‹ Bibliotheque des chemins de fer HévaChapitre 4 sur 32 · APRÈS LA CHASSE · texte numérisé non relu

APRÈS LA CHASSE

Gabriel et Klerbbs avaient seulement entrevu, à la lueur des premières étoiles, l’effroyable drame qui venait de se dénouer dans les abîmes sans fond du Gouroul. Quelque temps encore, ils entendirent une plainte lugubre et intermittente . qui attestait l’agonie du chenal ou du cavalier; les rugissements avaient cessé, mais des râles stridents et prolongés annonçaient que la furie des bêtes féroces s’exerçait contre un cadaVre. Enlin la rive droite du Lutchmi devint silencieuse : les tigres avaient regagné les gorges de Ravana.

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Nos deux voyageurs descendirent de l’arbre, et ils ne perdirent pas de temps à se communiquer leurs impressions ou à prendre un parti. Les yeux fixés vers les étoiles du midi, ils s’éloignèrent avec lenteur et précaution des rives de ce fleuve de mort. A chaque frémissement de feuilles, ils s’arrêtaient le cou tendu, l’oreille au bruit, courbés comme des chasseurs qui craignent d’effrayer le gibier, la main droite à la détente de la carabine, la gauche allongée sur le canon; mais, cette fois, c’était le gibier qui chassait le chasseur. Puis ils se disaient, par un signe de tête :

* Ce n’est rien, il faut poursuivre notre marche! »

Et ils cheminaient encore à tâtons, d’un pas de funambules, la respiration supprimée, les yeux au bout des pieds, craignant toujours de réveiller un tigre endormi, de rouler dans un nid d’hyènes, de troubler quelque puissant hyménée de panthère ou de serpent. Quelquefois, lorsqu’une arête vive et tortueuse de broussailles, comprimée sous les talons, se relevait en se roulant autour de la jambe, un frisson mortel glaçait leurs veines, car ils se croyaient piqués par le terrible Cobra-Cappell, qui siffle sur les

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grèves de la Triplicam au brûlant milieu du •jour, et qui, la nuit, s’engourdit dans la mousse des collines, et se replie en trois cercles comme ,

un bracelet oublié au désert par la belle Svahâ, épouse d’Agni, le dieu du feu.

Ces angoisses dévorèrent les deux voyageurs tant que les étoiles brillèrent au ciel. À l’aube, les objets rapprochés se dessinèrent et reprirent \

leur forme naturelle. Gabriel rompit le premier le silence en disant :

« Béni soit le jour ! je suis comme Ajax, fils de Télamon, je suis poltron la nuit. » s

Et après une pause :

« Êtes-vous bien sûr, dit-il à Klerbbs, que nous avons marché dans la direction du lac de Tinnevely?

— Moi ? je ne suis sur de rien ! répondit le gentilhomme anglais. Nous avons marché au hasard ; il me semble qu’il y a dix nuits que nous marchons, et je ne serais pas étonné de me trouver en Chine au lever du soleil.

— Voilà pourtant bien la constellation de la.

Croix du Sud avec laquelle nous sommes dirigés...

— La Croix du Sud, mon cher Gabriel ? Le diable me caresse si j’ai remarqué une seule

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fois les étoiles ; à moins qu’elles n’aient roulé sous mes pieds ! j’avais l’œil au tigre et au serpent.

— Tenons conseil, Klerbbs.

— Soit, 'tenons conseil, je vous écoute ; commencez, la séance est ouverte.

— Attendons le lever du soleil; dès que nous connaîtrons l’est, nous connaîtrons les autres points cardinaux.

— Adopté ! La séance est levée.

— Asseyons-nous et causons.

— Nous pouvons même dormir un peu. Je crois, si je ne me trompe, que nous sommes suite sommet d'une montagne ; on ne risque rien ici... dormons; je suis brisé.

— Dormir! Êtes-vous fou, Klerbbs? Ne craignez-vous pas de vous réveiller dans le ventre d’un lion?

— Gabriel, je suis comme vous pour les tigres, je ne crois pas aux lions, à moins qu’ils ne soient en cage ou empaillés.

— Ce pauvre Mounoussamy !...

— Ah! nous avons assez pleuré sur lui... c’est un malheur consommé... Les maris qui ont de trop belles femmes font toujours mauvaise lin. C’est une leçon dont je profiterai.

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— Oh! sir Klerbbs, ne plaisantons pas sur • cette horrible catastrophe.

— Gabriel, ne faites pas trop le vertueux; on dirait que nous sommes en Europe. Nous sommes dans l’Inde, du moins je le suppose, car je crains furieusement, au lever du soleil, de rencontrer un Chinois... Or, en faisant la part de la douleur que vous cause, ainsi qu’à moi, la triste

mort de Mounoussamy, vous devez trouver, après vos larmes, une secrète et honteuse consolation dans le veuvage de la belle Héva. Vous êtes jeune, vous êtes Français, vous avez la grâce et l’esprit de votre natioD, vous êtes pauvre aussi, en votre qualité de savant; eh bien, avec tous ces avantages, vous devez l’emporter, après le deuil, sur tous vos rivaux. Voyons, parlez-moi franchement, Gabriel ; avouez que mes paroles ne sont que l’écho de votre pensée. Gabriel, vous avez déjà fait votre plan.

— Mais quelle fureur avez-vous de plaisanter ainsi ? Moi, j’ai encore dans la tête tous les tigres du Bengale qui me rongent la cervelle. Comment diable voulez-vous que je songe?...

— Vous y songez, Gabriel; je connais les cœurs humains 1 Cependant je n’insiste pas, j’attends demain... à moins que nous ne soyons

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dans un autre pays. Parole d’honneur ! je crois que cette montagne est un bastion de la muraille de la Chine 1

— Klerbbs, ouvrez les yeux ; je m’aperçois que vous parlez en rêvant. Levez-vous donc, voici le jour... Allons, debout !

— Vive le jour! je fermais les yeux pour ne pas voir la nuit... Oh ! quel admirable point de vue ! quel grand et magnifique paysage ! Il me semble que je suis à Richmond, au balcon de Star and Garter, première auberge du monde !... Mais tout ce paysage indien ne vaut pas un déjeuner. Je meurs de faim ; je mangerais un lion !

— Eh bien ! mon cher Klerbbs, levez-vous et doublons le pas ; nous déjeunerons.

— Et où?

— Parbleu ! à la maison de Mounoussamy !

— Ah çà ! vous croyez donc que la veuve continuera à tenir auberge pour les passants ? Nous trouverons la maison vide ! La veuve ne recevra personne dans son désespoir... Notre déjeuner est très-compromis... N’importe! Il faut continuer notre chemin,.. D’abord, orientons-nous... Le soleil va se lever là... l’habitation de la veuve est donc dans cette direction, en face, au midi...

Oiii, voilà au nord, je crois, le Mont-des-Bergers, où nous avons fait une si belle chasse!... Il faut descendre dans la plaine et marcher droit devant nous... Allons !... nous arriverons toujours quelque part.

Le soleil n’était pas levé , mais la campagne déjà s’inondait de cette lumière qui resplendit avant l’astre à l’horizon de l’aurore. On voyait dans le lointain se glisser rapidement au carrefour des bois ou au gouffre des vallées d’horribles formes de monstres indiens, ivres de sang, qui Se hâtaient de regagner leurs tanières, comme si la nature leur eût défendu de troubler par leur présence la douce sérénité du soleil levant. Les arbres gigantesques , disséminés sans nombre sur une plaine sans limites, paraissaient comme des courtisans immobiles et silencieux qui attendent le lever d’un roi. Sous quelques-uns' de ses merveilleux aspects, la campagne ressemblait à une belle femme qui se pare pour recevoir son époux : elle déroulait sa chevelure de rizières blondes; elle pendait à son cou un petit fleuve sinueux comme un collier d’argent; elle faisait saillir, du milieu de deux collines charmantes , de superbes tiges d’aloès épanouies * comme un bouquet de fiancée ; elle se voilait

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d’une prairie comme d’une robe de cachemire à mille fleurs. Quand le soleil, qui se lève sans ennui depuis six mille ans, pour se donner à lui seul le spectacle de ce paysage inconnu et sublime ; quand le radieux époux de cette nature se révéla sur le montagne Bleue, comme un œil d’or qui s’ouvrirait tout à coup au front d’un géant, toute la campagne sembla tressaillir sous les embrassements du ciel ; une harmonie, formée de toutes les voir des arbres, des fleuves, des cascades, des oiseaux, des torrents, des fleurs, des vallées, des collines , éclata partout , comme l’hymme premier, chanté à l’aurore de la création.

Nos deux voyageurs oublièrent longtemps la fatigue et la faim devant ce spectacle merveilleux ; mais ils rentrèrent bientôt dans les réalités de la vie en s’apercevant avec effroi que cette nature si belle était remplie d’embûches, et que son éclat ne donnait que l’aveuglement.

Rien dans tout ce qu’ils voyaient ne leur rappelait un seul des sites parcourus la veille avec la caravane des chasseurs; ils marchaient sur une terre inconnue, et leurs yeux, qui interrogeaient des horizons infinis, ne rencontraient aucun arbre isolé, aucun accident de terrain.

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aucune forme saisissante de colline déjà saluée par eux en sortant de l’habitation du Tinnevely. Décidément, ils avaient été séparés par une chaîne de montagnes de la côte de Madras, et leur course haletante et aveugle de la nuit les avait entraînés sous un autre .ciel et vers les rivages d’une autre mer. Le pays qu’ils traversaient les épouvantait par moments, à cause de sa beauté singulière; rien, du premier coup d’œil, n’annonçait le désert : ce n'était pas la plaine du Nil ou la forêt vierge d’Amérique, ou quelque autre de ces paysages qui se couvrent des horreurs de la solitude et avertissent le voyageur de ne pas s’aventurer dans ces domaines de la désolation. Sur cette partie de l’Inde, la. terre semble cultivée avec soin, arrosée avec amour ; on s’attend à chaque pas à voir arriver les laboureurs et les bûcherons, et à surprendre derrière les massifs d’arbres un clocher de village ou une vaste métairie animée par une famille joyeuse de fermiers. L’effroi vous saisit entin lorsque vous avez reconnu que toute cette richesse n’appartient à personne; que ces arbres se découpent gracieusement, ces collines s’arrondissent , ces petits fleuves coulent avec amour, ces prairies se couvrent de fleurs pour les tigres, aei 6

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les hyènes, les lions, les éléphants, seuls maîtres souverains de cette région splendide, fille aînée de la mer et du soleil.

Un de ces étranges hasards qui se font intelligents pour les hommes d’élite leur ménageait une surprise, quelques heures après le lever du soleil.

Au milieu des éblouissements tombés du ciel, avec les rayons du matin , une nuance sombre traversa tout à coup l’espace, comme un nuage invisible, et les ombres des deux voyageurs changèrent de teinte sur le terrain nu, où elles se dessinaient dans un relief étonnant.

« Tiens! dit sir Edward, mon ombre a pâli !

elle a eu peur d’un corps!

— C’est un nuage qui se lève , dit Gabriel :

— Où ? reprit Édouard, en regardant le cercle infini de l’horizon.

—C’est le point noir du Cap des Tempêtes, dit Gabriel, avec le ton qu’un savant donne à une citation, le point noir dont parle M. de la Condamine ; il grossit , grossit, grossit, s’étend sur l'azur du ciel, cercle les quatre horizons; puis les couvre d’une teinte cuivrée , et donne à la terre et à la mer le plus terrihle des ouragans.

—Ma foi ! dit Edward en regardant le ciel, je

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ne vois d’autre point que celui que j’attendais au bout de ta phrase, car elle est un peu longue pour un voyageur. »

Et ils cheminèrent encore au hasard, l’un jnarchant sur les traces de l’autre, comme si le premier connaissait le chemin.

Des plaintes sourdes, et qui n’appartenaient pas aux harmonies de la nature, sortirent des profondeurs des bois. Un immense vol de perruches multicolores s’éleva d’une rizière sauvage, et se perdit dans la cime des arbres , comme si les carabines des chasseurs eussent retenti pour la première fois dans ces solitudes.

Gabriel s’arrêta, regarda le soleil, et dit:

« C’est l’éclipse!

— Tant mieux! dit sir Edward, nous marcherons à l’ombre; nous aurons la nuit en plein jour, minuit à midi. L£ soleil nous brûlait, sur ce terrain nu ; la lune a pris pitié de nous : c’est l’ombrelle d’IIéva qui nous tombe du ciel.... eh! bien ! que fais-tu donc là, comme un badaud de Paris? marche donc, toi qui connais le chemin....

— Mais, dit Gabriel, toujours arrêté; ce spectacle est magnifique; je n’ai rien vu de plus émouvant et de plus beau dans ma vie.

— Diable de savant! reprit Edward, veux-tu

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donc allonger le pas? Crois-tu que nous sommes à l'observatoire de Greenwich ? »

Et prenant Gabriel par le bi*as, il lui fit une sorte de violence pour l’obliger à poursuivre son chemin.

Mais Gabriel, dominé par la beauté du spectacle, luttait contre l’impulsion, et résistait à un ordre qui lui paraissait injuste.

« Ah! dit Edward, en s’ asseyant sous un arbuste isolé; ah! c’est ainsi que tu m’écoutes! eh bien! admirons ensemble le spectacle. Nous sommes en pleine campagne Lorraine. Admirons. Rédige ton rapport à l’Académie des sciences, je te promets une surprise qui va te brouiller avec la lune et le soleil. *

Le jeune savant n’écoutait pas ; il était heureux de trouver une si merveilleuse diversion pour oublier ses malheurs et son amour.

En effet, rien de plus beau n’a jamais ravi les yeux de l’homme. A mesure que le disque du soleil s’enfonçait, par gradations lentes, sous l’ombre noire de la lune, la campagne indienne se couvrait des nuances inconnues d’un crépuscule surnaturel ; et quand le dernier rayon s’éteignit, on eût dit que la nature agonisante rendait le dernier soupir, et que le cadavre de la

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planète allait être emporté au hasard dans les ténèbres de l’infini. Sous cette teinte lugubre qui semblait sortir d’un monde infernal, les cimes des arbres, les croupes de§ montagnes, les eaux des lacs avaient perdu ces aspects charmants que leur donnent les lueurs de l’aurore ou des étoiles ; toutes les formes de la création venaient de perdre leur caractère, dans le fantasque miroitement d’un prisme nouveau, comme si un démon magicien avait subitement décomposé l’œuvre de Dieu, pour donner aux hommes une idée de ces domaines du vide, où le rayon céleste ne pénétra jamais. Une brume froide descendit tout à coup sur la campagne et donna les frissons d’un crépuscule d’hiver aux fleurs du tropique, comme si le choc d’une comète, en heurtant la terre , eût mis le pôle à l’équateur. Des murmures sinistres sortaient des profondeurs des bois et s’élevaient des jardins sauvages, comme si les arbres et les fleurs, ne reconnaissant plus la zone natale, eussent adressé au créateur un immense concert de plaintes. Au milieu de ces lamentations de la nature, un concert lugubre fit entendre ses premières notes; les bêtes fauves allaient jouer aussi un rôle dans le drame de l'éclipse, et compléter l’épouvante. A

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peine chassés par le soleil au fond de leurs repaires, les tigres avaient vu retomber une nuit trop précoce inconnue de leurs habitudes et de leurs instincts ; ils exprimaient leur surprise par des rugissements sourds, qui , pour la première fois, s’éteignaient dans des modulations timides ; ces monstres, amis des ténèbres, s’effrayaient de cette obscurité livide comme d’un monstre plus terrible qu’eux, et qui venait tout à coup les surprendre apx heures du repos et du soleil. Les plus courageux de ces races félines sortaient avec lenteur de leurs repaires, pour reconnaître l’ennemi en flairant les émanations inconnues qu’une bise froide répandait dans la plaine ; ils avaient de brusques mouvements d’inquiétude, comme si un sens nouveau leur eût donné l’intelligence humaine, en les poussant à la recherche de cette éffigme- formidable, et par intervalles un sauvage unisson de plaintes plus aiguës annonçait le paroxysme de la terreur et du désespoir.

« Eh bien? dit Gabriel à l’oreille de Klerbbs, sur le ton interrogatif.

— Je les attendais, dit Edward. »

Et il se renversa sur le dos, avec nonchalance, comme un lazzarone qui va faire la sieste , devant le golfe de Ba'ia.

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Gabriel prit la même position , en mettant sa bouche à. la- hauteur de l’oreille gauche de son ami.

Les deux voyageurs entendaient distinctement les pas lourds et mesurés des monstres dti Bengale et l’horrible concert de leurs lamentations. Par moments, les rameaux rigides d’un cactus ou d’un aloès, violemment remués dans le voisinage, annonçaient le passage brusque des tigres, et alors l’oblique regard des voyageurs suivait à travers le crépuscule une ligne d’ondulations félines, éclairée par des tisons d’un rouge ardent. Les rêVes des nuits sinistres n’ont jamais composé un pareil tableau dans la tête d’un fiévreux agonisant, ou dans la léthargie du supplicié attendu par la hache du bourreau.

Sir Edward s’était endormi.

Gabriel crut d’abord que le sommeil de son ami était simulé, car cette hyperbole du stoïcisme lui paraissait impossible; mais il se convainquit bientôt que sir Edward dormait réellement, et il n’osa le troubler dans. ce moment de repos, si* nécessaire après tant de fatigues.

Le soleil découvrit un quart de son disque ; le jour reparut, et rendit à toutë la campagne la joyeuse sérénité des premiers jours de la créa-

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tion. Au môme instant, les bêtes fauves, saisies de vertige, tirent des bonds prodigieux et disparurent dans les sombres massifs de l’horizon, pendant que les oiseaux saluaient d’un concert joyeux la seconde aurore, et le second lever du soleil.

Gabriel réveilla sir Edward avec beaucoup de précaution, en lui disant : « C’est fini.

— Déjà! dit Edward; allons, reprenons notre route vers l’inconnu. Montre-moi encore le chemim

— Et tu ne me fais aucune question? remarqua Gabriel.

— Sur quoi? dit Edward, en marchant sur les traces de son ami.

— Sur quoi? dis-tu; mais sur tout ce qui s’est passé pendant ton sommeil.,

— Pourquoi veux-tu que je te demande ce que je sais, je n’ai pas besoin de m’instruire- sur l’Inde. Me prends-tu pour un savant?

— Tu as dont vu des éclipses totales de soleil • dans l’Inde.

— Non, mais j’ai lu tout ce qu’Herschell a écrit sur ces phénomènes, à l’observatoire de Captown, et comme j’avais grand besoin de sommeil, je me suis endormi pour ne pas voir ce que je

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savais si bien. En voyage, il ne faut pas perdre du temps.

— Et l’astronome Herschell a parlé de cette promenade des tigres?

— Avec les plus grands détails, mon cher Gabriel, et Saavers en a parlé aussi, et lbrd Cornwallis a observé la même chose dans une de ses chasses, aux environs de Calcutta, en 1800 ; mais ce jour l’éclipse était partielle, et les tigres ne furent qu’à moitié effrayés. Lorsque avant l’éclipse, ce matin, je te priai de hâter le pas, c’est que je connaissais les mœurs chinoises des bêtes fauves, en temps d’éclipge. J’ai voulu te laisser cette surprise, et comme je ne redoutais aucun danger, je me Suis endormi.

— Ah! il n’y avait pas de danger?

— Pas l’ombre, mon jeune savant ; tu ignores donc ce qui est arrivé à Hutkinson, à Java?

— Je l’ignore.

— Il ne sait rien ce savant!

— Instruis-moi.

— C’èst ce que je fais depuis trois jours.

— Continue.

— Soit.... Hutkinson était en chasse dans un bois, entre le versant occidental de Mara-Api et la ville de Solo. Des esclaves malais firent

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la plaisanterie d’inoendier un massif d’arbres morts, et le feu s’étendit bientôt dans toute la forêt. Les chasseurs se réfugièrent dans une éclaircie sans arbres, en tournant le dos au vent; mais toutes les bêtes, sauvages ou non, eurent la même idée, et s’élancèrent Vers cet abri. Ce formidable monstre qui élevait sa 'crinière de flamme et de fumée au-dessus des arbres, épouvantait à la fois les tigres et les gazelles, les serpents et les daims, les panthères et les oiseaux, et on vit alors ce qu’on n’avait jamais vu depuis Adam. Ces races ennemies, dominées par la terreur, eurent l’air de s’accorder une trêve et se réunirent fraternellement sur le terrain de l’abri commun, et dans le voisinage de l’homme, leur plus mortel ennemi. Le péril passé, ils rompirent probablement la trêve et reprirent leurs instincts; mais Hutkirison et ses chasseurs profitèrent de cette heure de pacification universelle pour battre en retraite vers la chaussée de briques qui conduit à Samarang. Eh bien '. Gabriel, avec ces notions zoologiques, j’ai eu ce matin une idée anglaise : j’ai voulu me donner un plaisir inconnu, depuis notre premier père; j’ai voulu dormir dans une alcôve tapissée de bétes féroces, et douces comme des agneaux, ün ne doit pas

laisser échapper une si belle occasion d’être Adam.

— Merci de la leçon, mon cher Edward, dit Gabriel en tournant la tête... tu connais l’axiome des péripatéticiens?

— Oui; heureux ceux qui s’instruisent en se promenant! traduit du grec.

— Il sait tout, cet ignorant!

— Mais je commence à trouver notre promenade un peu longue, même pour un professeur ambulant. Aristote ne donnait ses leçons que la nuit, à l’ombre des étoiles, et il se promenait sous un portique , pavé de marbre de Paros , et après un excellent souper.... Cela me fait souvenir que je meurs de faim. »

Cette dernière réflexion était triste, surtout pour un Anglais de forte race. Gabriel poussa un soupir qui traduisait la môme réflexion, et les deux amis supprimèrent les sourires qu’ils se donnaient mutuellement pour se tromper l’un l’autre, en faisant croire au courage dans l’heure suprême du désespoir.

Les fruits sauvages qui pendaient aux arbres dans ce grand verger de la nature ne donnaient qu'uh .soulagement passager à la faim de nos deux voyageurs. L’horizon se déroulait toujours

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