DOUZE TIGRES POUR UNE FEMME
» Mon ami, dit Klerbbs à l’oreille de Gabriel encore endormi, tout le monde est debout depuis une heure dans la maison. Ouvrez les yeux. J’ai mon journal du matin à vous lire : il est intéressant. »
Le jeune homme dormait de ce sommeil léger qu’interrompt la chute d’un atome. Il ouvrit soudainement ses yeux pour voir et ses oréilles pour écouter.
« Vous m’avez promis d’ètre fou à votre réveil, dit Klerbbs; je viens m’assurer d’abord si vous tenez votre parole.... Vous êtes fou , très-
vait un vif regret de m’avoir dit cela , et il m’a fait promettre de n’en parler à personne. Je le lui ai promis : aussi je n’en parlerai qu’à vous, parce que vous êtes moi. 11 faut tenir ses promesses, même avec les brahmanes. Gabriel, que dites-vous de ma découverte ?
— Je dis qu’il y a un malade à la cabane de Syali....
— Un millionnaire dans une cabane !
— Oui, Edward; cela paraît suspect....
— Gabriel , cela est clair : la chose que j’ai blessée la nuit dernière d’un coup de pistolet....
— Est un millionnaire !
— Vous y êtes, Gabriel.
— Un millionnaire qui bravait les tonnerres, les ténèbres, les tigres....
— Et moi !... c’est incroyable ! Mais nous ne sommes pas au bout. Écoutez la fin , Gabriel.... En quittant le brahmane, j’ai suivi le petit chemin qui traverse la montagne, et je me suis avancé de l’autre côté, assez près de la maison de Syali, pour examiner la physionomie des lieux. Je ne me suis permis qu’un espionnage décent. Savez-vous qui j’ai vu tranquillement assis devant la porte de la cabane?... devinez! Çourâ! Çourâ ! notre chien de garde!... Ce chien indien,
HÉ VA
nevoyant plus aucun de ses compatriotes à l’habitation du lac, aurait-il donné sa démission et passé au brahmane?... Le malade est-il un des amis de Çourâ.... Le brahmane a-t-il le secret de charmer les chiens comme les serpents? A toutes ces questions que je me suis posées, je n’ai pu me répondre rien de satisfaisant. Mais ce chien m’a bien étonné!... Si Goulab et Mirpour n’avaient pas été arrêtés , ainsi qu’on nous Fa dit, je croirais que ma balle a touché un de ces coquins, et que le chien , qui ignore leur histoire , a suivi, par attachement national, un Indien blessé. Quoi qu’il en soit , croyez bien qu’il y a un mystère compliqué au fond d’une découverte si simple.
— Oui, sir Edward, je pense comme vous; mais suivons notre principe; ne disons rien à Iléva ! rien à Héva ! gardons les mystères pour nous.
— Bien entendu, Gabriel.
— La nuit dernière doit l’avoir singulièrement agitée. L’avez-vous vue, ce matin?
— Un seul instant.... à son balcon.... Elle avait sur son visage une pâleur adorable, je l’ai saluée, et je lui ai montré une lettre que je recevais de Tranquebar.... Mon futur beau-père est furieux contre moi. Ces consuls ont une existence ma-
pour les fouler aux pieds, tous humiliés, cousus l’un à l’autre, douze tigres orgueilleux, déguisés en tapis. Je serais heureuse et triomphante de penser qu’il y en a un dans le nombre qui était à la chasse de Lutchmi, et que j’écrase sa tète sous ma sandale de femme, à chaque pas, à toute heure du jour.
— Oui, je comprends cela, madame, dit Klerbbs; c’est bien anglais.
— Vous donneriez la moitié de votre fortune, dit Gabriel ; c’est encourageant.
— Si je l’avais encore, dit Héva.
— Il vous-reste l’enjeu que sir Edward mettait à côté du Pérou, hier, à la partie d’échecs.
— Oui, dit Héva, je sens, moi qui ne veux aimer personne, je sens qu’à une époque indéterminée je pourrais donner mon affection à l’intrépide exécuteur de mes volontés. J'ai mon caractère à moi; j’ai des idées qui m’appartiennent ; je ne sais pas comment on vit en Europe; je ne connais que les usages de ma nature. Oui, si un homme m’obéissait à ce point, je jure que je le prendrais pour mari.... Mais, ajouta-t-elle en souriant, je demande une chose impossible.... c’est un caprice de vengeance!. .. Je suis folle en disant cela! Excusez-moi.
thématique! Ce beau-père voudrait que j'attendisse l'heure de l’hyménén , comme il dit, aux pieds de sa tille ! Il m’annonce que Tranquebar jase beaucoup sur mon compte, à propos d’une belle veuve, et que mon honneur doit me conseiller de mettre fin aux commérages deTranquebar; il se plaint surtout des méchancetés de la société danoise. Les consuls s’ennuient à la mort dans leurs résidences, et ils s’accrochent à tout ce qui peut les secouer un instant. Nous avons des affaires plus sérieuses ici , n’est-ce pas, Gabriel ? Voyons , parlons de vous , maintenant : je m’aperçois que votre, tour de parler est venu. Parlez.
— Il me faut douze tigres à tout prix, sir Edward.
— Ah ! vous voici à l’article de folie ! douze tigres, je sais, pour Héva : une brochette de tigres. C’est embarrassant.
— C’est même impossible, mais il faut les trouver.
— Il nous faut douze mille francs ; les avezvous, Gabriel?
— Pas du tout , il ne faut pas acheter douze tigres; il faut que je les tue, moi, en plein champ, et que je vienne les déposer, comme un tapis
HÉVA
cueillir.... Ah! si mon oncle, sir Edmund, était ici! quel ingénieur!
— Et où est-il , votre sir Edmund?
— A Manchester. Il a inventé le silk-embroiderv et le....
— Mais s’il est à Manchester, que m’importe tout, ce qu’il a inventé ! je ne compte que sur son neveu, sir Edward.
— Voulez-vous , Gabriel, que je lui écrive pour m’inventer une souricière de tigres ?
— Allons donc, prenez pitié de moi, et ne plaisantez pas. Est-ce ma faute si dans cette vie il y a toujours un côté risible près des choses sérieuses ? Est-ce ma faute si je suis amoureux d’une femme indienne qui a perdu son mari bien-aimé dans douze gueules de tigres? Il faut subir ma destinée, et ne pas rire de. mon étrange position.
— Gabriel , je crois avoir trouvé votre.... At-
tendez .... Laissez-moi faire mon plan au crayon .... Ah ! si mon cher oncle sir Edmund.... Un moment, ur\ moment.... vous aurez vos tigres
douze, et le treizième par-dessus le marché, si vous le voulez..*. Oui,, c’est cela.... Je suis le digne neveu de sir Edmund; je n’ai pas dégénéré.... Voilà une invention qui sera brevetée pourla sûreté duchasseur, Patent safety.... voyez,