au hasard. Pour corriger les mœurs, je compose avec art Un portrait fabuleux et pourtant véritable. Si du public devin la malice équitable S'écrie : Ah! c'est un tel, ce marquis diffamé ; Qu'il s'en accuse seul, ses vices l'ont nommé....

Quoi donc ! un écrivain veut que son nom partage Le tribut de louange offert à son ouvrage. Et m'impute à forfait, s'il blesse la raison, De la venger d'un vers égayé de son nom ! Comptable de l'ennui dont sa muse m'assomme. Pourquoi s'est-il nommé s'il ne veut qu'on le nomme" Je prétends soulever les lecteurs détrompés Contre un auteur bouffi de succès usurpés;

Sous une périphrase étouffant ma franchise. Au lieu de d'Alembert^ faut-il donc que je dise : C'est ce joli pédant, géomètre orateur.

De l'Encyclopédie ange conservateur.

Dans l'histoire chargé d'inhumer ses confrères , Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires? Si j'évoque jamais du fond de son journal Des sophistes du temps l'adulateur banal , Lorsque son nom suflît pour exciter le rire, Dois-je, au lieu de Laharpe, obscurément écrire : C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé, Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé. Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, Tomba de chute en chute au trône académique î

Ce trait, décoché contre l'enfant gâté des philosophes, est demeuré célèbre. On peut encore citer parmi les meilleurs vers de cette pièce ceux qui la terminent : ils peignent le caractère et résument l'apostolat de ce généreux défenseur des saines doctrines, qui, deux ans après, mom'ut à l'hôpital.

Vous aimez la fortune, et moi la vérité. Trop heureuse à mes yeux la douce pauvTeté D'un poëte ennobli de mœurs et de courage. Qui peut dire : Jamais, de mon avare hommage. Je n'ai flatté le vice, en mes vers combattu ; J'ai perdu ma fortune à venger la vertu.

Mes modestes succès ne sont point des scandales; Ma muse est vierge encore, et mon nom respecté Sans tache ira peut-être à la postérité.

TROISIÈME rARTlE.

ÊPIGR AHMES.

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