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d’une lieue.... Je ne l’ai pas entendu non plus, mon beau chien. '
— Il passe la nuit à la ferme peut-être...
— Sir Edward, dites à l’antichambre qu’on aille me chercher Çourâ.
— Oui, madame.
— Monsieur Gabriel, vous êtes bien taciturne.
— Eh ! madame , je suis resté dans votre rêve.
— C’est que vous avez figuré noblement dans la réalité! vous avez assisté à cette horrible scène du désert! vous n’avez pas suivi les assassins et les lâches ! et, ce qui est encore mieux, vous ne vous êtes vanté de rien, comme votre ami, ce noble Anglais , qui est plus sérieux qu’il n’en a l’air. Je lè connais.
— Nous n’avons fait que notre devoir, madame.
— Le devoir est une chose facile que personne ne fait.
— Madame, dit Klerbbs en rentrant, votre chien n’est pas à la maison; Shéti, son gardien, ne l’a pas vu depuis hier au soir.
— Shéti est un négligent qui m’a déjà perdu deux chiens. Je suis...
— Voulez-vçus, madame, que j’aille voir à la ferme?
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« Enfin elle est finie cette horrible nuit ! » Talaïperi marchait le premier, Klerbbs donnait le bras à Héva, Gabriel fermait la marche.
« Oui ! c’est un tigre! s’écria Talaïperi en bondissant comme un écolier. »
Klerbbs rejeta brutalement Héva en arrière pour la recouvrir, de son corps, ej il arma ses pistolets. Gabriel fit un saut comme une arche de pont, et tomba à côté de son amî. Talaïperi poussa un éclat de rire en voyant cette fausse alerte qu’il avait excitée sans le vouloir; et montrant la trouée profonde que le chien avait faite dans le massif de verdure, il dit :
« Voyez, le tigre a passé par là; en nous courbant un peu, nous passerons comme lui ; et tout près d’ici nous trouverons les traces de sang de l’animal que sir Edward a blessé. »
En effet, sur une assez longue étendue de terrain, la verdure gardait des vestiges, incontestables en apparence, et qui prouvaient que Klerbbs avait dit la vérité. Héva serra les mains des deux jeunes gens, et reprit avec eux le sentier de l’habitation.
« Oui, disait-elle, je resterai dans cette maison, malgré toutes les angoisses auxquelles je m’expose. Ailleurs, je le sens, je mourrais d’ennui.
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— Madame, dit Gabriel, nous ferons bonne garde.
— Mais, dit Hé va en souriant, est-ce que vous restez ici éternellement?
— Si vous l’exigez, madame, dit Klerbbs, nous y resterons davantage.
— Toujours le même, sir Edward!... Et ce pauvre Çourû! qu’est-il devenu?... Çourà!
Çourâ!... oh! Çourâ est perdu sans retour!... Ce bon chien aimait tant mon mari! Ces infimes tigres ne nous laissent pas en repos un jour!
— Il faut demander un régiment de cipayes à lord Cornwallis, dit Klerbbs, et ravager tous les clubs de tigres, la baïonnette au bout du fusil!
— Messieurs, dit Héva avec un accent de haine que la soif de vengeance inspirerait contre des hommes et non contre des animaux, messieurs, si j’avais encore ma fortune, j’en donnerais d’un grand cœur la moitié à celui- qui m’apporterait douze tigres tués dans une nuit.
— Mais lord Cornwallis, dit Klerbbs, vous prêtera volontiers....
— Non, je ne voudrais pas employer une armée.... ce serait leur faire trop d’honneur; je voudrais qu’un homme seul fit cela pour moi, en prononçant mon nom, et qu’il me les apportât
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Enfin, pour finir mon résumé, allons voir le gibier que j’ai abattu vers le lac; homme ou tigre, nous l'enterrerons dans quelque grotte pour ne pas effrayer Iléva.
— Un moment, dit Gabriel; nous sommes censés aller à la ferme, et nous avons du temps... Klerbbs, cette femme aimait son mari!
— Je le crois, Gabriel.
— Et quel mari ! un vieux Indien de trente-cinq ans, laid comme une statue de pagode...
— C’est peut-être nous qui sommes laids!
— Allons donc, Klerbbs, c’est impossible! Elle joue un jeu indien antérieur aux échecs; un jeu que nous ne connaissons pas; elle vise à partager l’héritage du mort.
— Non, Gabriel, tu la calomnies. Elle aimait son mari; je m’en doutais du vivant du nabab, maintenant je ne doute plus. Mais que t’importe cela? Le monde est plein de jeunes yeuves qui ont aimé plusieurs maris; au contraire, l’amour qu’une femme a donné au premier garantit celui qu’elle donnera au second. Je voudrais bien que ma future Erminia fût une veuve de cette espèce. Hélas ! Elle a quinze ansL
— Oh! il est impossible de parler raison avec vous, Klerbbs.
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— Venez, venez, grand sage! Allons au lac, Iléva nous attend . »
Les deux amis arrivèrent bientôt à ces ténébreux massifs de verdure où, deux fois, une tête humaine s’était levée dans la nuit. Ils remarquèrent une large trouée que le chien avait faite violemment pour passer de l’autre côté. Passant eux-mêmes par la même brèche , ils touchèrent bientôt le sol qui gardait encore les vestiges de l’apparition. De larges traces de pieds humains se reconnaissaient sur le gazon, courbé à des intervalles de pas gigantesques. Klerbbs et Gabriel fouillèrent la haie naturelle du lac, les labyrinthes de verdure, les gerbes touffues de bambous, les écheveaux de lianes , [les grottes couronnées de mousse éplorée : ils ne trouvèrent aucun cadavre. De temps en temps Klerbbs disait:
« Je suis sûr de mon coup ; je ne crois pas aux fantômes; ils n’existent pas dans l’Inde. J’ai tué une chose qui vivait. Il me faut un cadavre! ce lac me doit un cadavre; il me le donnera demain.»
Après une heure de recherches inutiles , Gabriel entraîna .Klerbbs à l’habitation. La porte s’ouvrit au premier coup frappé. Héva vint recevoir les deux jeunes gens à la porte de sa
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chambre, et les lit asseoir sur un divan. Klerbbs prit la parole.
« Madame , dit-il , nous avons cherché Çourâ dans tous les environs; nous l’avons appelé à fatiguer les échos... ce pauvre chien!... »
Héva poussa un cri terrible, et se dressa convulsivement, comme si un serpent l’eût piquée au pied.
Les jeunes gens se levèrent aussi: Gabriel, pâle comme un agonisant ; Klerbbs, avec la nonchalance d’un stoïcien, prêt à tout.
Il n’y a pas d’acier mieux aiguisé que le cri d’une femme dans une nuit de terreur.
' Héva montrait du doigt de larges et fraîches gouttes de sang sur les habits blancs de Klerbbs et de Gabriel ; elle fit un effort et s’écria :
« C’est du sang humain ! horreur!... Qui avezvous assassiné ? »
Les jeunes gens sortaient des ténèbres de la nuit, et, éblouis par l’éclat de la lampe, n’avaient pu remarquer encore ces horribles taches. Au cri d’Héva, Talaiperi entra et s’écria avec un accent de désespoir incompréhensible :
« D’où vient ce sang? d’où vient-il? dites! » Klerbbs imperturbable, répondit :
« Je crois deviner : c’est bien simple. J’ai tiré
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le tigre, je l’ai blessé : nous l’avons cherché le croyant mort, et nous avons ramassé dans les broussailles le sang de l’animal blessé. »
Gabriel répétait automatiquement avec le geste chaque mot de Klerbbs.
Une éclaircie de satisfaction parut sur le visage de Talaïperi. Héva s’était assise, et elle semblait rassurée par le ton calme et naturel de Klerbbs.
« Oh! c’est horrible, dit-elle, je crois retomber dans ce songe fatal de toutes mes nuits !... Il se passe en moi quelque chose d’affreux et d’inexplicable... j’ai peur!.... ôtez ce sang de mes yeux! *
Klerbbs et Gabriel se retirèrent pour rentrer dans leur appartement.
Quand ils se furent revêtus d’autres habits, ils envoyèrent un domestique prendre les ordres de madame.
Talaïperi monta lui-même et leur dit :
« Voici le jour, on voit clair dans la campagne ; nous allons accompagner madame aux rives du lac... il n’y a, plus de danger à présent.
— Ne quittons pas nos armes cependant, Gabriel, dit Klerbbs; le soleil n’est pas -levé. »
Ils trouvèrent Héva dans le vestibule.. Elle pecoua la tête et dit :