RÊVA
Bengale ; au contraire, elle y a perdu vingt mille écus que j’ai dépensés à la recherche d’un trésor qui n’est pas classé en zoologie, humaine et inhumaine. Pour mettre ma conscience en repos, je vais demain à Madras , et j'expédie, par votre banquier, à mon père, qui est fort riche heureusement, une traite de vingt mille piastres, qui serviront à remboursera science. Cela fait, je me naturalise citoyen de Madras, et je me fais planteur.
— Très-bien, dit Héva; j’approuve ce projet; il est si rare de conserver ses amis; pour nous, au Bengale, les amis sont des oiseaux de passage: ils s’arrêtent un instant sous nos arbres, chantent la même chanson contre le soleil, la même complainte sur la patrie absente, etils s’envolent avec le premier trois-mûts. En avons-nous vu de ces Albatros!
— Mais ces Albatros , dit Gabriel , ne vous avaient pas vue, madame.
— Ah ! reprit Héva, voilà votre bonne humeur qui vous revient! J’ai toujours entendu parler de la galanterie française, mais elle est arrivée avec vous à Madras , et je la connais enfin. 11 paraît qu’à Paris les hommes ne parlent aux femmes qu’en madrigaux; est-ce vrai?
HÉVA. 255
— Les madrigaux sont des mensonges , madame.
— Et les femmes s’en contentent?
— Oui, en attendant les vérités.
— Ainsi , vous avez osé m’adresser un madrigal, monsieur Gabriel?
— Non , madame , il me serait impossible de vous flatter.
— Flatteur ! il vient importer les mœurs françaises dans l’Inde ! marchandises prohibées!
— Oh ! non , madame ; tout au contraire , je viens importer le mariage....
— Ah ! nous rentrons dans la théorie, dit Héva en riant.
— Cela vous déplaît, madame.... le mariage?
— Non , le mot me plaît toujours.
— Et après le mot?
— Le veuvage.
— Et après?
— L’avenir. Je vous défie d’ajouter un après, maintenant.
— Alors, madame, l’entretien est fini; nous sommes arrivés à la fin du monde. L’avenir a fait son temps, l’éternité commence....
— Eh bien ! dit Héva, je suis patiente, moi; j’attendrai la fin pour me marier.
HÉVA
— Madame, reprit vivement Gabriel en essayant de sourire , je vous demande en mariage pour cette époque ; m’acceptez- vous ?
— Voilà ma main, dit Hévaen riant aux éclats; nous sommes fiancés.
— C’est que , dit Gabriel , réfléchissez bien ; je prends nos fiançailles au sérieux.
— C’est tout réfléchi.
— Avez-vous bien songé, madame, à toutes les éventualités de cet engagement ?
— J'ai songé à tout.... et d’ailleurs si j’avais oublié quelque chose, il me reste l’éternité pour m’en souvenir.
— Prenez garde.... vous êtes ma fiancée, et pendant toute votre vie vous nfe pourrez donner votre main à un autre homme.... c’est grave.
— Cher fiancé , voilà précisément la chose à . laquelle j’ai songé tout d’abord.
— Eh bien! ma belle fiancée, je vais maintenant faire des miracles pour] avancer l’époque de.... »
Héva mit sa main droite sur la bouche de Gabriel.
Deux importuns arrivaient.
Les importuns arrivent toujours dans ces moments.
C’étaient encore des hommes de loi , des agio-
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teurs d’hoirie judiciaire.de commentateurs de testaments.
Héva les reçut avec üne politesse froide, et dit à Gabriel : « Ces messieurs vont me foire expier notre entretien.... partez-vous aujourd'hui pour Madras?
—Oui, madame, plutôt même.... tout de suite, afin de hâter mon retour. Je vais, comme je vous l’ai dit, chez le banquier français pour ma traite de vingt mille écus.
— Et vous nous reviendrez ensuite?
— Après-demain , madame ; je suppose qu’on peut vivre vingt-quatre heures loin d’ici; la chose me parait douteuse; mais je vais l’essayer. »
Héva présenta sa main à Gabriel, et laissa rayonner sur sa figure un sourire d’une expression toute nouvelle pour lui.
Gabriel s’embrasa de ce premier rayon de bonheur; il crut voir luire l’aube de l’amour sur le front céleste d’Iléva.
Et il s’éloigna rapidement de l’habitation en jetant un rapide coup d’œil à l'horizon lointain du lac, comme s’il eût cherché déjà sur les cimes confuses des arbres le drapeau rouge de sir Edward.