A UNE BELLE VEUVE
Partout j'ai promené ma fortune inconstante;
J’ai franchi, du cap Horn aux glaces des Lapons,
Les mers sur les vaisseaux, les fleuves sur les ponts;
Bien des nuits j’ai dormi sous l’arbre et sous la tente,
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HÉVA
Polaires océans où tombent les harpons,
Blancs déserts sablonneux, solitude éclatante ,
Tout m'attire et me platt , toute zone me tente ;
Dès qu’un pays lointain m'appelle, je réponds.
J’ai vu l’Américain noir et nu dans sa case;
Cent fois, comme d’habit, j’ai changé de climat:
J’ai bu l’eau du Niger, du Nil et du Takase.
J’allais chercher l'amonr aux harems du Caucase;
La reine de ces lieux, me fixant sur ma case,
Avec ses beaux yeux noirs m’a fait échec et mat 1
« C’est charmant , monsieur Gabriel ! dit Héva en prenant le papier , laissez-moi le relire.
—Ce serait assez bon à Drontheim, dit Klerbbs, chez l’évêque d’Islande, qui est le premier joueur d’échecs des pays froids ; mais, au cœur de l’Inde, ce n’est pas assez brûlant, mon cher Gabriel.
— Taisez-vous donc, sir Edward, dit Héva, en le frappant au visage avec une tige dç réséda fleuri, vous êtes un vilain jaloux. Ces vers sont charmants ; sir Edward n’en a jamais adressé de meilleurs à miss Erminia.
— J’attends sa majorité, je respecte les mineures. On est très-médisant à Tranquebar.
— Monsieur Gabriel, dit Héva, j’allais vous offrir votre revanche aux mêmes conditions; mais voilà mon cher beau-frère qui a son sixième
HÉVA
secret d’aujourd’hui à me dire à l’oreille ; je comprends son signe. Peut-être veut-il me rendre mes dix millions.... Je suis désolée de vous quitter, messieurs, pour dix millions. »
Héva se leva et présenta sa main à Gabriel avec une grâce de jeune reine. Le jeune homme, ivre de joie, oublia qu’il avait des lèvres et baisa la main avec le front.
« N’avez-vous pas encore une main, madame?
dit Klerbbs en se baissant.
— Allez vous marier! lui dit Héva, et elle sortit. >•
Le rayon qui éclairait la salle s’éteignit devant Gabriel.
Héva ne reparut plus dans cette journée. Le dîner fut triste; elle n’y était pas. On se disait à l’oreille qu’un Indien de la campagne avait annoncé que Mirpour et Goulab, arrêtés à Calcutta, , venaient d’arriver prisonniers à Madras, et que leur jugement aurait lieu dans deux jours. Cette nouvelle replongeait Héva dans de tristes souvenirs et recommençait, pour ainsi dire, son veuvage. Ce soir-là, on éleva quelques doutes sur la sincérité de la gaieté d’Héva. On joue la joie comme la douleur.
Klerbbs et Gabriel se retirèrent dans leur ap-
HÉVA
parlement d’assez bonne heure. Gabriel s’était emparé de Klerbbs, et, sous prétexte de causer avec lui et de fumer jusqu’à minuit, il fut son geôlier.
La nuit était sombre et orageuse. Le tonnerre grondait vers le sud. Les éclairs illuminaient le lac comme un miroir ardent. L’horizon envoyait des rugissements sourds et des échos de foudre. Les deux amis s’accoudèrent au balcon, derrière le rideau flottant de fleurs pariétaires , plongés tous deux dans ce mystérieux silence qui se fait aux demeures de j’homme quand le ciel indien parle aux déserts.
Tout à coup, Gabriel se rapprocha de Klerbbs avec précaution , mit ses yeux dans ses yeux et détournant la tête , puis s’inclinant du côté du lac, il sembla lui dire :
« Regarde! »