‹ Bibliotheque des chemins de fer HévaChapitre 11 sur 32 · UNE NUIT DE TERREUR · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE TERREUR

Le souffle s’arrêta sur les lèvres de Gabriel. Klerbbs appuya sa tète sur la rampe du balcon, et, à travers le réseau des fleurs, il suivit la direction donnée par le signe de Gabriel.

Sur un coin des bordures ténébreuses du lac, et ii la lueur rapide d’un éclair, on vit se détacher un profil humain dans un fond lumineux.

En Europe, et dqns nos campagnes, presque peuplées comme les villes, une semblable apparition n’exciterait aucune défiance ; mais, sur un point reculé de la province de Madras, et à cette époque de la colonisation , la présence d’un être

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humain , à minuit , dans un désert , était effrayante.

L’habitation n’avait pourtant rien à redouter d’un ennemi isolé; elle était même défendue contre les attaques des hommes et des animaux : sa seule porte roulait son bois de fer, à triple couche, sur des gonds de bfonze comme la porte d’une pagode. Les légères persiennes des croisées inférieures cachaient des panneaux de métal, semés de clous, comme les comptoirs des banquiers , à la cité de Lopdres. Ce système de fortification domestique suffisait pour décourager les Indiens marrons et les péons infidèles. Au reste, aux heures du milieu de la nuit, personne n’osait s’aventurer autour *de l’habitation. Souvent les tigres, attirés par l’odeur des chevaux et des bœufs, venaient bondir sur les étables et disparaissaient comme des oiseaux de proie devant l’immobilité menaçante des portes, qui semblaient les regarder avec leurs soupiraux ronds et illuminés. Les tigres noirs', plus hardis que les autres, s’accroupissaient quelquefois, comme des sphinx , sur les marbres de la terrasse , et promenaient autour d’eux des regards tranquilles «t insolents, comme si, pendant la nuit, l’univers leur appartenait. Ces monstres

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sont les plus effrayants que l’Asie ait inventés : ils regardent l'homme avec une attention étrange, et attachent sur sa face leurs grands yeux, dont les orbes sont d’ébène, avec un cercle de vif argent.

Klerbbs recula dans la chambre sur la pointe des pieds, ouvrit doucement sa boîte à pistolets, et revint, armé des deux mains, reprendre sa place au kiosque, après avoir éteint la lampe.

A chaque rayonnement de l’éclair,' la sombre et mobile silhouette se dessinait toujours pardessus les masses ténébreuses; et dans ce moment, rapide comme la pensée, on pouvait même voir s’agiter des boucles de cheveux sur le front du fantôme du lac.

Klerbbs mit ses lèvres sur l’oreille de Gabriel, et lui dit, d’une voix si basse qu’elle était presque le silence :

« Un ami ne vient pas, tête nue, par une nuit d’orage, dans une ménagerie de tigres, prendre cette position au bord du lac.

— C’est juste! dit Gabriel sur le même ton.

— Donc, c’est un ennemi, dit Klerbbs.... il y a cinquante pas à peu près d’ici au lac.... Qu’en pensez-vous ?

— A peu près.

héva.

— Je vais les mesurer avec une balle.

— Attendez, Klerhbs.... j’entends du bruit dans l’allée delà ferme.... les feuilles sèches remuent. ... C’est ce pauvre Çourâ qui a peur de l’orage, et vient demander asile!.... ce chien est intelligent; il aflairé quelque chosedans l’air. ... il s’arrête.... il allonge son museau vers le lac.... il se rapetisse, et marche à plat ventre du côté de l’apparition. »

Klerbbs, le pistolet tendu, pressa la détente au ■premier éclair. Le coup de feu retentit comme un éclat de tonnerre dans cette solitude aux mille échos, puis un silence de mort retomba sur les rives du lac.

« Voilà un horrible mystère, dit .Gabriel ; Çourâ n’a pas aboyé.

— Oh ! dit Klerbbs , maintenant que le fantôme est tué, descendons et allons le classer. Je n'ai jamais vu de fantôme indien.

— Comment savez-vous qu’il est tué? dit Gabriel.

— Eh ! n’ai-je pas tiré sur lui?

Oui.

— Eh bien I il est mort.

— Et ce chien? ce chien qui n'a pas aboyé, qui s’est avancé vers l’apparition et qui ne revient pas.... Çourà! Çourâ! Çourû!....

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— Je vais l’appeler , moi , vous allez le voir accourir.... il faut prendre la voix du bronze enrhumé.... Çourâ ! Çourâ ! Çourâ !.... il y a là-bas un écho qui ne dort pas, et qui m’imite parfaitement.... Çourâ.... Çourâ! Oh! je suis têtu comme un Anglais ! je veux que Çourâ vienne ! Quel diable de nom ces Indous donnent à leur* chiens!.... Descendons... Avant , je vais rechar- - ger mori pistolet. Prenez vos armes aussi, Gabriel. Je vous remercie de m’avoir rappelé de Tranquebar.... j’adore ces aventures! voilà la vie ! Comprenez-vous les gens qui croient qu’on ne peut exister que sur un monceau de boue détrempé à la pluie, qu’on appelle une capitale du nord d’Europe?.... Descendons.

— Klerbbs! Klerbbs! ditGabriel,qui n’avait pas quitté le kiosque; mon ami, nous avons fait une sottise, nous nous sommes oubliés; j’entends du bruit dans les chambres. Votre imprudent coup de pistolet a réveillé tout le monde!

— Eh bien ! ils se rendormiront. »

En effet, des bruits de pas et des grincements de croisées se faisaient entendre sur la façade opposéeau lac. Gabriel montrait du doigt àKlerbbs la mobile clarté des lampes rallumées qui se reflétait sur les coupoles noires de la forêt voisine.

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* Au nom de Dieu! dit Gabriel, n’effrayons pas Héva! elle partirait pour Madras, et adieu mes amours !

— Je me charge de lui faire un conte. Vous, ne parlez pas; vous gâtez tout avec vos distractions d’écolier amoureux.

— Chut! dit Gabriel, on frappe à la porte de notre chambre.

— Ouvrons, dit Klerbbs tranquillement. »

La porte ouverte, Talaïperi entra. Son visage était d’une pâleur horrible, malgré sa teinte bronzée; il avait dans la voix une telle émotion, que les deux amis ne comprirent pas d’abord ce qu’il venait leur dire. Ce ne fut qu’à la seconde explication que Gabriel devina que la belle veuve les invitait à descendre chez elle, à l’étage inférieur.

Klerbbs et Gabriel obéirent avec empressement. Ils franchirent l’escalier d’un bond, et on les introduisit dans une magnifique chambre, où jamais les pas d’un homme n’avaient pénétré depuis la veille de la chasse aux tigres.

Héva était assise sur un lit de repos , dans un négligé adorable; elle avait revêtu, à la hâte, le sari des grandes dames indiennes, et noué à son col un châle chinois, peint et léger comme des

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ailes de papillon. Ses pieds jouaient dans le velours de la sandale des odalisques, et les boucles de ses cheveux, ramenées confusément en arrière par des nœuds de crêpe et de rubans, laissaient dans un découvert admirable les tempes et le front. Une large et vive flamme, hérissée comme une boucle de chevelure d’or sur la coquille d’un candélabre, éclairait le milieu de la salle et laissait dans une ombre douce et mystérieuse les tentures, les meubles, les ornements. On ne distinguait que deux tableaux de couleur brillante et pailletée, brodés plutôt que peints par des artistes indiens : l’un représentait la Houri céleste, montée sur un chameau fantastique, qui avait des visages de femme à chaque genou; l’autre représentait le Souria, le Soleil et son conducteur Arouna, dirigeant le char lumineux que traînait un cheval à sept tètes. Un parfum suave comme celui que Ceylan envoie au Coromandel , le soir, quand il ouvre l’écrin de ses coquillages, un parfum de gynécée indien, semblait s’exhaler de l’alcôve et embaumait le temple d’Héva.

En entrant , Gabriel et Klerbbs furent tentés de s’agenouiller. Héva les ramena promptement à des idées terrestres , en leur disant d’ùn ton aigre-doux ; « Eh bien ! messieurs , vous pre-

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nez minuit pour raidi! Que se passe-t-il donc chez moi? Faut-il rire? faut-il s’alarmer?

. — Ni l’un ni l’autre, madame, dit Klerbbs. J’ai tué un tigre sur les bords du lac. »

Héva lit un mouvement de tête convulsif.

« Un tigre! dit-elle. Ces monstres nous en veulent bien ! Il y avait longtemps qu’ils avaient oublié le chemin de ma maison... Ces diables d'animaux comprennent que mon pauvre Samy n’est plus là pour leur ajuster une balle entre les deux yeux. »

Deux larmes brillèrent sur les joues d’Héva; Gabriel les sentit couler dans sa poitrine comme les laves du volcan de la jalousie.

« .Madame , dit Klerbbs, je m’offre de grand cœur à remplacer votre mari... pour les tigres...

—-Sir Edward, dit Héva d’un ton sec non soupçonné jusqu’à ce moment; sir Edvard, fl y a des heures sérieuses et des souvenirs qu’il faut respecter! »

Klerbbs s’inclina devant la belle veuve, et protesta de son dévouement et de son affection en termes énergiques et graves.

« Quelle horrible nuit! dit Héva. Mon Dieu!

pourquoi n’ai-je. pas la force de m’arracher à cette maison!... C’est qu’il y a partout ici, par-

tout... des souvenirs de lui!.... Pauvre Samy!.... Sir Edward, vous avez été bien étourdi, bien léger,.. A minuit, un coup de feu! .. et sur un tigre!... devant ma maison!...

— J’ai cru, madame, qu’on devait tuer un de vos ennemis à toute heure et partout.

— Savez-vous bien , sir Edward, que chaque nuit, à la même heure, mon sommeil se débat contre' un rêve effroyable, un rêve infernal!... C’est un val désert, plein de rugissements et de bruits de cataractes; c’est un lleuve ensanglanté qui roule des lambeaux d’étoffes d’or et des ossements rongés; c’est un horrible festin, où le plus puissant des hommes dévore la chair des -tigres, où les tigres dévorent ma chair. Et des cris prodigieux, comme des cavernes les pousseraient, tonnent dansées solitudes ! et j’entends le râle d'agonie d’un géant écrasé sous un roc! et je me réveille en sursaut, dans des étreintes de bras d’airain, et de larges griffes d’acier , avec des parfums de chair morte à mon chevet, et des souffles rauques âmes oreilles!... Voilà mes nuits... Pardonnezmoi la gaieté fausse de mes jours. »

Gabriel et Klerbbs, posés en statues, contemplaient Héva et gardaient un silence plein de pensées étranges. Héva tenait ses grands yeux

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ouverts et fixes, les bras étendus jusqu’aux genoux, le sein haletant, les lèvres convulsives, comme si elle revoyait encore le songe de ses nuits en se réveillant. Elle parut faire un effort sur elle-même , et se tournant vers les jeunes gens, elle dit:

« Mon beau-frère n’est pas entré avec vous, messieurs?

— Non, madame, répondit Klerbbs.

. — Ce bon Talaïperi, il a cru que sa présence

me gênerait. J’ai l’amour-propre de déguiser mes chagrins devant lui ..je ne sais pourquoi... Sir Edward, ouvrez une croisée, l’air me manque... L’aube tardera- t-elle h poindre?

— La nuit est toujours bien noire, madame...

toujours l’orage, sans pluie.

— Oh! oui, je le sens, cet orage... Un ciel lourd! Il me semble que des nuages plombés passent sur mon front... Vous ne voyez rien au bord du lac?

— Rien que des éclairs ; dans le lointain, des losanges de feu.

— Sir Edward, avez-vous entendu aboyer Lourd quand vous avez tiré le tigre ?

— Non, madame.

— Non! c’est singulier! il sent le tigre

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