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devant eux dans la même uniformité d'étendue infinie; six heures de course ardente ne les rapprochaient pas d’une coudée ; toujours des montagnes après les collines , des plaines après les montagnes, des forêts après les plaines, des prairies après les forêts, des roches nues après les prairies ; toujours une campagne inépuisable , écartelée de verdure et d’aridité puissantes toutes deux.
Après un silence fort long , qui ressemblait à la sombre méditation du désespoir, Klerbbs, qui marchait le premier, s’arrêta et dit à son compagnon. ;
« Je vais vous effrayer en vous annonçant qu’il est trois heures; encore quatre heures, et nous voilà retombés dans les ténèbres de la nuit et les gueules de tigres ! »
Gabriel croisa les bras et secoua la tête mélanliquement, les yeux fixés sur le soleil, qui descendait du zénith avec une rapidité désespérante.
« Ah ! dit Gabriel, je me la rappellerai , cette chasse aux tigres I
— Parbleu ! mon cher ami, je voudrais bien être dans le cas de me la rappeler ! Mais il faut commencer par arriver à quelque gîte où il nous
soit permis de nous rappeler quelque chose.
Quand à moi, -je suis au bout de ma science topographique, et je n’ai plus le courage de faire un pas. Voyons, il faut prendre un parti. Nous sommes brisés, nous nageons dans nos sueurs, nos vestes blanches et nos pantalons éclatent en lambeaux, nous en avons laissé des échantillons à tous les buissons de l’Asie ; nous ressemblons à des parias, et nous risquons d’étre traités comme tels par le premier Indien de bonne maison qui nous rencontrera. Ce serait une insigne folie de continuer notre route, dans un pays où il n’y a pas de route. Arrêtons-nous ici, passons à l’état de naufragés, bâtissons une cabane, fon-
dons une colonie ; le pays est beau et. fertile, nous avons des armes et des munitions : voilà un délicieux verger de cocotiers et d’arbres à pain, voilà de l’eau claire comme le cristal ; Komulus n’en avait pas autant, et il a réussi, c’est incontestable. 11 n’y a pas au monde une plus belle végétation, un plus beau soleil. Ici on rit de pitié quand on songe que quatre pieds carrés dans le West-End se vendent cent livres. Dieu nous vend l’Asie pour rien. Quelle admirable spéculation de terrain! Je l’achète à ce prix, et je partage avec vous.
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— Sir Edward, parlez-tous sérieusement?
— Oh ! très-sérieusement ; d’aytant plus que
je crois que cette nuit, A notre départ du théâtre des tigres, nous avons tourné le dos à la véritable route de Tinnevely, et que nous nous écartons^ depuis vingt heures du point où nous voulons nous rendre. ,
— Serait-ce possible, Klerbbs?
— Je suis sûr de mon fait maintenant : nous sommes à trente lieues au moins du lac de Tinnevely; ainsi, il n’y a plus à balancer : bâtissons sur ce terrain deux tentes, une pour vous, une pour moi, et commençons â dormir. Je suis accablé de sommeil; c’est le cas, cette nuit, de mettre en action le midsummer-night’s dream de Shakspeare ; nous ne manquerons pas de personnages pour le rôle du lion.
— Hélas ! mon ami Klerbbs, il faut donc re-
noncer à voir cette étoile de Tinnevely, cette reine des roses du Bengale, cette divine lléva !
— Mon ami Gabriel , quand nous serons un peuple puissant, nous enlèverons les Sabines pour le moment, songeons à nous établir en garçons. »
Et Klerbbs, sans perdre de temps, coupa de longues branches d’érable, les dépouilla de leurs
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feuilles, en fit des pieux solides et les enfonça dans la terre, selon le procédé de Robinson^ Gabriel, voyant que son compagnon prenait son projet au sérieux, vint à son aide et posa des pieux. . ■ ,
« Très -bien! très -bien, Gabriel! avant- le coucher du soleil nous aurons une maison...
Vous soupirez, Gabriel; voyons, quelle noire idée vous traverse l’esprit?
— Ah ! mon ami ! je soupire en songeant qu’en ce moment il y a d’heureux mortels qui passent sur les trottoirs du boulevard Italien, à Paris, qui prennent des sorberts chez Tortoni, qui lisent les affiches au coin des rues, qui dînent au
Rocher de Caircale !... et nous! nous !...
— Nous, nous, Gabriel? Oh! je ne prendrais pas leur place pour leur céder la mienne ! Les villes m’ennuient à la mort... et puis il est si doux de fonder une ville ! »
Gabriel poussa un éclat de rire qui, pour la première fois depuis Adam, fit rire les échos de l’Asie Majeure. Les 'deux voyageurs laissèrent tomber les pieux de leurs mains et rirent ave* les échos. Cet accès de gaieté folle se fût prolongé indéfiniment entre les hommes et la nature, si les oreilles des -deux amis n’eussent été
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frappées au même instant par les sons clairs et distincts d’un instrument qui ressemblait à une mandoline.
Klerbbs et Gabriel saisirent leurs carabines et gardèrent une immobilité de statues. Les sons se rapprochaient, et ils paraissaient se mêler à un -chant mélancolique et nasillard. Bientôt, à quelques pas, se montrèrent deux Indiens vêtus d’une longue tunique blanche, et portant devant eux en sautoir une espèce de mandoline au manche démesuré. C’étaient deux chanteurs ambulants, appelés dans l'Inde Sarada-Carcn.
Les chanteurs ne firent paraître aucupe émotion en apercevant les jeunes gens ; ils s’avancèrent et leur tendiren^la main comme pour leur demander une aumône.
« Pour le coup, nous sommes sauvés! s’écria Gabriel rayonnant de joie; ces gens-là connaissent le pays. » Et il leur donna une piastre.
Les chanteurs, pour reconnaître une si noble
largesse, commencèrent une complainte sur la bataille de Rama et de Ravana. Au second couplet, Klerbbs les arrêta par un geste brusque de la main et leur dit en anglais de lui montrer la route jusqu’à la plus prochaine habitation. Les Indiens ne comprirent pas.
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« Savez-vous un peu d’indoustani?, dit'Klerbbs à Gabriel.
— J’ai remporté trois prix d’indoustani au Collège de France , j’ai traduit YAdavapyrcîm , mais dans l’Inde on ne me comprend pas.
— Et moi, s’écria Klerbbs en se frottant le front, j’ai traduit à Cambridge le grand poète Azz-Eddin-el-Mocadessi, et si un Indien ne me parle pas anglais, je ne le comprends pas. Si jamais je rentre à Cambridge, je destitue mon professeur. Heureusement, je parle la langue universelle ; ils me comprendront ceux-là. »
Klerbbs plaça les deux chanteurs côte à côte, prit le bras de Gabriel, et se plaçant derrière les Indiens, il leur fit signe de marcher vite en leur montrant le soleil à l’horizon dp couchant et contrefaisant le cri du lion.
Les Indiens sourirent et se mirent en marche. Klerbbs et Gabriel allongèrent joyeusement le pas, et l’Anglais, se retournant vers ses pieux délaissés, les salua de la main en disant :
« 11 est bien pénible d’abandonner ainsi une ville au berceau ! »
Les deux Sarada-Caren marchaient sans hésitation, et de ce pas résolu qui annonce la connaissance exacte du terrain. Parfois ils se retour-
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liaient pour donner un sourire de consolation aux voyageurs qu’ils remorquaient à travers plaines et collines. Klerbbs répétait à chaque instant sous diverses formes un anathème contre le professeur d’indoustani de l’université de Cambridge. Gabriel était absorbé dans une seule pensée, et il disait par intervalles ce monologue :
« Je parierais volontiers que nous sommes à quarante lieues de la maison d’Héva. »
Le soleil avait disparu derrière une longue crête de montagnes, que les voyageurs côtoyaient dans le vallon et qui leur dérobait totalement la campagne et l’horizon du midi. Quelques signes de culture commençaient à se révéler çà et là, et l’on voyait même de légères aigrettes de fumée se détacher de la cime lointaine des arbres. Bientôt Klerbbs et Gabriel virent avec joie un sentier tracé par des pieds humains , et des laboureurs, nommés dans l’Inde Tottakarers, descendirent d’une côte sur ce sentier, portant leurs instruments de travail sur leurs épaules. Gabriel n’aurait pas été plus transporté de bonheur, s’il eût vu la divine Héva passer avec sa grâce de créole, et son châle de crêpe chinois.
« Je conçois, disait Ktyrbbs, qu’il y a des mo-
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rnents où je pourrais embrasser un laboureur indien. »
Enfin le bras d’un Sarada-Caren s’allongea vers un massif d’arbres, et nos voyageurs saluèrent une maison de brahmane, peinte en rouge par lignes verticales. La nuit tombait.
Aux dernières lueurs du crépuscule, ils reconnurent que cette maison devait être habitée par un brahmane des premières castes. Elle n’avait point de fenêtre : une toiture de joncs et de feuilles sèches de palmier la défendait contre la pluie et le beau temps, et un enclos de maçonnerie contre les bêtes fauves. Devant la porte s’élevait une sorte de treille , nommée Pandd , couverte de pailles et de branches vertes; un. peu plus loin dormait un petit étang destiné aux ablutions de famille. A l’angle méridional de la maison, un grossier piédestal supportait la statue informe de Ganhesa , .dieu pénate du foyer domestique indien.
Le brahmane Syaly habitait cette maison ; il reçut avec une affabilité grave nos deux jeunes voyageurs, et les conduisit d’abord devant l’image de Ganhesa, qui fut honorée des profondes révérences de Klerbbs; Gabriel ne se prosterna pas.
Syaly les introduisit ensuite datis la salie de réception, et leur offrit du lait caillé nommé clhuy, deux flacons de jus de palmier, et de la liqueur fermentée nommée sourd. Klerbbs et Gabriel s’assirent à l’indienne sur la natte fraîche, et ils prirent leur repas frugal. Le brahmane parlait assez bien le français et l’anglais ; mais il eut la politesse de n’adresser aucune question aux deux étrangers: il se contenta d’échanger avec eux quelques paroles sur des sujets indifférents. De leur côté, Klerbbs et Gabriel n’osèrent faire aucune interrogation.
Après souper, la conversation prit une tournure intéressante. La brahmane Syaly était fort •instruit, et surtout il était doué d’un orgueil national digne d’un Anglais. Il ne laissa pas échapper l’occasion de placer l’Inde au-dessus de tous les pays du globe. 11 se moqua d’Homère qui avait inventé une mythologie dépourvue d’imagination, et touchant par tous ses points à la réalité. Il attaqua l’architecture religieuse grecque, qui rasait la terre avec le chapiteau de ses colonnes, et s’était copiée elle-même à l’infini. Alors il cita les mille poëmes de la mythologie de l’Indoustan, dont les titres seuls sont plus longs que les œuvres d’Homère; puis il déroula l’éternel
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chapitre des métamorphoses de Brahma, et il s’apprêtait à décrire l’architecture idéale et merveilleuse des temples souterrains d’Éléphanta et d’Élora, cette architecture de rêves et de visions sublimes, lorsqu’il s’aperçut que ses deux auditeurs, vaincus par le sommeil, dormaient profondément.
Le brahmane n’avait pas souvent l’occasion, dans sa solitude, d’exercer son érudition religieuse, et il s’était jeté avidement sur ces deux voyageurs comme sur une proie de controverse que la Providence lui envoyait. Le devoir de l’hospitalité lui prescrivit pourtant de respecter leur repos ; mais il n’en fut pas moins piqué de deux choses, du sacrilège commis par Gabriel, qui ne s’était pas incliné devant sa statue domestique, et de l’irrévérence avec laquelle les voyageurs avaient accueilli son discours sur les incarnations.
Le soleil était levé depuis assez longtemps, lorsque Gabriel et Klerbbs se réveillèrent après un sommeil réparateur. Gomme ils rajustaient les délabrements de leur toilette, ils entendirent des voix qui chuchotaient au dehors, mêlées à des piétinements de chevaux. Ils se rapprochèrent de la persienne qui voilait la porte, et furent
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saisis d’un étrange étonnement lorsque la conversation 'suivante arriva à leurs oreilles.
Une voix forte disait en anglais :
« Ce sont deux chanteurs ambulants que nous avons interrogés ce matin à l’habitalion de Mounoussamy, et qui nous l’ont dit.
— Ils ne vous ont pas trompés, répondait le brahmane, je leur ai donné l’hospitalité hier soir.
— Je vous ordonne donc de les livrer, au nom du Kinrfs Proctor de Madras , disait l’autre voix.
— Je ne refuse pas de vous les livrer, disait le brahmane ; mais ils dorment encore, et la loi de l’hospitalité me défend de troubler leur sommeil. Ces deux jeunes gens ne m’inspirent aucun intérêt : ils sont couverts de haillons comme des ravageurs de jardins ; ils ont leurs chaussures en lambeaux, et tout en eux annonce qu’ils ont fait un mauvais coup. De plus, je suis convaincu qu’ils n’ont aucune religion.
—Oh! pour le coup, ceci est trop fort !» s’écria Gabriel dans la maison; et, soulevant la personne, il s’élança sous le Pandel, suivi de Rlerbbs.
Les deux amis trouvèrent là six cavaliers cipayes et un oflicier anglais.
« Je vous arrête au nom de la loi! dit l’otïicier
— Nous ? s’écrièrent à la fois Klerbbs et Gabriel.
— Et qui donc? dit l’officier : n’étes-vous pas les nommés Klerbbs et Gabriel de Nanoy, sans profession ?
— Oui.... Mais pourquoi nous arrêtez-vous?
— Voici l’ordre d’arrêt du King's Proctor.
— Mais de quoi sommes-nous accusés ? dît Gabriel.
— Vous le saurez à Madras.
—Voilà qui est singulier! dit Klerbbs. Eh bien ! nous vous suivons, capitaine; allons à Madras. »
L’officier fit un signe : on amena deux vieux chevaux pour Klerbbs et Gabriel ; les prisonniers furent placés au centre de l’escouade, et l’on partit.
Tout ce monde suivit un sentier escarpé qui coupait la crête de la montagne auprès de laquelle était située la maison du brahmane ; et lorsqu’on fut parvenu au sommet, Klerbbs et Gabriel découvrirent à gauche dans la plaine le lac du Tinnevely .
Une exclamation de surprise échappa simultanément aux deux prisonniers.
« Un seul mot, capitaine, dit Klerbbs; est-ce ' que nous ne nous arrêterons pas à cette habitation là-bas ?
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— Vous vous arrêterez à Madras, dit l’officier, et pour longtemps.
— Ceci est plus fabuleux que . les dix incarnations de Brahma ! dit Gabriel. »