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griffe droite une salive mêlée d’écume rougie, ils lavaient la plaie vive de leurs mufles et de leurs fronts. D’autres, les plus intraitables sans doute, avalaient des lambeaux de bœuf, se désaltéraient dans une mare de sang, et répondant par up cri rauque à chaque .coup de carabine mal ajustéj ils s’acheminaient encore, quoique rassasiés, sur leur proie à demi dévorée, et Jes deux griffes .antérieures plongeant au cou d’ùn taureau, les dents aux cornes., le dos convulsif, le poil hérissé, ils traînaiçnt sur l’herbe ce reste de festin, comme des convives prévoyants qui, suiv pris par des éclats de foudre, au milieu d’un repas en plein air, emportent chez eux les viandes pour les besoins du lendemain.
Enfin, il fut permis à Gabriel de respirer. Il n’entendait plus qu’à une distance rassurante les cris agonisants de la colère des monstres, scn;- .blafrles aux échos affaiblis et lointains qui annoncent la fin de l’orage, et rendent l’espoir au laboureur. Gabriel rechargea cependant toutes ses armes, car une idée effrayante le frappa dans ce premier moment de trêve, il craignait de revoir, avant l’aube, une nouvelle armée de tigres recrutés dans les montagnes, accourant pour venger une défaite et glaner dans le charnier du
festin. Hêureusefnent, tout était bien fini. Ce chasseur aurait succombé sous ses émotions àiiri second assaut. ■ '
Au premier rayon de l’auhe, Gabriel tressaillit d’orgueil en lisant autour de lui le bulletin- de sa victoire. Seize tigres étaient couchés morts sur le 'gazon , encore menaçants . les griffes et le mufle tournés, vers la cage',- comme de braves soldats tombés la face 3 l’ennemi. De nombreuses flaques de sang, çà et là stagnantes, attestaient des blessures profondes emportées aux tanières. Les bœufs avaient disparu ; la place qu’ils occupaient gardait encore leurs formes , et l’œil du' chasseur suivait , bien loin dans la campagne , le sillon sanglant qu’avaient tracé leurs grands squelettes traînés par un attelage de tigres. Les barreaux de la ?age étaient souillés de taches rouges, et plusieurs lames, mal assujetties, avaient ployé sous la furie des assauts.
Grâce aux exquises provisions de table que la sage prévoyance de Klerbbs avait mêlées aux provisions de guerre, Gabriel répara ses forces abattues. Il déjeunait, triomphant, sur le champ de bataille , et le premier témoin de sa victoire fut le soleil qui laissa tomber sur son dôme de fer une couronne d’or. Quelques milans à tète
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blanche, nommés dans l’Inde Tchankara , vinrent tournoyer, au lever de l’astre, sur la plaine du carnage; mais ils n’osèrent s’abattre sur les cadavres. Gabriel dédaigna ces oiseaux et ne leur fit pas l’honneur d’un salut.
Cependant le soleil montait dans l’azur du zénith , et sir Edward, toujours si exact, ne paraissait pas , Gabriel mourait d’inquiétude , les yeux tournés vers le midi. La distance en ligne directe de ce désert à l’habitation pouvait être parcourue à cheval en quelques heures ; mais à cause des longs détours que nécessitaient les accidents du terrain, la course était double. Ce ne fut qu’à la mi-journée que sir Edward arriva : il amenait avec lui un cheval tout sellé pour Gabriel..
La pantomime de sir Edward en descendant, de cheval fut plus éloquente qu’une série d’éloges accordés au courage de Gabriel. L’Anglais fit tournoyer ses mains sur sa tête et les laissa tomber comme épuisées, par des convulsions d’enthousiasme, dans les mains de Gabriel.
« Mon ami , dit Klerbbs , vous avez gagné le paradis ! vous épouserez Héva !
— Quelle épouvantable nuit !
— Oui, Gabriel I mais quel beau jour! Vous avez
accompli les douze travaux d’IIercule, et vous trouverez la belle Omphale au bout du chemin. Elle vous attend.... J’ai bien tardé, n’est-ce pas?... c’est qu’il y a eu du nouveau à l’habitation.... L’attorney général est chez vous.... Notez que je dis chez vous. Ce magistrat a été envoyé à l'habitation par lord Cornwallis pour étudier les localités et diriger des recherches contre Goulab et Mirpour dans un centre d’opérations. Il y a des broits alarmants qui circulent au sujet de ces deux brigands. Le gouverneur en sait plus qu’il n’en dit. Héva ignore tout ; je la laisse dans son heureuse sécurité. Je ne veux rien dire ni faire sans vous , Gabriel. .. .
— Mais Héva? Héva? parlez-moi d’Héva?
— Elle est à vous! Ah! si vous l’aviez vue!... les fetqmes les plus réservées se trahissent dans de certains moments.... Après nous être débarrassés des longs entretiens de l’attoraey général, lequel , par parenthèse , continue à me regarder de travers, j’ai eu, à l’écart, ce dialogue avec votre Héva :
— Mais où donc s’est perdu votre ami, sir Edward? m’a-t-elle dit avec une insouciance qui marque un souci.
— Gabriel est à la chasse , madame.
kJîva.
— Seul? -•
— Seul ; sur mon honneur, il Cîft seul.
— De quèl côté ?
— Vers les roches Noires, bien loin d’ici.
— Il est donc fou , votre ami ?
— Non, madame, il vous apportera ce soir un superbe tapis de douze tigres.... »
A ces derniers mots , Héva stest précipitée sur moi comme pour me dévorer.
i Ne plaisantez pas, -sir Edward ! s'est-elle écriée, M. Gabriel est-il véritablement aux roches Noires? - •
— Foi de gentilhomme! lui ai-je répondu avec cet air sérieux qu’on ne peut feindre.
— Sir Edward ! m’a-t-elle dit en me serrant les mains, pés une minute de plus ici! Prenez avec vous six de mes plus intrépides serviteurs, et courez au secours de ce pauvre Gabriel. J’e>xige que vous me le rameniez vivant. Partez! '
— Voilà donc, cher Gahriel, sous quels favorables auspices je suis parti de l’habitation. J’ai laissé les six domestiques à un mille, là-bas, dans un labyrinthe d’ébéniers;. ils ne doivent rien voir de ce que vous avez fait, jusqd’à ce que la cage disparaisse dans le lac. Les serviteurs d’Héva ne verront que les tigres morts et point
de cage, Quel horrible mystère pour eux!... Allons, ne perdons pas de temps, et noyons cette citadelle de fer; elle a fait son service. »
Lorsque la cage eut disparu sur les bords du lac où elle s’élevait, Klerbbs tira un coup de pistolet pour appeler les domestiques : c’était le signal convenu.
« Voici maintenant , dit Klerbbs, le cri de l’esclave au triomphateur. C’est une lettre que je vous apporte; elle modérera votre joie qui vous serait funeste.
— Ouf, vous avez raison,. donnez.... C’est une lettre d’un membre de l’Institut.... Je la lirai demain.... Vôyons le post-scriptum seulement....
« La science ornithologique compte sur vous.... N'oubliez pas dans vos explorations le colibri aux ailes d’argent , que Sonnerai désigne sous le nom de