LA CAGE
Au jour fixé, à l’heure convenue, Gabriel arriva au rendez-vous solennel que sir Edward lui avait donné. Le premier regard qu’il jeta sur les bouquets de palmiers clair-semés au désert, rencontra le drapeau rouge. Quelques instants après, il descendait de cheval et serrait les mains de son ami.
Sir Edward venait de congédier trois Indiens stupides qu’il avait amenés de Madras pour l’aider dans son travail. A l’arrivée de Gabriel, tout était prêt.
« Mon Chinois a fait un chef-d’œuvre, dit
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Klerbbs en montrant la cage; seulement il a Corrigé mon plan. La cage a dix-huit pieds de circonférence, et les baïonnettes de défense sont entremêlées de larges arêtes de fer épineux. En vous plaçant au centre, vous serez hors de la portée de la plus longue griffe, en supposant
qu’une patte endiablée s’allonge à travers ces chevaux de frise, ce qui est impossible. Voilà vos-fusils en faisceau. Ils sont chargés au rhinocéros; vous les avez sous la main. A huit heures, vous aurez un quart de lune, c’est suffisant... Voyez comme votre citadelle est solide ! on la croirait bâtie sur le roc : les assauts de tous les tigres du Bengale la trouveraient inébranlable. Ah ! je suis content de mon œuvre ! Mon oncle sir Edmund a un neveu digne de lui!
— C’est vraiment admirable! dit Gabriel. Je suis étonné qu’on n’ait jamais songé à cela depuis Aureng-Zeb.
— Une chose fort simple pourtant, comme toute grande découverte.... Voyez comme le site est bien choisi!... une vaste plaine déserte qui expire à ces rochers bruns. Le club des tigres est là-bas, dans ces énormes crevasses ouvertes par des volcans. J’ai entendu dire au pauvre Mounoussnmy que ces rochers conduisent, par une
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longue crête, aux gorges de Ravana. Quel malheur pour moi de ne pouvoir pas m’associer ayec vou§ cette nuit ! . #
— Oh! impossible! impossible'! Edward, vous savez....
— Je le sais. Allons, je me sacrifie..., D’ail- ' leurs, ma présence est nécessaire à l’habitation.'
— Vous dites cêla d’un air singulièrementmystérieux, sir Edward !
— C’est qu’à Madras j’ai appris d’étranges choses.... Il est faux que Goulab et Mirpour soient arrêtés. Ces deux coquins ont mis en défaut tous les limiers de la justice. Lord Cornwallis m’a dit :
« Je connais ce Goulab ; il a la patience du lion « amoureux, la ruse et l’entêtement du mandrille. a Dites à la belle veuve d’établir bonne garde au- « tour d’elle. A Madras, elle ne craindrait rien ;
« dans son désert, elle est, à son insu, sous la « griffe de ce monstre. On m’a rapporté que ce « Goulab s’était longtemps caché dans les souter- « rains d’Élora ; mais, depuis que les Indiens qui « lui sont vendus ont répandu dans la campagne « le faux bruit de son arrestation, il est sorti de « son repaire, et il rampe prudemment comme un
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« boa dans la direction dû lac. » Voilà ce que m’a dit le gouverneur.
* — Edward , vous me donnez des frissons de
mort!... Décidément j 'abandonne cette chasse, et je retourne avec vous pour veiller sur Héva....
— Non, Gabriel, c’ést inutile. Voici pourquoi. Il est maintenant hors de doute que c’est Goülab qui a été blessé par moi, l’autre nuit, dans les buissons du lac; que c’est lui qui s’est caché dans la maison du brahmane Syali ; que Çourâ n’a pas aboyé parce qu’il a reconnu un ami de la maison ; enfin que le docteur Phytian a été appelé pour panser la blessure de Goulab. Tout cela est de la dernière évidence, n’est-ce pas?
— Incontestablement.
— Or, nous ne craignons rien encore de Goulab ; il est couché dans le lit du brahmane. Je ne crains pas qu’il vienne cette nuit rôder autour de la place pour combiner quelque plan d’escalade; d’ailleurs, je serai à mon poste. Demain nous écrirons à lord Cornwallis, et notre Goulab sera pris dans sa tanière avant le coucher du soleil.
— J’approuve tout; il n’y a aucune objection à faire à cela.
— Adieu donc, tnon cher Gabriel ; retironsnous chacun dans notre cage, vous pour chasser
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aux tigres, moi aux Gdulab. Je me suis donné le poste le plus périlleux.
— Adieu, mon chef Edward..,, à demain ; je vous attends ici. Venez me délivrer trois heures après le lever du soleil.
— Bonne chasse et bon courage ! Adieu, Gabriel. ***?' ''
Lorsque le bruit du galop du cheval de Klerbbs s’évanouit, la sblitude devint silencieuse et menaçante autour de Gabriel.
Lejeune homme regardait le soleil incliné sur l’horizon, et l’astre semblait descendre avec une lenteur affectée vers les nuages de pourpre qui l’attendaient pour l’ensevelir.
Enfin comme la plus attendue des nuits arrive toujours, la dernière lueur du crépuscule s’éteignit sur la cime des palmiers, et Gabriel éprouva ce saisissement qui vient au cœur du plus fort dans les heures solennelles de la vie.
Les deux bœufs étaient tombés sur l’herbe, mortellement blessés, et déjà leurs mugissements retentissaient dans la solitude.
Quand toutes les étoiles levées annoncèrent aux monstres de l’Asie que la terre leur appartenait, il y eut, dans les échos des roches lointaines, un râle strident qui signifiait que l’odeur
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du sang frais arrivait avec la brise aux naseaux subtils des bêtes fauves. Le festin, était large, jes convives accouraient : l’amphitryon caressait une double détente de la pointe du doigt.
Deux tigres noirs, qui semblaient tomber du ciel comme deux aérolithes, s’abattirent spr le flanc convulsif d’un taureau, et tout à coup ils relevèrent fièrement leurs gueules sanglantes au léger bruit que fit le chasseur en ajustant son fusil à travers les barreaux. En ipême temps, d’autres tigres fauves bondissaient dans les ténèbres en les sillonnant des tisons de leurs yeux , et ils s’arrêtaient brusquement, comme des chevaux sur la lèvre d’un précipice à pic, à vingt pas de la cage de Gabriel ; et, deux pattes ployées en arrière et frissonnantes, le poitrail en avant, les oreilles aplaties, la tête fixe et agitée par saccades , ils examinaient ce hérisson colossal , immobile au désert, cet étrange ennemi inconnu à leur expérience, à leurs traditions de famille, à leur instinct. Les plus affamés abandonnaient la solution de l’énigme et se ruaient sur les ■bœufs, en disputant, à coups de griffes, leur part de cette chair savoureuse qu’ils sentaient mourir sous leurs dents avec des spasmes rauques de rage et de volupté.
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Gabriel s’était mépris sur la nature de son
courage. L’homme -le plus brave a des accès de peur qu’il ne peut, réprimer*, et qui le font frissonner comme un lâche. La nuit apporte avec elle des terreurs suprêmes que les imaginations vives ressentent, même en l’absence de tout danger. Les formidables voix de ces monstres déclxiraient la poitrine de Gabriel et vibraient dans ses intestins comme un ouragan de cuivre ; on eût cru entendre une symphonie composée de toutes les notes qui mordent sur, l’épiderme, comme des limes d’acier, et tremblent en sifflant à la pointe des nerfs. L’air semblait lancer au chasseur les dents et les griffes du tigre, et le chasseur, dans le délire de l’épouvante, se débattait contre ces invisibles lames de feu, aiguës et poignantes , décochées à travers les barreaux.
Il n’y a dans ces moments qu’une énergique surexcitation de colère qui puisse rendre à l’homme son courage et sa raison. Gabriel poussa un cri terrible, comme on fait dans un rêve étouffant pour se réveiller, et il tira deux coups de carabine. Un silence solennel retomba sur cette scène. Les animaux, accroupis en cercle, restèrent immobiles, comme les sphinx de l’ave-
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nue du temple de Karnak, et l’on n’entendit plus que le chant monotônede l’insecde qui, perdu sous le buisson Voisin ,' glorifiait la splendeur de la nuit, dans son sublime dédain pour le tigre et pour l’homme.
Le feu et la détonation suspendirent quelques instants le festin et les accès de rage des animaux. Les deux cadavres de leur famille, étendus roides sur l’herbe, ne firent aucune impression sur les autres. A de nouveaux coups de feu, ils ne répondirent, après un moment d’hésitation, que par un assaut général , comme s’ils avaient tenu conseil. Ils s’élancèrent contre cet ennemi insolent qui venait sur leurs domaines leur disputer une proie si opulente. Repoussés de tous côtés par les lames de fer, plus solides que leurs dents et leurs griffes, ils tombaient en arrière, avec des ondulations furieuses, d’horribles craquements de mâchoires, et des cris de rage folle qui ressemblaient à l’éruption d’un orgue immense plein de sauvages rugissements. Les blessures reçues les irritaient encore contre cet inébranlable ennemi de fer; par intervalles, le jeune chasseur se croyait dans un kiosque tapissé de têtes de tigres, têtes gonflées par la colère, monstrueuses, sanglantes, illuminées de
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deux escarboucles, et secouant des flots d’ëtincëlles, comme le fer rouge sous le marteau. Il y avait surtout de terribles frissons à subir lorsque Gabriel sentait courir sûr son visage l'extrémité velue d’une queué de tigre, énergiquement recourbée à travers les barreaux; car il semblait alors qu’une brèche était ouverte à la citadeïlé, et' que; chasseur et remparts, tout allait être broyé dans les gueules des monstres du désert.
A cette phase de ce drame inouï, Gabriel, Semblable aù marin brave, mais novice, qui frissonne à la première volée de Canons, et sotfrît à la seconde, Gabriel avait réssaisi tout son tfàhg-froid. Il prodiguait, à bout portant, les coups de carabine sans les compter, et il devina bientôt que lë décôui'agèmént était du côté des ennemis. Les animaux tremblèrent à leur tour, comme s’ils eussent reconnu qu’ils luttaient follement contre une puissance supérieure. Défjà les plus intelligents regagnaient à pas mesurés les montagnes paternelles, se retournant quelquefois pour lancer un râle sourd au théâtre sanglant du combat. Les blessés marchaient avec effort vers ün buisson de nopals, s’y abritaient comme dans une ambulance, allongeaient lëurs grands corps, et déposant de leurs lèvres sur leur