STRATÉGIE ET TIMIDITÉ DANS I, AMOUR
Gabriel montra cette dernière lettre à Héva, qui la lut en souriant, et dit avec mélancolie:
« Voilà donc comment les hommes traitent le mariage! je ne suis pas dupe, moi, de sir Edward : il a une maîtresse à Madras, et il ne se mariera pas.
— Oh ! madame, dit Gabriel, sir Edward n’a que sa parole. Au jour dit, Tranquebar le verra aux pieds de sa femme.
— Voilà une exactitude qui me déplairait singulièrement, à moi!
— J’avoue que sir Edward devrait au moins
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arriver une quinzaine avant l’échéance nuptiale ; mais c’est un caractère ainsi fait. Il prétend que la liberté du célibat garantit le bonheur du mariage. Au reste, sir Edward aime passionnément sa belle fiancée. Il vient d’atteindre comme moi sa vingt-septième année : c’est l’âge où nous songeons à nous établir. La vie de garçon a quelques agréments peut-être, mais que d’amertumes au dehors! que de solitude au dedans!
c’est une vie qui n’est pas faite. On sent toujours • qu’il y a quelque part une âme....
— Je vous avertis, monsieur Gabriel, dit Héva, que vous avez un sérieux superbe en parlant de mariage.
— C’est que je n'ài jamais parlé plus sérieusement, madame, dit Gabriel, avec un accent qui émut Héva. Je ne sais si j’ai tort, mais je juge mon ami sir Edward en regardant moimême au fond de mon cœur. Eh bien ! je vous affirme sur l’honneur, madame, que je renoncerais de grand cœur à ma vie vagabonde pour me fixer dans quelque coin d’un doux climat, le premier coin venu, pourvu que j’y fusse moitié à l’ombre, moitié au soleil, avec une montagne, une forêt, un lac, quelques accessoires qu’on trouve partout. Je me sentirais de force à faire
doucement ma vie d’époux dans ce petit paradis terrestre de mon choix ; d’aimer jusqu’à la mort une femme, pourvu qu’elle fût belle, aimable,' gracieuse, vive, spirituelle, sensible, enjouée, et qu’elle m’aimât.
— Vous n’ètes pas tfop exigeant, monsieur Gabriel, dans vos vœux. Croyez-vous qu’elle peut se rencontrer, la femme que vous rêvez?
— Elle peut se rencontrer.
— Souvent ?
— Une fois.... cela me sufiit.
— En France?
— Non, au pays des diamants.
— Je n’ai pas étudié la géographie.
— Mais vous connaissez votre pays , madame?
— Non, je suis née à Batavia, etje ne connais pas mon berceau. C’est chose commune dans l’Inde, on naît au hasard. Les familles voyagent toujours. On habite la mer. On aborde la terre pour se marier, car l’Océan n’a pas d’état civil, et on se remet en route, le lendemain. C’est un instinct providentiel qui donne aux colons indiens cette manière de vivre. L’Asie a beaucoup de terres désertes, et Dieu veut qu elles soient peuplées. La Bible le dit.
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— Ainsi, le mariage, reprit Gabriel, me paraît....
— Mais, interrompit tléva en riant, vous remettez la conversation sur le même sujet ! C’est monotone. Ne voyez-vous pas que je vous ai promené à travers l’Inde, et en vous ramenant à la Genèse, pour varier un peu la conversation.
— Je n’ai pas remarqué cela, dit Gabriel d’un ton fort naturel.
— Je croyais les Français plus perspicaces , reprit Héva.
— Chez eux, quelquefois, madame, la flamme du cœur émousse l’esprit.
— C’est un proverbe ?
— Français.
— Pardon, monsieur, je crois que vous avez de l’esprit en ce moment»
-*- Cela veut dire, madame, que vous me croyez amoureux ?
— L'amour est l’amusement de votre âge ; c’est le hochet des enfants de vingt- sept ans. Combien avez-vous brisé de hochets à Paris?
— Mon enfance a commencé dans l’Inde.
— Monsieur Gabriel, me permettez-vous.de ne
pas vous croire? . *. *
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— Je suis au désespoir, madame, de vous refuser une permission.
— Les Parisiennes sont bien dangereuses , dit-on.
— Je ne cours des dangers qu’en voyage.... ■
— Comme Ulysse.
— Oui, madame; il était en sûreté dans son pays ; mais lorsqu'il eut le malheur de voyager, il rencontra Circé, les Sirènes , 'et Calypso , tout un harem d’écueils.
— Et son cœur ne fit point naufrage, dit HéVa en riant.
— Beau miracle! Les écueils n'existâierit pas sur la carte ; les écueils de l'Inde n’avaient encore brisé aucun Européen, et le cap de mauvaise espérance n’était pas découvert ! Vasco de Gama a rendu un triste service à beaucoup d’Européens en ouvrant le chemin du Coromandel.
— Enfin, dit Héva en éclatant de rire, le mal. est fait ! Ce pauvre Vasco de Gama avait de bonnes intentions.
— Mais, madame, je vous prie de croire que je parle fort sérieusement.
— Et moi, cher monsieur, je ris fort sérieuse* ment aussi. Vous dites les choses les plus graves du monde , vous soutenez que Vasco de Gama a
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changé les Européens en enfants prodigues, et qu’il faut doubler le Coromandel pour trouver des femmes. Au reste, j’adore ces conversations qui n’ont aûcun but, et ricochent au hasard. C’est la meilleure manière de causer, quand la chaleur est accablante , et que le soleil nous ôte l’énergie de la pensée. Si voqs étiez de ces savants sérieux, assis devant ces arbres, vous feriez -de la logique et vous vous endormiriez en parlant; l’Inde a inventé les conversations folles; le poème du Ramaïana n’a pas le sens commun; il a été causé par chapitres, à midi. »
La belle Héva laissait tomber ces paroles avec sa nonchalance habituelle, et Gabriel se penchait en arrière , pour dévorer du regard son profil , sans se compromettre. La phrase claire qui constitue la déclaration d’amour arrivait souvent sur ses lèvres, et ne les franchissait pas. Il avait épuisé toutes les circonlocutions et tous les méandres du langage pour faire deviner sa pensée et donner à l’entretien cette allure décisive qui fhit naître une espérance, ou ne laisse à l’avenir aucune consolation ; mais Héva était trop femme pour donner dans ce piège enfantin; elle se plaisait à ce jeu sans doute, et feignait de ne voir aucune arrière-pensée d’amoureux au fond de la
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phrase la plus transparente. Ce tête-à-téte innocent lui donnait l’occasion de montrer de l’esprit et de la finesse, et elle redoutait peut-être la déclaration officielle qui pouvait mettre au sérieux un badinage amusant.
Gabriel qui marchait à son but, en redoutant de l’atteindre, ranima l’entretien qui semblait s’endormir avec la dernière phrase d’Héva, et dit avec feu :
« Mais, madame, je ne vois pas dans notre conversation le décousu et le vagabondage que vous lui prêtez avec tant de grâce , et je ne mérite pas une accusation de folie , lorsque je me pose en amoureux exclusif des femmes du Coromandel.
— Ah ! voyons ceci; j’attends votre justification, dit Héva en agitant son éventail.
— Yasco de Gama , reprit Gabriel , Vasco de Gama que vous venez de citer dans une plaisanterie charmante, est le Moïse de l’Inde....
— Ah ! interrompit la jeune femme en riant , je ne m’attendais pas à cette comparaison.
— Il faut s’attendre à tout, madame, même au bonheur. Ainsi moi.,..
— Pardon, interrompit Héva, je ne vous tiens pas quitte du second Moïse; vous me l’avez laissé 361 16
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sur les bras; ©ccqpons-nous de lui d’abord, vous parlerez ensuite de vous. Moïse est votre aîné; ayez donc un peu de déférence pour lui.
— Madame, dit Gabriel, vous me mettez à mon aise; j’accepte cet entretien que vous placez sur le ton de la plaisanterie, je suis trop triste pour pouvoir vous parler sérieusement. On n’est jamais plus gai que dans un accès de. mélancolie. Je vais me grandir à votre unisson.... . .
— Asseyez-vous d’abord, interrompit Héva d’un ton grave.
-T- Toujours heureux de vous obéir, madame ; si vous achetiez des esclaves à Madras, j’irais m’exposer au marché public. ■
— Mais, monsieur, voulez-vous bien revenir à Moïse! s’écria Héva aveG une impatience comique. ' 1
— La question de Moïse est immense, madame, répondit Gabriel sur le même ton.
— N’importe ! nous avons douze heures de soleil à dépenser par jour. Attaquez la question immense.
— Un jour, madame,... il y a quatre mille ans.... six cent mille Hébreux traversèrent le désert du Nil au Jourdain pour se rendre à la terre promise. .
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•«- Nous savons cela, dit la jeune femme.
■ — Alors, madame, vous savez aussi que cent mille jeunes Hébreux, tous en Age .de se marier, devinrent amoureux des femmes étrangères, nommées dans la Bible les femmes des Gentils.
■»— Ceci n’est pas dans mon édition, dit Héva.
— Votre édition, madame, sort d’.une librairie anglaise; elle est fausse comme la Compagnie des Indes.
— Passons sur ce détail, dit Héva.
— Un instinct providentiel aussi, comme vous dites, conduisait ces jeunes Hébreux ; il fallait croiser les races de l'Égypte et de la Mésopotamie, pour rajeunir le jeune monde déjà vieux. Quand on se marie toujours en famille, on arrive au crétinisme après trois générations.
. — Monsieur Gabriel, on voit bien que votre père n’a pas épousé sa cousine.
— Mon père était Lorrain, madame, et il a épousé une Espagnole. Je chasse de race, moi.
— Arrivez à Moïse, mon jeune chasseur.
— J’y suis, madame : donc Moïse avait beau s’-irriter contre les penchants unanimes des cent mille Hébreux, l’instinct du croisement l’emportait sur les proclamations quotidiennes du législateur, on se mariait en masse entre Hébreux
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et Gentils, et ces puissants hyménées ont créé les merveilleuses générations des David, des Salomon et des Machabées, c’est-à-dire tout ce
qu’il y a eu de grand dans la poésie, l’art et la
vertu guerrière, sous le soleil de l’Orient.
— Arrivons à Vasco de Gama, le Moïse de l’Inde, dit Héva.
— Madame, un désert immense séparait les palmiers de Memphis des platanes de Jéricho : il fallut quarante ans de voyage pour franchir cette zone de sable....
— Les cent mille jeunes Hébreux devaient être vieux, en arrivant, remarqua la jeune femme.
— Ils s’étaient mariés en route.
— Ceci n’est pas encore dans mon édition.
— Madame, vous avez une Bible méthodiste, on vous l’aurait brûlée, comme hérétique, au siècle dernier.... Mais, madame, avec ces digressions-là nous n’en finirons jamais!
— Je ne vois. pas la nécessité d’en finir, dît la belle indienne.
— Soit, reprit Gabriel en s’inclinant; je ne demande pas mieux : la place me plaît ; je n’en trouverai jamais de meilleure : un pays superbe, une ombre tiède, un horizon d’azur, un gazon de velours, une femme....
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— Où en êtes-vous de l’histoire? interrompit vivement Héva.
— En 1645 avant l’ère chrétienne, reprit Gabriel avec ün sang-froid bien joué, et comme s’il n’eiit pas compris le sens de cette brusque interruption.
— C’est bien, dit Héva; vous avez raison, nous ne finirons jamais.
— Madame, je vous préviens que nous allons faire une enjambée de vingt siècles, pour doubler le cap de mauvaise espérance, avec Vasco de Gama.
— Tiens! je l’avais oublié! dit Héva,
— Moi, je n’oublie rien, reprit Gabriel, et je marche droit à mon but.
— Oh! monsieur, vous appelez cela marcher droit?
— Excusez mon erreur géométrique, madame, la ligne courbe est la seule qui soit bonne, quand la prudence voit un péril.
— Bon! dit Héva, il va jouer aux énigmes maintenant! je vous avertis que je n’ai jamais deviné le plus clair des logogriphes; j’ai tous les genres de paresse , même la paresse de l’esprit.
— Nous allons voir.... La grande migration
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européenne commença vers 1498 . Les Portugais d’Alphonse d’Albuquerque furent les nouveaux Hébreux de la nouvelle terre promise, du Chanaan indien. Les Espagnols et les Portugais doublèrent le cap des Tempêtes et s’établirent sur les deux côtes du Bengale et dans les îles de la Sonde. La race d’Asie se croisa partout avec la race d’Europe; d’innombrables émigrés devinrent amoureux des filles des Gentils, pour obéir à cet instinct providentiel, dont vous avez parlé la première, madame, et une fois Pélan donné, le grand hyménée se continua jusqu’en 1799 .— Veuillez bien remarquer cette époque....
— Qu’a-t-elle de remarquable? demanda Héva, d’une voix légèrement émue.
— C’est la date qui finit un siècle, madame; un autre siècle va commencer. Le Mysore et tout le Bengale viennent de tomber au pouvoir de lord Cornwallis et; de l'Angleterre. La dynastie de Tippo-Saëb expire sur le promontoire de Ceylan. Une nouvelle race arrive du nord glacial et, dès 1800 , elle se croise avec la race du midi. Le Bengale se marie avec l’Angleterre. Ainsi les fortes générations indiennes qui, avaient coupé des montagnes en morceaux et creusé des souterrains de granit pour bâtir des temples sans
nombre, s’étaient abâtardies au Bengale, à Java, et sur les deux rives du Gange; et, grâce au croisement du Midi et du Nord, l’Asie reverra fleurir ses antiques civilisations sous un soleil et sur une terre qui n’ont jamais perdu leur fécondité.... »
Héva prit tout à coup un maintien grave, et regarda quelque temps Gabriel avec un intérêt affectueux qu’elle n’avait jamais accordé à personne. La réplique railleuse manqua cette fois, et fut remplacée par un silence expressif. On eût dit que dans ce duel à la phrase, une blessure venait d’être faite au cœur de la coquette indienne, et qu’une trêve était accordée pour les soins de la guérison.
Gabriel ne manqua pas d’interpréter cet incident si nouveau dans /un sens favorable à son amour.
Il tenait les yeux baissés, comme un vainqueur modeste qui semble demander pardon de sa victoire, et il cherchait une phrase de transition banale, pour rompre un silence déjà trop long et renouer l’entretien sur un sujet nouveau, car son but lui paraissait atteint, et sa théorie sur les hyménées de l’Europe et de l’Inde était assez claire pour une femme aussi intelligente qu’Héva,
et le dispensait d’une banale déclaration d’amour, toujours offensante pour une veuve, même dans la lune de miel du veuvage.
Sa phrase étant trouvée , il leva les yeux et tressaillit sous l’obsession d’un sentiment inconnu.
Héva, immobile comme une statue, regardait le ciel, et sa figure exprimait une de ces douleurs mystérieuses qu’on trouve dans les tableaux pieux qui représentent les saintes femmes de la légende au moment où elles- demandent à Dieu le bonheur de souffrir.. ,
Une larme, plus brillante que la plus exquise perle du Coromandel, avait sillonné la joue d’IIéva, et luisait encore dans un pli du crêpe nankin qui s’arrondissait deux fois sur le corsage.
Gabriel regardait la céleste figure de la jeune femme, pour deviner la cause secrète d’une tristesse si subite après tant de gaieté folle, et sa lèvre et sa main faisaient des mouvements imperceptibles pour humer ou saisir cette perle divine, ce trésor sans prix, tombé de la paupière d’Héva, et distillé à la source des pleurs.
L’amour-propre, ce démon intérieur qui n’abandonne jamais les plus sages, intervint en-
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suite avec ses conseils, et parla haut à l’oreille de Gabriel. Toutes les histoires et tous les contes inventés par l’homme pour flétriria femme rentrèrent dans les souvenirs du jeune voyageur: il douta d’abord, mais, éprouvant trop le besoin de se convaincre, il ne douta plus.
Tout d’ailleurs, en apparence, donnait raison aux conseils de l’amour-propre et aux orgueilleuses conjectures que l’homme détaille à son avantage dans ces tête-à-tête de la solitude. La jeune femme semblait avoir perdu cette imposante allure de reine qui commande le respect; la déesse du Tinnevelv se faisait mortelle résignée, et femme avec toutes ses charmantes faiblesses. l’ne ombre douce descendait des grands arbres; l’air avait ces parfums et cette tiédeur qui conseillent la tendresse , et, dans ce coin retiré de l’Inde , le monde n’avait pas l’air d’être peuplé; deux êtres seuls semblaient exister dans l’univers : une femme, qui réalisait l’idéal de . la beauté gracieuse; un jeune homme, qui avait cueilli, dans le désert, tous les trésors d’amour que le soleil y déposait depuis la création.
Un sourire, triste comme le dernier rayon du crépuscule du soir, traversa le visage delà jeune
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femme ; elle laissa tomber un regard sur Gabriel et dit :
. « Vous excuserez ce long silence qui ressemble ù une désertion impolie.... Vous ne méritez pas d’être abandonné au désert, en plein entretien.
— Au moins , dit Gabriel , j’ose croire que rien dans ce que j'ai dit n’a pu vous offenser et provoquer votre silence.
— Au contraire , reprit Héva en tendant la main à Gabriel , qui la serra, ce que vous avez dit..;. »
Et elle s’arrêta comme si elle eût reculé devant une confidence reconnue tout à coup dangereuse ou impossible.
Gabriel, enhardi par le serrement de main et par l’interruption , et présumant que la phrase suspendue se serait terminée à son avantage, sollicita vivement la jeune femme, en la conjurant de vouloir bien continuer....
Héva fit ce sourire et prit ce ton de voix qui signifient que la confidence interrompue ne mérite pas tant de sollicitations , et qu’elle sera loin de satisfaire celui qui la demande et dit :
«Vous avez réveillé en moi un souvenir, voilà tout....
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— fUn souvenir ancien? demanda timidement Gabriel.
— Un souvenir est toujours ancien , » reprit
Héva en soupirant. ' •
Les frissons de l’hiver polaire tombèrent du ciel du tropique sur la poitrine nue de Gabriel et glacèrent le sang du cœur: sa langue, paralysée par une enflure d’amertume, bégaya des mots qui n’exprimaient rien; mais un mouvement nerveux de la main remplaça la parole et provoqua une explication.
« Ceci n’est pas clair, ajouta la jeune femme.... Eh bien ! écoutez.... Votre amitié ne mérite pas ces réticences.... je vous ai compris.... tout ce que vous venez de dire, je l’ai entendu de la bouche même de mon.... protecteur, M. Palmer, ce roi de l’Inde, plus célèbre chez nous qu’Aureng- Zeb... M.- Palmer, avec sa fortune sans égale au monde, aplanissait autour de lui toutes les difficultés qui s’opposaient aux mariages de ses amis, de ses voisins, de ses parents, de ses serviteurs, en appliquant toujours votre théorie au choix des mariés.... Et moi.... moi, pauvre veuve, n’en suis- je pas encore la preuve vivante!... Avec quelle joie M. Palmer a-t-il conclu mon mariage ! que d’espérances il fondait sur
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cette union qui répondait à toutes ses idées , à tous ses vœux!... Hélas! il ne m’a jamais été donné de connaître les joies de la famille! La solitude s’est faite dans cette maison, à laquelle on avait prédit un si brillant avenir ! Nous avons vu entrer par la porte nuptiale deux nouveaux venus.... le deuil et la mort. C’était la famille promise à la race de l’Européenne et de l’Indien. *
La funèbre mélopée qui accompagnait ces paroles les rendait encore plus déchirantes à l’oreille et au cœur de Gabriel. Sa ligure exprimait l’horrible agitation de son âme, et ce sombre désespoir qu’excite en certains hommes l’incurable et folle jalousie du passé. Le fantôme du mari , évoqué par la femme, était là debout et mêlé à l’entretien ; et à lui seul s’adressaient des souvenirs d’amour, et des tendresses si ardentes qu’elles semblaient réjouir un mort dans l’abîme de sa tombe.
Héva était trop femme pour ne pas deviner tout ce qui se passait dans l’âme de Gabriel, et elle était trop bonne pour ne pas donner une innocente et adroite consolation à tant de souffrances endurées pour elle. D’ailleurs, toute décidée qu’elle était à vivre libre dans l’isolement du veuvage , elle avait sa minute de doute , car la
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raison réfléchie nous démontre qu’il n’y a rien d’absolu dans la plus énergique de nos résolutions , et qu’il nous suffit d’un instant de faiblesse, dans un lointain avenir, pour manquer à notre parole et nous donner un démenti. Ainsi, pour concilier ce qu’elle devait à son heure présente et à la sagesse de sesincertitudes, elle essaya de continuer son jeu de coquetterie , mais avec les modifications d’une douce familiarité.
«J’ai attristé notre entretien, dit-elle en souriant, mais ce n’est pas ma faute; vous l’avez voulu. Me pardonnez-vous ce tort que vous avez envers moi?
—Madame, dit Gabriel, je vous prie de donner à ma raison le temps de revenir ; ma tète ne m’appartient plus.... Vous m’avez ému profondément avec.... vos souvenirs anciens et.... récents.... Si vous saviez....
— Eh bien ! interrompit Héva, laissons là nos souvenirs.... parlons un peu de nos projets.... Quels sont les vôtres, monsieur le savant? Rapportez-vous beaucoup de trésors zoologiques en. France? votre herbier est-il riche? la science aura-t-elle gagné quelque chose à votre voyage?
— Madame, je ne suis qu’un savant d'occasion, et la science n’a rien gagné en m’expédiant au